« Apologie du terrorisme »
Cette rhétorique a permis à certain·es de soutenir le droit inconditionnel d’Israël à se défendre et, au nom de la lutte contre le terrorisme, de justifier la politique génocidaire de l’État d’Israël. Si tout est permis pour lutter contre le terrorisme, alors forcément, celles et ceux qui s’opposent à cette politique sont coupables « d’apologie du terrorisme ». Une vision binaire de la situation en Palestine occupée qui interdit l’expression de la solidarité avec le peuple palestinien, mais permet la mise en place d’un narratif accusateur. Cette vision sera juridiquement traduite par le garde des sceaux Dupond-Moretti dans une circulaire du 10 novembre 2023 – explicitement politique [1].
Durant les vingt derniers mois, les polémiques n’ont pas cessé d’alimenter le débat public, amenant les militant·es de la solidarité, mais aussi des personnalités politiques, syndicales, des député·es, des organisations politiques, des journalistes ou des chercheur·es à se justifier et à se défendre d’accusations souvent ignobles. Des attaques qui ne sont pas restées au stade de la polémique, elles se sont traduites par des convocations policières, gardes à vue, mises en examen, poursuites devant les tribunaux et parfois des condamnations. Comme celle qui a frappé Jean-Paul Delescaut, Secrétaire général de l’UD CGT du Nord, condamné à un an d’emprisonnement avec sursis par le tribunal correctionnel de Lille pour « apologie du terrorisme » en avril 2024. Pour un tract de soutien aux Palestinien·es distribué le 10 octobre 2023, le syndicaliste était de surcroit poursuivi pour « provocation à la haine raciale ». Le nombre de poursuites a considérablement augmenté après le 7 octobre 2023. Au 30 janvier 2024, selon des chiffres du ministère de la Justice, on dénombrait 626 poursuites pour apologie du terrorisme.
« Incitation à la haine raciale »
C’est l’autre accusation récurrente pour criminaliser l’activité militante envers le peuple palestinien. Elle est difficilement admissible et toujours violente pour des personnes qui, par définition, défendent les droits humains. Se retrouver devant un tribunal pour avoir soi-disant « incité à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une prétendue race ou une religion » est insupportable C’est pourtant arrivé à des dizaines de personnes suspectées « d’agir et de manifester publiquement par haine d’Israël et des juifs en général ». Le narratif parfaitement rodé est repris par les pouvoirs politiques et judiciaires. Quiconque refuse de condamner explicitement le caractère terroriste des attaques du 7 octobre serait donc complice d’une action caractérisée comme antisémite. C’est l’adhésion quasi obligatoire à une vision de la situation en Palestine occupée et à Gaza en particulier qui exclut la dimension du fait colonial dans l’analyse des événements. Par un inversement des représentations et des causes historiques, l’État colonisateur devient la victime de Palestiniens islamistes et antisémites embrigadés par le Hamas.
« Risque de trouble à l’ordre public »
Ce discours repris en boucle par les médias mainstream, entérine que celles et ceux qui n’y adhérent pas puissent être poursuivi·es et condamné·es. D’où la diffusion par Gérald Darmanin dès le 14 octobre 2023 d’un télégramme aux préfet·es demandant d’interdire toute « Les manifestations pro-palestiniennes, parce qu’elles sont susceptibles de générer des troubles à l’ordre public » et de préciser « L’organisation de ces manifestations interdites doit donner lieu à des interpellations ». Après il leur sera demandé d’évaluer ces fameux « risques de trouble à l’ordre public ». Concrètement, plus de cinquante manifestations de solidarité avec la Palestine seront interdites en France entre octobre et novembre 2023…
Le concept tout à fait subjectif et parfaitement manipulable par des autorités locales de « troubles à l’ordre public » est aussi largement utilisé pour interdire des réunions publiques, des meetings ou des conférences dans les universités. Salah Hammouri ou l’ancien président d’Amnesty International France, Jean-Claude Samouiller en avaient été victimes avant le 7 octobre 2023. Mais en novembre 2024, puis en février 2025, Rima Hassan députée européenne s’est vue interdite de conférence à l’université de Strasbourg toujours en raison de « risque de troubles à l’ordre public », même chose à l’université Sciences Po Paris (IEP).
Même si après des recours soumis au tribunal administratif, ces interdictions sont finalement souvent annulées, ce harcèlement politique et judiciaire est largement assimilable à une atteinte liberticide délibérée. Non seulement le droit d’exprimer notre solidarité avec le peuple palestinien est entravé, mais également celui de critiquer un État criminel qui multiplie depuis des mois crimes de guerre et contre l’humanité en toute impunité. Dans le même temps, les partisans d’Israël en France ont pignon sur rue et organisent des galas de soutien à l’occupation et la colonisation, invitent des ministres israéliens d’extrême-droite ou applaudissent un artiste qui appelle ouvertement au génocide des Palestinien·nes.
Ces atteintes à nos libertés individuelles et collectives touchent encore très régulièrement des militant·es qui se font harceler par des forces de l’ordre pour des motifs parfois incongrus au départ mais qui peuvent se transformer en un rapport de force épuisant. Dans le climat liberticide que nous connaissons, personne n’est totalement à l’abri d’être contrôlé et obligé de ranger son drapeau ou son keffieh palestinien si tel est le bon vouloir d’un fonctionnaire de police un peu trop zélé. Plusieurs dizaines de personnalités publiques ont été convoquées par le parquet anti-terroriste, des militant·es syndicaux, politiques ou associatifs inculpé·es, mais aussi de simples citoyen·nes ayant posté sur les réseaux sociaux des messages de solidarité avec le peuple palestinien. D’autres, ont été cité·es à comparaître pour y recevoir de simples rappels à la loi, mais aussi des condamnations avec sursis et l’obligation de payer une amende après des plaintes déposées par des organisations pro-israéliennes. D’autres enfin, ont été suspendu·es, sanctionné·es par leurs employeurs.
Le mouvement solidaire des étudiants victime de la répression
Cet arsenal politique et juridique a été particulièrement utilisé ces derniers mois contre les étudiant·es solidaires avec la Palestine. Parti de Sciences-Po Paris, le mouvement qui faisait craindre aux responsables politiques français un embrasement universitaire a été immédiatement décrié puis réprimé. À partir d’avril 2024, les étudiant·es se joignent à un mouvement international de solidarité à Paris (Sciences-Po, EHESS, Tolbiac et Sorbonne) mais aussi à Toulouse, Strasbourg, Grenoble, Saint-Étienne… Les universités sont bloquées, parfois occupées. Assemblées générales, sit-in et manifestations se multiplient, ainsi que des grèves de la faim et l’organisation de conférences par différents collectifs.
À l’image de ce qui s’est passé dans de nombreuses universités à travers le monde, les autorités académiques françaises n’ont pas tardé à réagir. Une fois encore, les représentant·es du mouvement sont convoqué·es par les services de lutte contre le terrorisme, accusé·es d’antisémitisme, calomnié·es dans les médias qui accusent une minorité d’imposer le désordre sur les campus. Bien que condamnées par la Ligue des Droits de l’Homme, des évacuations violentes par les forces de police ont lieu à plusieurs reprises, allant jusqu’à la garde à vue de 88 étudiant·es pour « dégradations volontaires, participation à un groupement en vue de la préparation de violences contre les personnes ou de destruction-dégradation de biens, rébellion, violence sur personne dépositaire de l’autorité publique ou intrusion dans l’enceinte d’un établissement d’enseignement scolaire en réunion dans le but de troubler la tranquillité ou le bon ordre de l’établissement », rien que ça !
Ce qui menace clairement les étudiant·es, c’est la volonté des autorités de transformer en infractions l’expression politique et leurs revendications et d’éviter d’y apporter un début de réponse. Une dizaine d’étudiants de Sciences-Po seront exclus pour un mois de leur université, et le 24 avril c’est une mesure d’exclusion conservatoire qui frappe trois étudiants de cette université, qui ne peuvent plus avoir accès au campus jusqu’à la tenue de la section disciplinaire, « ce qui peut prendre plusieurs années », dénonce le Comité Palestine de Sciences-Po.
Menace de dissolution contre le collectif Urgence Palestine
Le gouvernement français ne semble pas vouloir se contenter de cette vague répressive à l’encontre du mouvement de solidarité avec la Palestine. Le 16 mai Bruno Retailleau ministre de l’Intérieur confirme vouloir dissoudre le collectif Urgence Palestine (UP). Quelques jours plus tôt il écrivait qu’UP « incite à la haine, à la discrimination et à la violence envers des personnes en raison de leur origine juive » et instaure « un climat de haine contre la communauté française ». Accusations gravissimes portées à l’encontre d’un collectif animé par des militant·es d’origine palestinienne, vivant en France, exilé·es ou réfugié·es qui se verraient donc interdire de défendre les droits de leur peuple !
Comme le dit Anne Savinel-Barras, présidente d’Amnesty international : « La décision du gouvernement de dissoudre un collectif de défense des droits des Palestiniens, en plein génocide dans la bande de Gaza, serait un acte très grave ». La dissolution d’une association est une des formes les plus sévères pour restreindre la liberté d’expression en France, celle d’UP serait un signal alarmant à toutes les associations de défense des droits humains. C’est l’ensemble du mouvement associatif, politique et syndical qui doit s’opposer à cette tentative de réduire notre espace démocratique commun. L’AFPS tiendra toute sa place dans ce combat, y compris sur le plan des recours juridiques possibles. Urgence Palestine peut être assuré de notre soutien total.
Nouvelle tentative d’inscrire dans la loi une répression toujours plus forte sous couvert de lutte contre l’antisémitisme
Un an après le début du génocide, ont été déposées deux propositions de loi (PPL) : celle du sénateur Les Républicains Stéphane Le Rudulier au Sénat, et celle de la députée Renaissance Caroline Yadan à l’Assemblée nationale. Ces deux PPL partent du constat de l’augmentation des actes antisémites en France, ce qui n’est pas contestable. Par contre, ce qui l’est largement, c’est l’instrumentalisation de la lutte contre l’antisémitisme pour faire taire la contestation de l’État d’Israël et de sa politique.
Le projet du sénateur Le Rudulier introduit 18 nouveaux articles de loi spécifiques qui vont jusqu’à réprimer explicitement la « contestation antisioniste » (art 5) et à limiter le droit à la caricature ou au blasphème ciblant la communauté ou des personnes juives.
En déposant à l’Assemblée sa proposition de loi visant à condamner les « formes renouvelées de l’antisémitisme » Caroline Yadan admet cibler les figures du soutien à la Palestine, son projet est soutenu par la droite ainsi que par plusieurs personnalités du parti socialiste. Sa proposition, attribue la montée de l’antisémitisme à la « haine obsessionnelle à l’égard d’Israël » et introduit un « antisémitisme réinventé » qualifié de « géopolitique ». La députée identifie « trois axes essentiels » du supposé « nouvel antisémitisme » : « l’apologie du terrorisme, la négation de l’État d’Israël et la comparaison avec la Shoah ». La critique d’Israël serait ainsi assimilable à du négationnisme.
La proposition vise à renforcer et étendre le délit de provocation à des actes de terrorisme ou d’apologie publique de tels actes. Elle vise explicitement à punir la présentation d’« actes de terrorisme comme des actes de résistance », ou le fait d’« inciter publiquement à porter sur des actes de terrorisme ou sur leurs auteurs un jugement favorable ». Une des dispositions prévues est de réprimer « la provocation à la négation ou à la destruction d’un État. » Cette PPL vise encore à renforcer les possibilités de contestation des crimes contre l’humanité commis par Israël, en ajoutant dans l’exposé des motifs que « par voie d’insinuation, de comparaison, d’analogie ou de rapprochement la comparaison d’Israël au régime nazi serait de ce fait sanctionnée comme une banalisation outrancière de la Shoah ».
La logique de ces PPL est dangereuse à bien des égards. Elles font de l’antisémitisme un racisme d’exception, en créant une catégorie de citoyen·nes qui devraient être protégé·es par des lois spécifiques. Ainsi, elles sont dangereuses pour la République, mais aussi pour le groupe qu’elles prétendent protéger. Cette démarche est en soi contraire à l’intégration républicaine.
Nous, militant·es de la cause palestinienne, affirmons depuis des années – et les récentes déclarations des défenseurs du génocide à Gaza nous donnent malheureusement raison –, que le sionisme est une idéologie politique réactionnaire qui s’appuie sur l’apartheid et le nettoyage ethnique en Palestine. Une idéologie que nous avons le droit et le devoir de dénoncer sans être taxé·es d’antisémites.
Ces nouvelles lois répressives prétendent restreindre notre champ d’action, c’est pourquoi, nous appelons les élu·es à les rejeter. Car nous en sommes convaincus, la critique des dérives sionistes associée au refus de confondre Israël avec les juifs du monde entier est l’un des moyens les plus puissants pour lutter contre l’antisémitisme que nous combattons pied à pied comme tous les racismes.
François Rippe
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Photo : Tags et collages sur la statue de la place de la République, Paris




