L’affirmation du British Museum selon laquelle le nom de Palestine ne serait plus historiquement neutre est une parodie de justice.
Face à l’indignation générale, la réponse de l’institution a été évasive.
« Il a été rapporté que le British Museum a supprimé le terme Palestine de ses vitrines », a-t-il déclaré le 16 février.
« C’est tout simplement faux. Nous continuons d’utiliser le terme Palestine dans toute une série de galeries, tant contemporaines qu’historiques. »
La vraie question est de savoir si le musée a retiré le terme d’une quelconque exposition, et non s’il l’utilise encore dans d’autres sections.
En effet, un porte-parole a semblé confirmer au Guardian que le musée avait remplacé le terme Palestine par « Canaan » dans au moins une exposition.
Le British Museum n’a pas répondu à une demande de clarification supplémentaire de la part de The Electronic Intifada.
Sa décision – qui, on l’espère, sera annulée – reflète une lâcheté morale très répandue en Grande-Bretagne depuis octobre 2023. L’action du musée est également historiquement infondée et remet en question les standards académiques de cette institution autrefois illustre – bien que ses collections soient largement composées d’artefacts pillés pendant la période coloniale.
Lâcheté morale
La décision ne découle pas de nouveaux développements en archéologie, ni d’une réponse aux demandes de la communauté universitaire.
Au contraire, le musée semble avoir cédé à la pression de UK Lawyers for Israel (UKLFI), l’un des groupes de pression les plus agressifs de Grande-Bretagne.
UKLFI s’efforce de supprimer tout soutien aux droits des Palestiniens et a intensifié sa campagne pendant le génocide d’Israël à Gaza. Cela a suscité des plaintes juridiques accusant le groupe d’utiliser des tactiques « vexatoires et juridiquement infondées » visant à réprimer la solidarité avec la Palestine.
Le groupe a même tenté de faire radier le chirurgien britanno-palestinien Dr Ghassan Abu-Sittah de l’ordre des médecins en raison de son plaidoyer public pour les victimes du génocide. En janvier, un tribunal médical britannique a rejeté la plainte, la jugeant sans fondement.
La pression de UKLFI sur le musée s’inscrit dans un effort plus large visant à effacer les Palestiniens de l’histoire et à nier l’existence de la Palestine en tant que nation.
Le musée niera sans doute que la peur de ce lobby agressif ait dicté sa décision.
Canaan est un terme contesté
L’idée que le terme Canaan serait d’une manière ou d’une autre plus précis que celui de Palestine ne tient pas la route. La communauté universitaire débat encore des frontières historiques du pays de Canaan.
Il n’y avait pas de cartographie il y a 3 000 ans, les cartes sont donc produites aujourd’hui soit selon des sources bibliques, soit selon des fouilles archéologiques.
Pour certains, Canaan désigne une petite partie de la côte palestinienne ; pour d’autres, il s’étend jusqu’à l’Euphrate. Tout dépend de la mesure dans laquelle les chercheurs s’appuient sur l’Ancien Testament – ce que les archéologues sionistes aiment faire – et de la manière dont ils interprètent les preuves archéologiques.
Une source égyptienne ancienne définit les frontières de l’époque plus précisément que d’autres et se réfère à Canaan comme une province égyptienne, ou une zone frontalière entre l’Égypte et ses rivaux régionaux. On pourrait soutenir qu’il englobait la Palestine historique, la Jordanie et le Liban, mais cela n’empêche pas d’appeler le pays Palestine.
De même, le fait que les termes Bilad al-Sham ou le Moutassarifat d’al-Quds – la province de Jérusalem – désignaient des districts administratifs et des entités politiques islamiques et ottomans qui incluaient ou existaient dans des parties de la Palestine n’annule pas non plus le terme Palestine.
Quiconque utilise le terme, qu’il soit chercheur, visiteur de musée, conservateur ou simple citoyen, doit décider si Canaan faisait partie de la Palestine ou englobait la Palestine.
L’Encyclopedia Britannica reconnaît cette ambiguïté, affirmant que Canaan est « défini de diverses manières dans la littérature historique et biblique, mais toujours centré sur la région de la Palestine ».
Canaan n’est pas un substitut à la Palestine et l’utiliser sans contexte ne convient pas.
Le terme Canaan est également profondément politique, comme l’observe Mary Ellen Buck, l’une des expertes mondiales sur le sujet, dans son livre, The Canaanites : Their History and Culture from Texts and Artifacts.
Elle écrit : « Les politiciens modernes du Moyen-Orient exploitent les termes "Canaan" et "Cananéens" dans le cadre de leur discours politique. »
Et elle apporte des exemples éclairants sur la façon dont les politiciens israéliens utilisent le terme Canaan pour justifier la colonisation de la Cisjordanie, tandis que les Palestiniens l’utilisent pour défier l’agression israélienne.
La seule alternative en anglais serait de désigner la région sous le nom d’« Eretz Israel » – ce que même les chercheurs israéliens progressistes hésiteraient à faire.
C’était et cela restera la Palestine
Dans sa lettre au British Museum, UK Lawyers for Israel prétend que l’utilisation du terme Palestine en référence à ce qui s’est passé il y a des milliers d’années risque d’« occulter l’histoire d’Israël et du peuple juif ».
Le groupe de pression considère Canaan, comme la plupart des sionistes, comme synonyme des royaumes d’Israël et de Judée et souscrit à la mythologie selon laquelle les populations vivant dans ces régions étaient juives et que les sionistes sont leurs descendants.
Il n’y avait pas d’État d’Israël ni de peuple juif à l’époque. Une tribu hébraïque existait aux côtés d’autres groupes qui formaient des royaumes tels qu’Israël et la Judée.
Dès le début du projet sioniste, les archéologues ont collaboré avec le mouvement, puis avec l’État israélien, pour interpréter l’Ancien Testament comme un document historique. Ils ont réinterprété les noms de ces anciens royaumes tribaux, comme le royaume d’Israël, comme le nom du pays, et non celui d’une entité tribale disparue depuis longtemps.
Lorsque la Palestine a été reprise par des puissances régionales ou étrangères, elle a été divisée à plusieurs reprises en districts administratifs avant que la Société des Nations impérialiste ne la remette à la Grande-Bretagne sous mandat.
C’est pourquoi, depuis la professionnalisation moderne de l’archéologie et de l’histoire, la communauté universitaire – y compris les employés du British Museum – utilise le terme Palestine comme référence au lieu géographique dans lequel, pendant plus de cinq millénaires, des populations ont vécu continuellement jusqu’à ce qu’elles soient dépossédées par les sionistes et Israël en 1948.
Ils vivaient dans l’Antiquité sous domination égyptienne, assyrienne, babylonienne, hébraïque, grecque et romaine. Les affinités religieuses des populations autochtones ont changé au fil du temps : beaucoup sont passées du paganisme à la religion hébraïque. Dans la phase suivante, la plupart se sont convertis d’abord au christianisme, puis à l’islam. Tout cela s’est passé en Palestine et l’héritage accumulé à travers les âges appartient au peuple de Palestine.
Tous les universitaires israéliens ne se sentent pas à l’aise avec la réécriture propagandiste de l’histoire par le sionisme. Mais l’Israël d’aujourd’hui, dirigé par une élite politique messianique, raciste et génocidaire, est prêt à persécuter même les Israéliens libéraux qui le contestent – et ses agents au Royaume-Uni tentent de faire de même avec les universitaires et les institutions en Grande-Bretagne.
Succomber à la demande de remplacer Palestine par Canaan n’est pas seulement une capitulation devant le lobby israélien, mais un alignement sur les dirigeants actuels d’Israël, pour qui Canaan est la terre biblique s’étendant de la mer à travers la Palestine historique, la Jordanie, le Sud-Liban et le sud de la Syrie.
La décision du British Museum ne fera que confirmer aux sionistes que l’Empire reste pleinement de leur côté.
Le groupe de pression sape les propres affirmations du sionisme
Ainsi, nous pouvons dire au British Museum : définir « Canaan » comme la localisation géographique de vos objets est au moins aussi contestable que « Palestine » – mais plus encore, car désormais les visiteurs sauront que la nouvelle référence n’est pas née de la recherche académique mais de l’adoption de la version la plus extrême du récit sioniste.
Sans doute involontairement, la lettre de UKLFI sape notablement une affirmation clé du sionisme : le groupe affirme que l’application du terme Palestine pour des périodes remontant à des milliers d’années « efface les changements historiques et crée une fausse impression de continuité ».
N’est-ce pas précisément ce que les sionistes ont toujours essayé de faire, en prétendant que la Palestine était toujours et uniquement une terre « juive » ?
Même les chercheurs sionistes qui ont désespérément essayé – et échoué – de prouver qu’il y avait une présence juive continue, appelaient la terre Palestine. Les congrès sionistes vendaient fièrement des produits des colonies en Palestine et demandaient aux Juifs de visiter la Palestine et ses sites antiques.
En effet, dans les premières décennies du sionisme, les dirigeants du mouvement n’avaient aucun problème avec ce nom non plus. Des institutions ouvertement sionistes qui ont contribué à la colonisation de la Palestine et à la dépossession de son peuple, telles que l’Anglo-Palestine Company – devenue plus tard la Bank Leumi d’Israël – et l’Agence juive pour la Palestine – aujourd’hui l’Agence juive pour Israël – en sont des exemples notables.
La seule façon d’étudier Israël de manière académique ou culturelle est de le considérer comme un État dans un long continuum d’entités politiques – un État qui, comme dans le cas des royaumes d’Israël et de Judée, ou celui d’Hérode, n’a occupé que de très courtes périodes dans la riche histoire de la Palestine antique, médiévale et moderne.
Quelle que soit la future entité en Palestine – espérons-le une véritable démocratie pour tous – elle racontera fièrement dans ses manuels et ses musées son histoire s’étendant sur des milliers d’années. La Palestine existait alors et elle continuera d’exister à l’avenir.
Ilan Pappé est professeur d’histoire et directeur du Centre européen d’études palestiniennes à l’Université d’Exeter. Il est l’auteur d’Israel on the Brink et de nombreux autres ouvrages.
Traduction : AFPS
Photo : L’intérieur du British Museum, Londres, 2009




