Photo : Carte de la route 463 à travers le gouvernorat de Ramallah © Haaretz
Comme l’a annoncé jeudi le groupe nationaliste ultra-orthodoxe de droite « Olam Katan », les Forces de défense israéliennes ont l’intention de rompre la continuité territoriale palestinienne à Ramallah-El Bireh, en isolant les quartiers et les villages situés au nord de l’agglomération du reste de celle-ci.
Pour ce faire, elles autoriseront les colons à emprunter une route est-ouest qui traverse le cœur d’une zone urbaine palestinienne. Cette route dessert un grand hôpital, une université, une école et une station d’épuration. L’ouverture de cette route aux colons nécessitera la mise en place de nouveaux postes militaires à proximité des communautés palestiniennes, ainsi que de nouveaux postes de contrôle de l’armée qui perturberont la circulation des Palestiniens à l’intérieur, à l’entrée et à la sortie de la métropole. Ce cas particulier reflète un processus plus large actuellement en cours dans d’autres parties de la Cisjordanie, mené par l’establishment des colons – la force la plus puissante au sein du gouvernement.
Jeudi, Olam Katan a cité Israel Ganz, président du Conseil Yesha des colonies et du Conseil régional de Mateh Binyamin, dans le centre de la Cisjordanie. M. Ganz a déclaré que l’ouverture de la route à la circulation des colons avait été approuvée en principe, qu’un budget avait été alloué et que l’armée avait déjà commencé à se préparer, y compris sur le plan juridique, à l’ouverture de cet axe routier. Selon Olam Katan, M. Ganz a précisé que cela impliquerait le déplacement de bases militaires et de matériel et prendrait donc plusieurs mois.
Il a fallu cinq jours au service de presse de l’armée israélienne pour répondre aux questions d’Haaretz sur le sujet, et sa réponse a en effet confirmé les propos de Ganz. « L’armée israélienne s’emploie à mettre en place des mesures de sécurité spéciales pour les futurs déplacements sur cet itinéraire », indiquait la réponse, reçue dimanche après-midi. Elle précisait qu’un tronçon de la route traverse la zone A (où les Palestiniens exercent l’autorité policière) et que pénétrer dans la zone A est « interdit, dangereux et constitue une infraction pénale ». Le porte-parole n’a pas expliqué comment l’armée comptait concilier la circulation des Israéliens sur cette route avec le fait qu’une partie de celle-ci se trouve dans la zone A.
Ces derniers mois, les dirigeants des colonies et les habitants de celles-ci ont intensifié leurs pressions sur l’armée pour qu’elle ouvre la route est-ouest, au cœur de la métropole palestinienne, à la circulation des colons. Cette pression a pris plusieurs formes : des incursions très médiatisées et filmées d’Israéliens sur la route, des drapeaux israéliens accrochés le long de celle-ci, des danses publiques près d’un parc de la ville, ainsi qu’une couverture médiatique dans la presse des colons et sur les réseaux sociaux. Ces incursions nécessitent un certain degré d’assistance militaire – à tout le moins une notification à l’armée, voire une escorte armée.
La route en question s’étend sur environ 10 kilomètres (6 miles), depuis la ville d’El Bireh et le camp de réfugiés de Jalazone à l’est jusqu’au village d’Ein Qiniya à l’ouest. Elle fait partie d’un réseau routier conçu et aménagé par la municipalité de Ramallah et connu sous le nom de « route chinoise », en référence à la Chine, qui a financé le projet. Ce réseau routier permet de réduire les embouteillages dans les centres-villes de Ramallah et d’El Bireh.
La route que les colons réclament d’emprunter a été tracée en 1994 entre les colonies de Beit El, à l’est, et de Dolev, à l’ouest, par le Conseil régional de Mateh Binyamin, sans l’accord de l’armée ni des autorités chargées de l’aménagement du territoire au sein de l’Administration civile. Le président du conseil à l’époque était Pinchas Wallerstein, l’un des pionniers du mouvement des colons après 1967. Il était à l’origine de plusieurs routes tracées dans la région sans permis officiels afin de relier les colonies et de réduire les temps de trajet entre elles, mais c’est celle-ci qui porte son nom : la route 463, connue sous le nom de « route Wallerstein ». Les routes tracées par Mateh Binyamin après la signature des accords d’Oslo en 1993 visaient à limiter la superficie du territoire devant être restitué à l’autorité palestinienne en matière d’urbanisme et d’administration.
Amnon Lipkin-Shahak, alors chef d’état-major de l’armée israélienne, s’était opposé à ce que des civils israéliens empruntent la route 463, mais Shimon Peres, alors Premier ministre, avait donné son accord. Depuis la deuxième intifada, l’armée interdit l’accès à cette route tant aux colons qu’aux Palestiniens. Une grille en fer verrouillée a été installée à son extrémité ouest, entre Ein Qiniya et la colonie de Dolev.
L’interdiction imposée aux Palestiniens a progressivement pris fin, mais leur accès à la région de Ramallah depuis l’ouest restait de toute façon bloqué. Les colonies de Talmon et de Dolev – ainsi que les avant-postes qui ont surgi autour d’elles et se sont transformés en colonies et quartiers autonomes – se sont emparées d’une zone riche en sources et en oliveraies appartenant aux villages palestiniens voisins, et elles empêchent les Palestiniens de s’y rendre et de la traverser.
Fin août, plusieurs sites web de droite ont rapporté que des centaines d’habitants s’organisaient pour revendiquer le droit de circuler sur cette route. Le 9 septembre, six Israéliens ont été aperçus et photographiés en train d’installer un panneau en hébreu au carrefour très fréquenté de Surda, où la route 463 croise la route nord-sud venant de Birzeit. Il s’est avéré que des proches d’Ita et d’Ephraim Tzur, une mère et son fils originaires de Beit El qui avaient été tués lors d’une fusillade à cet endroit en décembre 1996, baptisaient ce carrefour « Carrefour Tzur » en leur mémoire. Un service de sécurité palestinien a retiré le panneau.
Comme le montre l’expérience acquise dans des dizaines d’autres endroits de Cisjordanie, la protection des colons sur la route 463 nécessitera la saisie de davantage de terrains publics et privés le long de celle-ci pour y installer des postes militaires et des points de contrôle destinés à filtrer les Palestiniens.
La semaine suivante, des Israéliens d’allure religieuse se sont présentés le long de la « Chinese Road » à deux à quatre reprises, selon les témoignages. Ils ont accroché des drapeaux israéliens sur deux ronds-points et le long de la route, puis se sont approchés d’un grand parc municipal, mi-en courant, mi-en dansant. Un habitant d’Ein Qiniya a déclaré à *Haaretz* qu’ils étaient arrivés en plusieurs voitures en provenance de la colonie de Dolev. Pour s’y rendre, ils ont dû demander à l’armée d’ouvrir la grille en fer, surplombée par un poste de tir militaire. « La route revient aux mains des Juifs », pouvait-on lire en légende d’une vidéo documentant l’accrochage des drapeaux.
Plusieurs kilomètres des tronçons ouest et est de la route sont situés en zone C (où Israël exerce un contrôle urbanistique et administratif, en plus du contrôle sécuritaire), bien qu’ils se trouvent au cœur même de la métropole de Ramallah-El Bireh. Ce statut fournit désormais le fondement officiel à la revendication des colons de pouvoir circuler librement sur cette route.
En vertu des accords d’Oslo, la division artificielle de la Cisjordanie en zones A, B et C devait prendre fin en 1999. À cette date, la majeure partie du territoire, à l’exception des colonies et des bases militaires, aurait dû être transférée sous l’autorité civile palestinienne à part entière, y compris les pouvoirs de police. Israël a toutefois conservé l’autorité suprême en matière de sécurité sur l’ensemble de la Cisjordanie. Israël a gelé ce processus, invoquant des raisons de sécurité, et a ainsi perpétué son contrôle sur l’ensemble de l’urbanisme, de la construction et du développement – réservés aux seuls Juifs – sur plus de 60 % du territoire.
Quelque 400 000 Palestiniens vivent dans le district de Ramallah, répartis dans 80 localités – villes, villages et camps de réfugiés – ainsi que dans plusieurs communautés pastorales et bédouines. Le district s’étend sur environ 855 kilomètres carrés (330 miles carrés). À l’instar d’autres districts de Cisjordanie à la suite des accords d’Oslo, il a été morcelé en enclaves par des bandes de zone C, des colonies et des routes de contournement. Le district de Ramallah compte au moins 35 enclaves, dont six sont relativement vastes. Les autres sont des groupes de villages coupés les uns des autres, auxquels s’ajoutent plusieurs villages isolés.
Au fil des ans, l’armée a installé des dizaines de barrières en fer et de barrages routiers en terre et en pierres. Ceux-ci restreignent et ralentissent les déplacements entre les enclaves au sein de chaque district et d’un district à l’autre. Depuis octobre 2023, de nouveaux postes de contrôle et barrages routiers ont été ajoutés, aggravant ainsi la fragmentation interne. Onze avant-postes récemment établis dans la zone B (où les Palestiniens disposent d’une autorité en matière d’urbanisme et d’administration) du district de Ramallah s’accompagnent d’une présence militaire accrue, ce qui restreint encore davantage la liberté de circulation des Palestiniens au sein du district. La route 463 jouerait le même rôle si elle était ouverte à la circulation des colons : perturber la circulation des Palestiniens et fragmenter la métropole.
Comme le montre l’expérience acquise dans des dizaines d’autres localités de Cisjordanie, la protection des colons sur la route 463 nécessitera l’expropriation de nouveaux terrains publics et privés le long de celle-ci afin d’y installer des postes militaires et des postes de contrôle destinés à filtrer les Palestiniens. Huit villages et deux grands quartiers urbains situés au nord de la métropole se retrouveront ainsi coupés de la zone située au sud de la route. Leurs dizaines de milliers d’habitants opteront sans doute pour l’ancienne route 60, qui longe le camp de réfugiés de Jalazone et qui est déjà largement saturée.
Le réseau routier chinois, dont fait partie la route 463, permet d’accéder à l’hôpital Istishari et au campus de l’Université arabo-américaine, tous deux situés dans le quartier de Reehan à Ramallah, ainsi qu’à la station d’épuration de la région. Il est difficile d’imaginer comment ces infrastructures pourront fonctionner avec des postes militaires et des points de contrôle le long de la route. Les visiteurs du parc public de Ramallah sont déjà moins nombreux, par crainte que les colons ne s’y manifestent à nouveau.
Depuis des décennies, les colons ont démontré leur capacité à planifier et ont montré qu’aucune de leurs initiatives n’est isolée. Cette fois encore, la campagne énergique en faveur de l’ouverture de la route s’accompagne d’autres appropriations de terres et de routes dans le district de Ramallah. Celles-ci sont passées largement inaperçues en Israël, car elles n’ont jusqu’à présent pas donné lieu à des violences exceptionnelles.
Prenons l’exemple d’un terrain situé le long d’une route nord-sud qui bifurque de la route 463 en direction du quartier d’Al-Tira, habité par la classe moyenne supérieure. Depuis des années, des colons s’y rendent sous escorte militaire et ont été vus en train de prier sur place. Il y a environ deux ans, une source des services de sécurité a déclaré à Haaretz que ce terrain appartenait à des Juifs.
Ces derniers mois, des Israéliens ont nivelé le sol à cet endroit et y ont posé deux blocs de béton ; début septembre, un portail en fer gris verrouillé y a été installé. Il y a environ deux semaines, un drapeau israélien y a été hissé sur un haut mât, mais il a été retiré quelques jours plus tard. Dimanche, une quinzaine d’Israéliens d’allure religieuse se sont rendus sur la parcelle, y ont planté un drapeau israélien et ont prié. L’armée israélienne (IDF) n’a pas répondu à la question de Haaretz concernant les travaux de nivellement effectués sur place.
Par ailleurs, des colons du bloc de colonies de Talmonim réclament désormais l’accès à une route située dans la partie sud de l’agglomération de Ramallah. Cette route avait initialement été construite pour indemniser les Palestiniens de l’interdiction qui leur était faite d’emprunter la route 443. Parallèlement, le ministère des Transports prévoit la construction d’une route qui raccourcirait le trajet de ces mêmes colons vers la route 443 et Jérusalem. Elle serait aménagée sur les terres agricoles d’autres villages palestiniens encore.
La volonté de l’armée de répondre aux demandes des colons visant à raccourcir leurs itinéraires en Cisjordanie va de pair avec la prolifération des avant-postes, leur légalisation officielle et officieuse, ainsi que l’escalade de la violence qui y règne. Ensemble, ces phénomènes annoncent une fragmentation accrue de l’espace palestinien en entités de plus en plus petites, de plus en plus isolées les unes des autres, les déplacements entre elles devenant de plus en plus longs et perturbés.
Traduction : AFPS





