Photo : Entreé principale du Collège de France, Paris © LPLT
La France est confrontée à une vague inhabituelle de colère dans le monde universitaire après que le Collège de France, prestigieuse université française vieille de cinq siècles, a annulé un colloque international sur la Palestine, suscitant des accusations selon lesquelles les pressions politiques et les intérêts des lobbies auraient pris le pas sur les engagements fondamentaux en faveur de la liberté académique.
Ce qui avait commencé comme une réunion universitaire de routine s’est transformé en un débat plus large sur la censure, l’ingérence de l’État et la réduction de l’espace de discussion dans les universités françaises sur la question palestinienne.
La conférence de deux jours, intitulée « Palestine et Europe : le poids du passé et les dynamiques contemporaines », était organisée par la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe du Collège de France, en partenariat avec le Centre arabe d’études et de recherches politiques de Paris.
Le forum devait se tenir les 13 et 14 novembre avec des intervenants issus d’institutions de premier plan en Europe, en Amérique du Nord et dans le monde arabe, dans le but d’explorer la place de la Palestine dans l’histoire intellectuelle et politique européenne.
L’événement a été brusquement annulé après plusieurs jours d’agitation en ligne et de plaintes de la part de médias et d’activistes de droite et pro-israéliens.
Le ministre français de l’Enseignement supérieur, Philippe Baptiste, a ensuite publiquement approuvé cette censure, qualifiant le symposium d’« activiste » et d’académiquement discutable, ce qui a suscité une vive réaction de la part des chercheurs qui y ont vu un exemple de la manière dont le gouvernement Macron contrôle les limites de la recherche universitaire autorisée.
Les organisateurs ont déclaré que la décision avait été prise pendant un long week-end, ce qui les a contraints à se démener pour se réorganiser.
Dans un communiqué de presse publié mercredi, ils ont confirmé que la conférence aurait bien lieu, mais pas au Collège de France. Ils ont remercié les intervenants qui ont choisi de se rendre à Paris malgré l’incertitude et ont déclaré que cette annulation de dernière minute montrait que le travail universitaire était menacé.
« L’annulation de dernière minute a montré à quel point le travail universitaire est devenu vulnérable aux pressions politiques, mais la conférence se déroulera comme prévu, et nous invitons les institutions et le public à se joindre à nous pour défendre la liberté de recherche, d’enseignement et de débat », indique le communiqué.
Les organisateurs ont également annoncé que la conférence serait retransmise en direct dans son intégralité et ont encouragé les universités, les centres culturels et les ONG à ouvrir des espaces de visionnage afin que les étudiants et le grand public puissent suivre les sessions.
Ce sentiment de défiance s’est accentué après que les tribunaux administratifs français ont refusé d’annuler l’annulation. Mercredi soir, la branche parisienne du Centre arabe a déclaré que le juge d’urgence du tribunal administratif avait rejeté son appel.
Le tribunal a jugé que la décision du Collège de France ne constituait pas une atteinte grave et manifeste à la liberté d’expression, à la liberté de réunion ou à la liberté académique.
Il a accepté l’argument du Collège selon lequel un incident de graffitis à l’extérieur de son bâtiment était pertinent pour l’évaluation de la sécurité, même si les graffitis visaient un professeur sans rapport avec le symposium et n’avaient aucun lien avec celui-ci.
Pour les organisateurs, il s’agissait là d’un signal inquiétant qui créait un précédent, selon lequel un graffiti sur un mur public pouvait donner au gouvernement une justification pour annuler un événement universitaire international.
« Un simple graffiti sur un mur public suffit désormais pour annuler une conférence internationale réunissant des chercheurs et des spécialistes de renom », ont déclaré les organisateurs dans un communiqué. « Cette décision porte un coup dangereux à la liberté universitaire. »
Ils ont également averti que la suggestion du juge d’organiser le symposium à huis clos et sans public sapait l’idée même d’une université comme espace de débat ouvert.
« L’avis du juge selon lequel la tenue de la conférence à huis clos, sans public et exclusivement en ligne, constitue une solution acceptable est, à notre avis, un rejet de l’idée même de l’université comme espace ouvert au dialogue et au débat libre. »
Quatre grandes associations d’études sur le Moyen-Orient, l’allemande DAVO, la britannique BRISMES, l’italienne SeSaMO et l’américaine MESA, ont exprimé leur inquiétude face à cette annulation dans une lettre commune au ton ferme adressée aux autorités françaises.
« Présenter à tort un travail universitaire rigoureux comme partisan sape les principes mêmes de la recherche historique et sociale », indique la lettre. « Une telle ingérence menace le pluralisme, refroidit la recherche critique et risque d’encourager des attaques plus larges contre la liberté académique en France et au-delà. »
La lettre décrit cette décision comme une violation des obligations de la France en vertu du droit national, européen et international, et énumère les garanties juridiques spécifiques qui protègent la liberté académique.
Elle mettait également en garde contre le fait que les arguments relatifs à la rigueur académique et à l’activisme étaient utilisés à mauvais escient pour réprimer la recherche légitime, soulignant que « des accusations similaires ont été utilisées à plusieurs reprises pour délégitimer des chercheurs et restreindre le débat académique pluraliste, souvent en instrumentalisant des accusations de soutien à l’islam politique, au terrorisme et à l’antisémitisme ».
Les associations ont exhorté le gouvernement français et le Collège de France à présenter leurs excuses, à autoriser la tenue du colloque dans ses locaux d’origine et à réaffirmer publiquement leur engagement en faveur de la liberté de la recherche universitaire.
Elles ont également appelé les autorités à protéger les chercheurs contre les intimidations politiques.
Traduction : AFPS




