Dans ce cadre, la bande de Gaza apparaît aujourd’hui comme un espace où s’articulent de manière systémique violence extrême et impunité. Le siège imposé depuis 2007, les offensives militaires successives de 2008, 2012, 2014, 2021 puis depuis 2023, la destruction méthodique des habitations et des infrastructures, les déplacements forcés de populations, l’organisation de la famine touchant en priorité les enfants, ainsi que les attaques répétées contre les structures sanitaires et humanitaires ont progressivement transformé ce territoire en un lieu de génocide, de ruines et de lutte permanente pour la survie. Ce processus ne se limite plus à une succession de crimes et de violations : il s’inscrit dans un système où le droit international, loin d’être transgressé, se trouve désormais publiquement disqualifié et privé de toute portée normative.
Ce même processus s’observe également en Cisjordanie, où se déploie depuis plusieurs années une politique d’annexion qui s’est nettement accélérée à partir de 2023. Celle-ci se traduit par des homicides, des détentions, des destructions, l’extension continue des colonies, l’encerclement des villes et des villages, la construction de routes réservées aux colons sur des terres palestiniennes confisquées, les attaques contre les oliveraies et le pillage des récoltes, ainsi que par une stratégie de fragmentation visant à isoler les communautés palestiniennes et à empêcher toute continuité territoriale. Loin d’être marginale, cette dynamique participe d’une reconfiguration durable de l’espace et des rapports de pouvoir.
Dans le prolongement de ces pratiques, le Liban est à son tour exposé à une conflictualité diffuse et persistante. Les bombardements israéliens dans le sud du pays et dans la banlieue de Beyrouth, les déplacements de dizaines de milliers de civils, la destruction de plusieurs villages frontaliers et le survol permanent de drones contribuent à installer un climat de guerre durable. Une société déjà profondément divisée sur les plans politique et confessionnel, notamment autour du rôle du Hezbollah et de son arsenal, et fragilisée par l’effondrement économique, se trouve ainsi confrontée à une incapacité à se projeter dans une phase de reconstruction, dans un environnement dominé par l’incertitude et la menace constante.
En Syrie, les développements en cours s’inscrivent dans un contexte encore plus fragile. La période de transition ouverte après la chute de la dictature assadienne et de ses cinquante-quatre années de règne, les recompositions du champ politique, la répression visant les populations alaouites et druzes, ainsi que les nouvelles évolutions économiques se déploient dans un paysage déjà ravagé par quatorze années de conflit et de violences de masse. Les frappes israéliennes contre des sites de l’armée, l’invasion de plusieurs localités au-delà du Golan occupé et les incursions répétées depuis la fin de l’année 2024 instaurent un contrôle sécuritaire et militaire de facto dans le sud du pays, non loin de la frontière avec la Jordanie. Ce dispositif vise à créer les conditions permettant à Tel-Aviv de peser ultérieurement sur les termes d’une normalisation avec Damas, encouragée par Washington et présentée comme l’un des préalables à toute reconstruction future.
Soutien américain et complicités européennes
Cette configuration régionale ne saurait être dissociée du soutien des États-Unis à Israël, devenu plus que jamais central dans la poursuite de son entreprise guerrière. Le soutien ne se limite plus aux livraisons d’armes, à l’assistance économique ou à l’usage du veto au Conseil de sécurité. Il repose d’abord sur une lecture du Proche-Orient dans laquelle la « stabilité » est assimilée à la capacité d’Israël à imposer sa volonté par la force et par la destruction. Il s’appuie ensuite sur la marginalisation du droit international et de ses institutions, jusqu’à leur mise sous pression ou leur sanction lorsqu’elles tentent d’établir la justiciabilité de responsables israéliens accusés de crimes contre l’humanité. Il se manifeste enfin par une diplomatie transactionnelle, fondée sur des accords économiques, des projets de constructions conçus comme des opportunités immobilières et des dispositifs de gestion administrative indirecte de la bande de Gaza, dissociés des enjeux de droit, d’autodétermination et de règlement politique.
À court terme, la supériorité militaire israélienne, rendue possible par l’appui américain et par les complicités européennes, peut donc nourrir l’illusion d’une stabilisation obtenue par la contrainte. À moyen et long terme, cependant, plusieurs dynamiques convergent pour faire de cette domination un facteur structurel d’instabilité. Elle entretient d’abord une succession d’arrangements sécuritaires et technocratiques dépourvus de toute perspective de paix durable fondée sur la reconnaissance des droits du peuple palestinien. Elle empêche ensuite l’évolution vers des processus de reconstruction ou de restitution des espaces détruits et des existences suspendues, dans le respect des contextes sociaux, politiques et culturels. Elle consolide enfin un régime d’impunité et d’exceptionnalisme régional qui se substitue à l’universalité des droits humains, en excluant des millions de personnes de toute protection juridique selon une hiérarchisation assumée des vies humaines par les puissances occidentales.
La stabilité impossible par la force
Dans ces conditions, tant que Gaza demeurera un territoire assiégé et dévasté, que la Cisjordanie continuera d’être morcelée, que les frappes se poursuivront au Liban et en Syrie, et que les responsables ou les soutiens de ces crimes resteront à l’abri de toute poursuite juridique, l’hégémonie militaire israélienne ne produira ni sécurité locale, ni paix régionale, ni stabilité à l’échelle internationale. Elle prolongera l’effondrement du Proche-Orient comme ordre politique, tout en révélant la crise plus large d’un système mondial dans lequel la puissance s’affranchit des limites que les sociétés avaient cherché à inscrire dans le droit.
Sans un changement à l’échelle des gouvernements en occident et de leur rapport avec la région, la justice et le droit à l’autodétermination n’est pas attendu prochainement, il relève néanmoins de la responsabilité des sociétés civiles à travers le monde de s’exprimer par la pression exercée sur les responsables politiques, par des mobilisations durables et par des initiatives concrètes de solidarité, notamment dans les domaines de la santé et de l’éducation, par le soutien aux procès juridiques, par la documentation des violations et par l’identification des criminels. Il leur revient de maintenir la question palestinienne au centre de l’attention et de refuser l’effacement et l’invisibilisation des sociétés et des territoires de la région…
Ziad Majed,
politiste et professeur universitaire
Photo : Les forces israéliennes et les colons déplacent les agriculteurs de leurs terres, Beit Ula, 22 novembre 2025 © Mosab Shawer/Activestills




