Photo : Des femmes gazaouies effondrées par les massacres commis par l’armée israélienne, février 2024 © Volker Türk, Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme
Alors que le monde entier célèbre la Journée internationale de la femme le 8 mars en mettant à l’honneur les réalisations des femmes et en soulignant leurs luttes à travers le monde, à Gaza, cette journée est assombrie par une réalité différente, les familles palestiniennes continuant de subir la disparition de leurs filles, épouses et mères.
L’absence de ces femmes a laissé les foyers vides, les vies bouleversées et les communautés en proie à la peur et à l’incertitude.
Layla Abu Saleh, 19 ans, a disparu alors qu’elle fuyait la ville de Beit Lahia, dans le nord du pays. Sa famille ignore si elle est vivante, morte ou emprisonnée.
« Nous avons fui les bombardements il y a 18 mois, emportant avec nous tout ce que nous pouvions. Layla était avec nous à ce moment-là, puis elle a disparu », se souvient Ali Abu Saleh, son père, dans une interview accordée à The New Arab. « Chaque jour, je vais de l’hôpital au refuge, puis au camp de fortune, pour demander si quelqu’un a vu une fille qui pourrait être elle... mais à chaque fois, la réponse est négative. Absolument rien. »
Sa mère, Um Saleh, qui tente de se ressaisir, s’effondre au milieu de sa phrase. « Layla était notre aînée, notre joie, notre guide. Aujourd’hui, chaque recoin de la maison semble vide », a-t-elle déclaré à TNA.
« La nourriture n’a plus de goût. Les enfants errent dans les pièces comme si les murs eux-mêmes avaient englouti leur sœur […] Je ne sais pas si elle est en vie, si elle a été capturée par l’armée ou pire encore. Je ne peux imaginer la douleur qu’elle a dû endurer », ajoute la mère.
« Parfois, je rêve qu’elle revient. Je la cherche partout, sous les lits, dans les placards vides, même dans mon sommeil, mais elle a disparu. J’ai perdu mon bonheur, car rien ne semble normal sans elle », a déclaré la sœur cadette de Layla, Reem, âgée de 14 ans.
Plus au sud, à Khan Younis, une autre famille est prise dans un cauchemar similaire.
Suad al-Sheikh Khalil, 45 ans, mère de quatre enfants, a disparu lors de la vague de déplacements de janvier 2024.
Sa famille s’accroche à l’espoir qu’elle soit détenue, mais l’incertitude ronge leur quotidien.
« Elle était toujours là, pour ses enfants, pour ses voisins, pour tous ceux qui avaient besoin d’elle. Et un jour, elle a disparu. Nous n’avons plus aucune nouvelle depuis », se souvient la mère de Suad, évoquant l’absence soudaine de sa fille à TNA.
« Nos enfants nous posent sans cesse des questions sur leur mère. Nous essayons de les rassurer, mais nous n’avons rien à leur dire. Je me suis rendu dans les hôpitaux, les centres d’aide, j’ai même contacté la Croix-Rouge, mais en vain. Personne ne peut nous dire où elle se trouve », a déclaré à TNA le mari de Suad, dont les moyens de subsistance ont été détruits par la guerre.
« Nous avons vérifié tous les camps de déplacés, parlé à toutes les personnes susceptibles de l’avoir vue. Toutes les portes auxquelles nous avons frappé nous ont valu le silence. Nous vivons constamment dans cette anxiété. Ce n’est pas seulement de la peur, c’est le vide de ne pas savoir », a-t-il ajouté.
Dans le camp de réfugiés de Jabalia, la famille de Fatima, une femme âgée, vit une autre forme d’incertitude. On pense qu’elle est morte lors d’une incursion de l’armée israélienne, mais aucune trace d’elle n’a été trouvée.
Sa fille aînée, Safaa, a déclaré à TNA : « Nous n’avons que le silence, que le vide. Nous avons fouillé les décombres, nous sommes allés dans les hôpitaux, nous avons essayé la Croix-Rouge [...] rien. Chaque jour, la douleur se répète. Nous l’appelons partout, nous publions ses photos en ligne, nous interrogeons les voisins, nous frappons aux portes, mais toujours rien. Notre vie a été complètement bouleversée. »
Les tentatives de la famille pour obtenir justice auprès des instances internationales sont restées sans réponse. « Nous sommes laissés dans le vide », a déclaré Safaa. « Pas de droits, pas de réponses, juste des souvenirs. »
L’ampleur de ces disparitions est stupéfiante. Selon le Centre palestinien pour les personnes disparues et victimes de disparitions forcées, quelque 3 200 femmes et filles sont toujours portées disparues depuis octobre 2023.
La plupart sont probablement ensevelies sous les décombres de leurs maisons ; d’autres sont peut-être détenues dans des centres de détention israéliens, où elles sont privées de leurs droits, négligées et victimes de violations de leurs droits légaux.
Le centre a averti que la rétention d’informations constituait une violation grave du droit international et des droits humains, et que la crainte des familles de voir leurs proches disparaître de force dans les prisons était justifiée.
Les équipes de la protection civile continuent de lutter pour accéder aux zones dévastées, retardant ainsi la recherche des personnes disparues. Chaque jour qui passe sans certitude aggrave la souffrance de ceux qui restent.
À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, cette angoisse devient particulièrement poignante. Les familles ne pleurent pas seulement la disparition des femmes ; elles se voient également privées de connaître leur sort, de leur offrir une sépulture digne ou d’obtenir justice.
« Des histoires comme celles de Layla, Suad et Fatima nous rappellent que les chiffres que nous voyons dans les rapports ne sont que la partie visible de l’iceberg. Derrière eux se cachent des milliers de familles qui attendent en silence, vivent dans l’angoisse quotidienne et endurent un traumatisme que personne ne peut mesurer », a déclaré Lamia Al-Amsi, militante des droits humains basée à Gaza, à TNA.
« Il y a une différence entre perdre quelqu’un dont le décès est documenté et perdre quelqu’un sans connaître son sort. Les femmes dont on ne sait rien infligent une double souffrance. Les enfants grandissent sans mère ni sœur, les parents âgés endurent un traumatisme prolongé et des familles entières sont prises au piège dans un cycle sans fin de peur et d’incertitude », a-t-elle déclaré.
Malgré la dévastation, les femmes de Gaza continuent de survivre, soutenant leurs familles au milieu des ruines. Chaque jour d’attente témoigne de leur résilience, mais aussi de l’urgence d’une intervention internationale pour découvrir le sort des disparus, garantir une protection juridique et mettre fin à l’ambiguïté qui laisse des milliers de familles suspendues entre l’espoir et le désespoir.
Certaines familles se sont tournées vers les réseaux sociaux en désespoir de cause, publiant des photos, des noms et des descriptions de leurs proches disparus, dans l’espoir que quelqu’un, quelque part, puisse leur apporter des réponses.
À Gaza, les disparitions forcées ne se résument pas à la perte d’individus ; elles constituent une atteinte à la paix, à la sécurité et à la dignité humaine.
Chaque photographie, chaque souvenir, chaque espoir de retour est un appel silencieux, un témoignage des vies bouleversées par la guerre et un appel au monde pour qu’il ne détourne pas le regard.
Traduction : AFPS




