Pour les femmes, c’est plus dur encore, comme me le confie Arena, originaire de Bethléem, qui depuis son mariage il y a 7 ans, vit et travaille avec son mari sur leur ferme de vignes et d’oliviers sous la menace de la colonie d’Efrat. Elle sait que si elle quitte sa maison, les colons qui surveillent nuit et jour leurs déplacements avec des drones qui les pourchassent dans leurs champs et jusqu’à la fenêtre de leurs toilettes, s’empareront de leurs terres. Arena vit dans une constante inquiétude pour ses enfants ne sachant jamais s’ils reviendront vivants le soir de l’école. « Nous sommes dans la mâchoire du monstre » me dit-elle avec ce sourire qui affiche sa certitude que cette terre est à elle et qu’elle n’en partira pas, quoi qu’il en coûte.
Les femmes palestiniennes subissent de plein fouet la violence de l’occupation et parce que ce sont elles qui assurent le quotidien de la famille, elles endurent aussi le chômage du mari qui ne peut plus travailler en Israël, ni cultiver sa terre qui se trouve en zone C dont l’accès est désormais barricadé par une porte qu’il ne peut plus franchir sans permis. À ces conditions économiques difficiles, s’ajoutent la montée des violences familiales et la discrimination sociale d’une société patriarcale qui se sent menacée et humiliée par l’occupation.
Pourtant, les femmes résistent, sans violence mais avec une détermination qui ne faiblit pas. Où puisent-elles cette force qui fait d’elles le pilier de leur société ? Certainement dans leur longue histoire de résistance depuis les années 1920, les révoltes de 1936, la Nakba et la première Intifada où elles ont joué un rôle primordial. Le mouvement des femmes palestiniennes a été précurseur, en menant constamment en parallèle la lutte pour les droits des femmes et la lutte pour l’autodétermination.
La vitalité de l’action collective des femmes
Dans le village enclavé de Biddu, au nord-ouest de Jérusalem, l’association Al Nadha (Renaissance) permet aux femmes veuves, divorcées, ou à celles dont les maris sont détenus ou blessés par l’occupation, de cultiver des jardins familiaux. Elles confectionnent des conserves de tomates, des confitures, du zaatar et fabriquent des savons qu’elles commercialisent, se procurant ainsi un revenu.
À Naplouse, Tanweer, et l’Union des comités de femmes palestiniennes, aujourd’hui dissoute par Israël, impulsaient en 2020, un programme contre les violences faites aux femmes et créait le Centre de soutien psychologique et d’orientation juridique, avec l’apport de psychiatres, juristes et d’avocats afin de soigner les post-traumas. Il fonctionne comme un centre d’accueil de première urgence, où les femmes sont sûres d’être écoutées, leur vie privée respectée. Il travaille en pluridisciplinarité avec la police, les religieux, les associations féminines.
De 2024 à 2026, le projet « Speak up » (exprimez-vous) a été mis sur pied. Le but est de former 25 jeunes femmes au journalisme d’investigation et de développer leur esprit critique, en leur apportant des outils d’analyse de la situation politique. Les étudiantes vont sur le terrain, s’entraînent à la prise de parole, expérimentent tous les supports journalistiques afin qu’en 2026 elles deviennent professionnelles et soient reconnues par les médias internationaux. Cette formation a reçu un agrément de l’Union des journalistes qui leur délivrera un certificat et dans un an le gilet de presse.
Tanweer a également mis en œuvre le projet « Nabd Al-Ard » (La pulsation de la Terre) Ce nom symbolise la vie, l’enracinement à la terre. L’objectif est la création de 20 coopératives afin de renforcer la sensibilisation aux questions environnementales. Il s’agit de permettre l’autonomie des femmes par l’entraide, à les encourager à participer à la gestion des coopératives et à se présenter aux élections des futures directions. Une des priorités est de donner un statut à ces coopératives et un label pour vendre les produits et les exporter.
La solidarité est au cœur de l’action du Centre des femmes. En soutien à leurs sœurs de Gaza, réfugiées à Naplouse, un atelier de broderies et de crochet, nommé Tarathyat (alternative) a été créé.
L’action des femmes dans les camps de réfugiés
Le Centre des femmes du camp de Qalandiya
Fadwa, est psychologue et travaille pour le Gouvernorat de Jérusalem au département du genre. Elle est la présidente du Centre Majedat Al Quds Charity Organisation (Centre caritatif Majedat de Jérusalem). Rawan, sa fille a étudié à l’université de Birzeit pour devenir avocate. Elle est actuellement au chômage et volontaire dans l’organisation des femmes.
En 2016, après l’attaque du camp par l’armée israélienne qui a provoqué l’assassinat de quatre personnes et plusieurs blessés, les familles ont demandé de l’aide.
Le centre a été créé pour soutenir les femmes psychologiquement et pour leur permettre de devenir autonomes économiquement. Il est agréé par le ministère de l’Intérieur palestinien mais ne reçoit pas d’aide financière. Ce sont les 180 membres qui paient une adhésion de 100 shekels/an (28 €/an) et qui organisent, chaque année, un bazar pour récolter des fonds.
L’équipe dirigeante est intégrée à la direction du Women’s Center for legal aid de Jerusalem-Est (Centre d’aide juridique pour les femmes de Jérusalem-Est) qui regroupe : Kuf’r Aqab, Silwan, Wadi Joz, Shu’afat, et les communautés bédouines.
Avant le 7 octobre, les femmes de Qalandiya pouvaient participer à des activités à Jérusalem. Aujourd’hui, c’est impossible. Aussi les formatrices se déplacent pour donner aux femmes du camp des cours juridiques, de management d’entreprises et mettre en place un programme sur les violences de genre.
Récemment, le Centre s’est procuré des machines à coudre pour lancer un atelier de broderies dans un nouveau local. Jusque-là, les femmes brodaient à la maison.
Toutes ces femmes ont une longue histoire de spoliation de leurs terres en 1948, d’emprisonnement de leur mari ou de leur fils, quand ils ne sont pas victimes des tirs de l’armée qui opère sans cesse dans le camp à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. J’ai été témoin de leur force rayonnante quand elles sont ensemble et de leur volonté de se renforcer par l’action collective.
La Maison chaleureuse de Jénine
C’est avec une violence inouïe que les 21 000 réfugié.es - dont 4 500 femmes – du camp de Jénine ont été chassées de leurs maisons, le 21 janvier 2025, par une opération militaire. Ils n’ont même pas pu prendre leurs biens les plus élémentaires. Des centaines de maisons ont été éventrées par les chars et les bulldozers et plus d’un an après, les familles ne peuvent toujours pas retourner chez elles, ne serait-ce que pour récupérer quelques effets personnels. Ceux qui s’y risquent, comme, deux gamins de 14 ans, sont abattus froidement. Le camp est toujours occupé par l’armée et Najet, la responsable de la Maison chaleureuse, dont la maison a été démolie, ne sait toujours pas dans quel état se trouvent les locaux ni ce qu’est devenu le matériel financé par la solidarité…
Les expulsé·es ont été relogé·es dans les villages alentour et dans des chambres universitaires. Des familles se retrouvent à vivre dans une seule pièce, dans des conditions de promiscuité insupportables, propices à la montée des violences subies par les femmes.
Si au début, les familles ont bénéficié d’un élan solidaire, aujourd’hui les propriétaires réclament des loyers et des charges qu’elles ne peuvent pas payer. Le comité populaire du camp n’a plus d’argent et les écoles de l’UNWRA ne fonctionnent plus.
Malgré tout, l’équipe de la Maison chaleureuse se bat pour donner aux enfants des coupons alimentaires, des bons de transport et d’achat. Elles ont réussi à louer deux petites salles, dans un local à l’orée du camp, où elles accueillent les enfants qui ne résident pas trop loin. Mais l’espace ne permet pas de les recevoir tous ensemble.
Les animatrices poursuivent leur magnifique travail avec les femmes, les enfants. Comme ces poupées transactionnelles, confectionnées par les femmes handicapées, qui permettent aux enfants victimes de post-traumas de transférer leurs angoisses en projetant sur la poupée la douleur dont ils ne peuvent pas parler directement. Najet et Bassima nous ont ainsi lu des récits d’enfants très émouvants. Les mères accompagnent leur enfant handicapé ce qui leur permet de sortir de l’enfermement familial et de rencontrer d’autres femmes.
Partout où je les ai rencontrées, les Palestiniennes affichent cette indomptable énergie qui les pousse à s’organiser, à trouver des issues collectives pour aider les enfants, des moyens de subsistance pour s’assurer une autonomie financière, préserver la solidarité familiale, transmettre leur culture et semer de l’espoir.
Monique Etienne
Photo : Les femmes du centre santé Vallée du Jourdain © ME




