Forensic Architecture est né de la « révolution open source », son activité principale consiste à géolocaliser des vidéos et des images au sein de modèles numériques 3D navigables. C’est un groupe de recherche multidisciplinaire basé à l’université Goldsmith de Londres, qui utilise des techniques et des technologies architecturales en matière d’analyse spatiale et de modélisation numérique afin de reconstituer et d’enquêter sur les incidents de violence d’État et les violations des droits de l’humain. FA travaille avec et au nom de communautés touchées ; et régulièrement en partenariat avec des procureurs internationaux, des organisations de défense des droits humains, ou des groupes engagés pour la justice politique et environnementale.
L’équipe pluridisciplinaire se compose d’enquêteurs, d’architectes, d’universitaires, d’artistes, de cinéastes, de développeurs de logiciels, de journalistes d’investigation, d’archéologues, d’avocats et de scientifiques. Qui ensemble, permettent que l’architecture devienne témoin de l’histoire. « La matière enregistre par sa transformation un réel que la politique nie », explique Eyal Weizman créateur de Forensic Architecture en 2010. L’enjeu est de faire parler les traces récoltées d’hier et d’aujourd’hui pour comprendre ce qui s’est passé, en établir la preuve irréfutable à l’ère des fake news et des dénégations des États.
Face aux violences commises en toute impunité par des États qui en déclinent la responsabilité, comment redonner voix aux civils ? E. Weizman mène ce combat sur le terrain de la vérité scientifique : établir des preuves et redonner leur valeur aux témoignages des victimes.
« Nous enquêtons sur les États et les entités privées – notamment les forces armées, les forces de police, les agences gouvernementales et les entreprises – au sujet de leurs actes de violence, [… dont] la violence coloniale historique et contemporaine, y compris la destruction des environnements traditionnels et des modes de vie », peut-on lire sur le site.
En « archéologue du présent », l’équipe réunit un maximum de données sur des lieux souvent inaccessibles. Grâce aux outils numériques et à la méthode d’analyse développée par FA, elles sont exploitées, recoupées pour construire un scénario le plus précis et probant possible. En étroite collaboration avec des ONG de protection des droits humains, le travail permet le dévoilement d’une « vérité en ruines ». D’une portée politique déterminante, ces travaux ont conduit entre autres Israël à reconnaître en 2012 l’utilisation, qu’elle niait jusqu’alors, de phosphore dans des zones habitées. « Très souvent, l’Histoire n’est pas capturée dans le cadre d’une image, mais ce qui doit être construit, ce sont les relations autour des images. » [1]
En Palestine, dans le processus de colonialisme de peuplement à l’œuvre, on trouve des formes d’aménagement du territoire spécifiques qui reflètent la segmentation de la société : le mur, les routes de l’apartheid, les « villages stratégiques » construits pour faire rupture dans les déplacements de la population locale, ou des formes urbaines comme les « villes divisées » comme à Jérusalem ou Hébron. Mais la destruction systématique humaine et politique d’un peuple commence toujours par la création d’un vide, par l’effacement de son espace ; et Eyal Weizman s’est engagé à révéler les conditions imposées par l’occupation israélienne à travers une analyse spatiale rigoureuse. Par son regard d’architecte médicolégal – c’est-à-dire d’expert utilisant les outils de l’architecture et les technologies numériques pour reconstruire des événements liés à des crimes ou en violation des droits de la personne – il a retracé l’histoire de l’occupation israélienne entre 1967 et 2007 [2] .
L’utilisation tridimensionnelle de l’espace montre comment l’occupation israélienne ne se limite pas à une emprise horizontale sur le territoire, mais s’étend aussi au contrôle de l’espace aérien et du sous-sol. Créant un chaos géographique paradoxalement structuré au désavantage des Palestiniens qui les piège.
Dans la bande de Gaza, depuis le début du génocide israélien en octobre 2023, FA recueille des données relatives aux attaques contre des civils et des infrastructures civiles. Leur analyse révèle la destruction quasi totale de la vie civile à Gaza ; ils ont aussi recueilli et analysé les ordres d’évacuation de la population Gazaouie, émis par l’armée israélienne, pour rejoindre des zones de Gaza désignées comme « sûres », qui ont entraîné des déplacements répétés et à grande échelle à travers Gaza, souvent vers des zones qui ont ensuite été la cible d’attaques.
Pour le comportement militaire d’Israël à Gaza les observations et les analyses – rassemblées au sein d’une plateforme interactive [3] et d’un rapport écrit [4] – montrent une campagne systématique et organisée visant à détruire la vie, les conditions nécessaires à la vie et les infrastructures vitales.
Ainsi, sont mises en évidence des répétitions d’incident identiques, similaires ou liés, à des moments et des lieux différents, qui peuvent indiquer que ces attaques sont planifiées par Israël et ne se produisent pas au hasard.
La plateforme documente en détail l’étendue des attaques en transformant des milliers de points de données en une « carte » interactive de Gaza, au sein de laquelle il est possible de définir des régions, des périodes et des catégories d’événements. Ce montage permet de mettre en évidence des tendances ainsi que des relations au sein ou entre différents ensembles de données (par exemple, entre l’invasion militaire terrestre et la destruction des infrastructures médicales). La plateforme permet d’explorer l’effet d’accumulation, chaque action aggravant l’impact d’une autre, et ainsi de mettre en évidence un système de « contrôle spatial » dans la région.
Le rapport analyse le comportement militaire israélien, l’ampleur et la nature des attaques, l’étendue des dégâts et le nombre de victimes, ainsi que le caractère organisé des actes de violence et l’improbabilité qu’ils soient le fruit du hasard.
Les données sont recueillies et analysées dans six domaines : contrôle spatial et aménagement physique de Gaza ; déplacements forcés et répétés de civils et évaluation des « mesures humanitaires » d’Israël ; destruction des ressources agricoles et hydriques ; destruction et ciblage des infrastructures médicales ; destruction des infrastructures civiles – ciblage des services publics, routes, écoles, édifices religieux et bâtiments administratifs ; ciblage de l’aide humanitaire – infrastructures et personnel.
En s’appuyant sur sa méthode et sa perspective d’architecte, Eyal Weizman a constaté que pour les Palestiniens, depuis plusieurs générations, la maison est quelque chose qu’on quitte, pas un endroit où on reste.
Ce qui permet de saisir comment, pour le peuple palestinien, la terre, n’est pas uniquement le lieu où on vit, mais c’est qui on est.
FA au travers de son directeur nous alerte sur la responsabilité d’examiner tout projet de reconstruction à Gaza (et dans le reste de la Palestine), car le risque que « [ce ne soit] qu’une poursuite de la destruction déguisée en aide humanitaires » est réel.
Mireille Sève
Photo : © Cartography of Genocide






