Photo : Le point de passage de Rafah © Quds News Network
L’annonce par Israël de la réouverture du passage de Rafah après plus de deux ans d’une guerre dévastatrice n’est pas le fruit d’une avancée purement humanitaire, ni d’une réponse à la pression internationale. Cette réouverture semble plutôt être motivée par des considérations politiques et sécuritaires plus larges visant à redessiner l’avenir de Gaza.
Au cœur de cet accord se trouve le comité technocratique palestinien, présenté comme un organe administratif neutre chargé de gérer les affaires civiles dans un contexte d’effondrement institutionnel.
Mais derrière le discours technocratique se cache une réalité où la souveraineté reste absente, où le contrôle sécuritaire israélien est fermement en place et où les couloirs humanitaires ressemblent de plus en plus à des portes de sortie irréversibles.
Vendredi, Ali Shaath, chef du comité technocratique, a annoncé que Rafah commencerait à fonctionner la semaine prochaine, marquant la première réouverture partielle depuis qu’Israël a fermé le passage lors de son offensive militaire dans le sud de Gaza.
Cette mesure a été présentée comme un effort visant à faciliter les déplacements vers et depuis la bande de Gaza après des mois d’isolement quasi total.
Une source palestinienne proche du comité, s’exprimant sous couvert d’anonymat auprès de The New Arab, a déclaré que les préparatifs étaient en cours pour finaliser les dispositions administratives et techniques en coordination avec les parties concernées, compte tenu des conditions humanitaires catastrophiques à Gaza.
Il a ajouté que la phase initiale serait strictement limitée, donnant la priorité aux cas humanitaires tels que les blessés, les malades et les titulaires de permis de séjour étrangers.
« Nous sommes pleinement conscients de l’ampleur des attentes du public, mais nous opérons dans le cadre de contraintes politiques et sécuritaires imposées », a-t-il expliqué.
Il a souligné que le comité « n’est pas une alternative à une solution politique globale, mais un cadre temporaire destiné à atténuer les souffrances en l’absence d’un véritable contrôle palestinien sur les frontières et les points de passage ».
Sous la domination sécuritaire israélienne
Malgré l’apparence d’une gestion multilatérale, Israël continue d’exercer une autorité décisive sur Rafah. Selon les médias israéliens, notamment Yedioth Aharonoth et Channel 12, le passage fonctionnera selon un nouveau mécanisme impliquant des observateurs européens aux côtés du personnel palestinien local. Les listes quotidiennes des personnes entrant et sortant seront soumises au Shin Bet israélien pour obtenir l’autorisation finale de sécurité.
Selon les médias israéliens, dans un premier temps, entre 100 et 150 personnes par jour devraient passer par Rafah, ce nombre pouvant être révisé en fonction de l’évaluation par les autorités israéliennes de l’efficacité des contrôles de sécurité.
Mais derrière ces chiffres techniques se cache une logique politique plus profonde : il sera plus facile de sortir que de revenir, et le retour lui-même sera limité à des catégories humanitaires restreintes.
Une source de l’Autorité palestinienne impliquée dans le dossier des passages frontaliers a déclaré à The New Arab que les employés palestiniens seront administrativement subordonnés au comité technocratique, mais qu’en pratique, ils seront intégrés dans un système de surveillance contrôlé de l’extérieur.
« Nous sommes confrontés à un nouveau modèle de gouvernance où la présence palestinienne est largement symbolique », a déclaré la source. « Les décisions finales appartiennent entièrement à Israël. Même la sélection du personnel local était soumise à l’approbation des services de sécurité israéliens, privant l’administration palestinienne de toute substance souveraine. »
Mustafa Ibrahim, analyste politique palestinien basé à Gaza, affirme qu’Israël ne traite pas Rafah comme une passerelle humanitaire, mais comme un outil permettant de remodeler la réalité démographique de Gaza.
« Permettre à plus de personnes de partir que de revenir n’est pas un détail administratif », a-t-il déclaré à The New Arab, ajoutant : « Cela fait partie d’un plan à long terme visant à réduire la densité de population dans la bande de Gaza. »
Selon Ibrahim, l’implication européenne sert de couverture internationale à la domination israélienne. « Même lorsque l’accord semble international, Israël reste la seule autorité capable d’approuver ou de rejeter un nom. »
Entre départ temporaire et exil permanent
Selon les estimations palestiniennes et internationales, environ 120 000 Palestiniens ont quitté Gaza depuis le début de la guerre menée par Israël, principalement via Rafah avant sa fermeture, ainsi que par des voies indirectes.
Avec la réouverture du passage dans le cadre du nouveau mécanisme, on craint de plus en plus que Rafah ne serve moins de bouée de sauvetage humanitaire que d’instrument de déplacement lent.
Au sein des institutions de l’Autorité palestinienne, l’incertitude règne. Un employé du ministère de l’Intérieur impliqué dans la coordination avec le comité technocratique a décrit la situation comme sans précédent.
« Il y a une tentative de relancer les institutions civiles à Gaza, mais les restrictions israéliennes nous réduisent à des exécutants de procédures sans réelle autorité », a-t-il déclaré à The New Arab.
Même si le comité gère certains dossiers administratifs, a-t-il ajouté, « il reste soumis à un plafond de sécurité imposé par Israël. Le problème ne vient pas des individus, mais du système imposé ».
Pour les habitants de Gaza, ces calculs politiques se traduisent par un dilemme profondément personnel. Dans la bande de Gaza dévastée, des milliers de familles attendent dans l’incertitude, déchirées entre l’espoir de s’échapper et la crainte d’un exil permanent.
« Je ne veux pas quitter Gaza, mais mon fils est blessé et a besoin de soins. Si nous partons, serons-nous autorisés à revenir ? Personne ne nous donne de réponse claire », a déclaré à The New Arab Om Mohammed Bashir, une femme vivant à Khan Younis.
« Suis-je un cas humanitaire ou non, et qui en décide ? », a-t-elle demandé.
Ahmed Abu Asr, un diplômé universitaire de 29 ans originaire de la ville de Gaza dont la maison a été détruite, décrit Rafah comme « une porte vers le destin ».
« La vie ici est devenue insupportable », a-t-il déclaré à The New Arab. « Les gens envisagent de partir, mais leur véritable crainte est que ce départ soit définitif. Israël veut une Gaza sans ses habitants. En autorisant les départs et en limitant les retours, il encourage les déplacements sans le dire ouvertement. »
Alors que Rafah rouvrira bientôt dans ces conditions, la question centrale reste posée pour les Palestiniens de Gaza : le passage de Rafah deviendra-t-il une porte vers la vie ou une façade pour une forme de domination plus discrète et plus enracinée ?
Traduction : AFPS




