Ce plan en 20 points prévoyait que « si les deux parties l’acceptent, la guerre s’achèvera immédiatement. Les forces israéliennes se retireront jusqu’à la ligne convenue pour préparer la libération des otages. Pendant ce temps, toutes les opérations militaires, y compris les bombardements aériens et d’artillerie, seront suspendues, et les lignes de combat resteront figées jusqu’à ce que les conditions soient remplies pour un retrait complet par étapes » [1]. Confronté à d’autres plans, dont celui proposé par la France et l’Arabie saoudite en juillet 2025 (Déclaration de New York) qui prévoit l’émergence d’un État de Palestine « minorisé » (subordonné et non autonome) et qui sera endossé par l’Assemblée générale des Nations unies le 10 septembre [2], le plan Trump se devait aussi d’être validé par les Nations Unies [3]. Le 17 novembre, la résolution 2803 du Conseil de sécurité de l’ONU [4] « fait sien » ce plan, après que les USA ont usé de toute leur influence et de leur capacité d’intimidation, comme en témoigne le propos de M. Walz avant le vote : « Voter contre cette proposition de résolution, c’est voter pour la reprise de la guerre. Il faut voter sans délai… non comme un compromis mais comme un pacte pour les enfants de Gaza » [5]. Cet avertissement à peine voilé sonnait comme un ultimatum visant à délaisser un projet de résolution russe concurrent et surtout éviter tout veto, notamment russe ou chinois, qui finalement s’abstiendront ; tous les autres États votant pour le projet, toute honte bue de plier devant le diktat étatsunien.
Validé par les Nations unies, le plan Trump comprend trois étapes. La première phase, qui n’est pas complètement achevée au moment de l’écriture de ce texte, a surtout donné à voir la duplicité qui irrigue le document. Tout en imposant un cessez-le-feu le 10 octobre 2025, en permettant la libération des otages israéliens en contrepartie de la libération d’environ 2000 prisonniers palestiniens, pour une grande partie d’entre eux exilés en dehors de Gaza, ce plan n’est en rien un « plan de paix ». Non seulement le cessez-le-feu a été violé à plus de mille reprises par Israël tuant au moins 600 palestiniens, sans que les USA (ni quiconque) ne réagissent, mais également parce que si l’armée israélienne s’est bien retirée derrière une « ligne jaune » convenue par le plan, elle n’a eu de cesse de la modifier grignotant sans cesse le territoire (plus de 60 % en février 2026), tirant à vue sur les Palestiniens souhaitant la franchir pour tenter d’y retrouver ce qui reste de leurs habitations [6]. Autre hypocrisie, le retour de l’aide humanitaire sans restriction est en réalité soumis au contrôle strict d’Israël ; seuls 20 % des 600 camions prévus sont autorisés à entrer, loin des besoins essentiels et vitaux des habitants qui meurent de froid, de faim, de maladie ; les blessés ne pouvant être soignés sur place, ni évacués à l’étranger, hormis quelques sorties ou entrées au compte-goutte depuis que le passage de Rafah a été ouvert le 19 janvier 2026 (et refermé aussi).
Bien que la première phase ne soit pas finalisée, la seconde phase, visant la mise en place des organes fonctionnels a été lancée par S. Witkoff, l’envoyé spécial de Trump, le 14 janvier 2026. Au sommet de l’édifice, le « conseil de la paix » (Board of Peace), dont la première réunion a été organisée aux États-Unis le 19 février 2026. Il est composé des États qui ont accepté de payer un droit d’entrée d’un milliard de dollars [7]. Les décisions prises par ce conseil le seront sous la tutelle de D. Trump qui s’en est autoproclamé président. À l’échelon intermédiaire, un conseil exécutif/d’administration, composé de la garde rapprochée de D. Trump et de quelques personnalités « de stature mondiale », « exercera les pouvoirs nécessaires et appropriés à mettre en œuvre la mission du Conseil de paix », soit les décisions politiques essentielles. Président du Conseil de paix, D. Trump s’est érigé en « autorité finale en ce qui concerne la signification, l’interprétation et l’application de la présente Charte » [8], donc en décideur ultime. Enfin à l’échelon local, un « Comité national pour l’administration de Gaza », composé de 15 technocrates palestiniens, eux aussi nommés par D. Trump sans aucune concertation avec les instances palestiniennes, a été mis en place [9]. Ce comité, chargé des affaires communales, est en réalité complètement soumis aux décisions prises à l’échelon supérieur et, n’a pas encore pu entrer à Gaza car Israël s’y oppose. Son rôle demeure pour l’instant un peu flou évoquant les « instances-marionnettes » d’un néocolonialisme renouvelé. En outre, une Force internationale de stabilité (FIS), chargée de désarmer complètement le Hamas [10], de museler toutes les résistances en cas de besoin et d’assurer la sécurité des frontières avec l’Égypte et Israël, sera dirigée par le général américain Jasper Jeffers. Cinq pays se sont déjà engagés à fournir des troupes (Indonésie, Maroc, Kazakhstan, Kosovo et Albanie) ; l’Indonésie assumant le rôle de commandant adjoint [11]. Sa mission consiste à remplacer l’armée israélienne qui devra théoriquement se retirer de Gaza. Toutefois, ce retrait n’est qu’un simple redéploiement, l’annexion de ce qui se trouve derrière la « ligne jaune » étant devenue une « zone de sécurité ». La FIS aura également pour tâche de former la police palestinienne en lien avec l’Égypte et la Jordanie ; l’ensemble étant toutefois supervisé par Israël qui, sans mot dire, n’a en rien renoncé à être un acteur central de la future Gaza.
La troisième phase verra le déploiement de la FIS à Gaza pour assurer ses missions et engager la reconstruction à proprement dit. Cette phase de reconstruction [12], à horizon de plusieurs années sans perspective précise pour les habitants et ignorant tout plan proposé par les Palestiniens eux-mêmes [13], a été dévoilée par J. Kushner le 22 janvier 2026 (Master Plan). Ce projet, qui s’inscrit clairement dans les plans antérieurs du « Deal du siècle » de Trump en 2020 ou celui, encore plus inique, de la « Riviera » en janvier 2025 [14], poursuit une même logique : déguisé en projet humanitaire, il n’est qu’un vil projet immobilier susceptible d’énormes profits pour un cercle d’initiés, sans que les habitants ne soient considérés comme autre chose que de la main-d’œuvre corvéable pour ceux qui pourront rester ou appelés à devenir des exilés dans les pays qui les accepteront, pour les autres. Ainsi, la reconstruction ne sera pas le lendemain de la guerre mais la continuation de la guerre par d’autres moyens moins visiblement meurtriers mais tout aussi mortifères et destructeurs de la nation palestinienne.
Participer à ce projet sous une forme quelconque doit être considéré comme un acte de complicité génocidaire et de nettoyage ethnique. Le plan Trump ne peut donc être lu et considéré que pour ce qu’il est : une entreprise visant à poursuivre le génocide par des moyens bureaucratiques et économiques, visant à délégitimer encore plus le droit international et les Nations unies et à poursuivre l’invisibilisation des Palestiniens en tant que corps politique constitué luttant pour sa liberté. Cette vilenie, soutenue par les plus grandes puissances qui ont à peine protesté, en dit long sur l’avenir des relations internationales ; seules les opinions publiques informées et conscientisées pourront opposer un front du refus humaniste, solidaire et digne. L’avenir de Gaza et de la Palestine est tout simplement le miroir des relations internationales.
Raphaël Porteilla,
Professeur de science politique, Université de Bourgogne-Europe
Photo : © Fred Sochard




