C’était un vendredi, jour de moindres déplacements, mais les effets du verrouillage israélien se sont fait vite sentir lorsque l’armée a annoncé que la Cisjordanie devenait une zone militaire fermée. Les check-points reliant la Cisjordanie à Jérusalem ont été fermés – même pour les Palestiniens munis de permis. Et le poste-frontière d’Allenby coté Jordanie – seul accès vers l’extérieur – a été fermé dans les deux sens.
Ce blocage a montré ce qu’Israël mettait en place à bas bruit : des enclaves de population, qu’il peut ouvrir ou fermer à sa guise. Impossible d’aller au travail, à l’hôpital, en ville – pour moi à Ramallah. Les choses ont un peu changé lundi : la porte nord de notre « cage » a été ouverte, avec des fouilles. Mais au sud, la porte qui nous sépare d’Allon, est restée fermée.
Les routes de « sécurité » conçues pour l’annexion
La route Allon traverse la Cisjordanie du nord au sud, longeant le flanc est des collines de Naplouse et Ramallah. Construite par Israël dans les années 1970 sous prétexte de maintenir un contrôle militaire sur la vallée du Jourdain « pour raisons de sécurité », cette route isole Naplouse et Ramallah de la vallée du Jourdain, et marque la limite au-delà de laquelle Israël nous interdit tout développement urbain. Israël y a implanté des dizaines de colonies illégales.
Les routes réservées aux colons évitent nos villages et relient les colonies entre elles. Cela instaure un système d’apartheid avec deux réseaux routiers distincts dont celui des colonies israéliennes flambant neuf.
En février 2022, des centaines de colons ont envahi la ville palestinienne de Huwara, au sud de Naplouse, après qu’un Palestinien a tué deux colons dans le centre-ville. Jusque-là, les habitants palestiniens et israéliens y circulaient sans restriction. Les colons venaient même y faire leurs courses, attirés par des prix plus bas. Mais après cette attaque, Smotrich a déclaré que Huwara devait être « rayée de la carte ».
Peu après, l’armée israélienne a accéléré la construction d’une route parallèle à celle qui sort de Naplouse vers le sud, afin de la relier à la route Allon et d’éviter aux Israéliens de passer par Huwara.
Ce projet de réseau routier est énorme. Il relie les colonies israéliennes situées à l’est et à l’ouest pour faciliter les déplacements des colons entre les implantations illégales au sud de Naplouse. Il coupe les villages palestiniens de leurs terres situées de l’autre côté de la route – sans les annexer officiellement –, mais en les rendant inaccessibles à leurs propriétaires.
Jamal Jumaa, coordinateur de Stop the Wall, explique que « cette nouvelle route au sud de Naplouse s’inscrit parfaitement dans les plans israéliens dessinés dès le début des années 1990, elle fait partie d’un projet plus large ». « Cette route rejoint une autre que l’armée construit plus au sud […] reliant toutes les colonies de Naplouse et Ramallah à Jérusalem. Israël construit les infrastructures d’un État sur des terres palestiniennes ». « Toutes ces infrastructures isolent la population palestinienne dans des zones restreintes, mal desservies, les enfermant dans des villes et villages entièrement sous contrôle de l’armée israélienne ».
Après octobre 2023, l’armée israélienne a imposé une fermeture totale des routes en Cisjordanie. Des check-points restés ouverts pendant plusieurs années ont été subitement bouclés. Puis, à partir de février 2024, les forces israéliennes ont commencé à assouplir certaines restrictions, tout en maintenant une routine faite d’ouvertures et de fermetures aléatoires au quotidien.
Une stratégie d’annexion qui s’accélère
En janvier dernier, juste après l’accord de cessez-le-feu avec le Hamas à Gaza, l’armée israélienne a érigé des dizaines de nouveaux barrages et grilles de fer, refermant même la plupart de celles qui avaient été rouvertes. Dès le premier jour de l’échange de prisonniers, les conséquences se sont fait sentir : des familles palestiniennes ont mis des heures pour rejoindre les villages ou les villes voisines.
Parallèlement, le gouvernement israélien avance son projet d’annexion sur le plan juridique. Le mois dernier, Israël a modifié le système d’enregistrement des terres dans la zone C, ce qui a permis de légaliser des dizaines de colonies sauvages auparavant non reconnues par l’État, et de faciliter l’annexion de vastes portions de terres publiques palestiniennes à des fins d’expansion coloniale.
Puis, début juin, Israël a annoncé la construction de 22 nouvelles colonies. La plupart sont en fait des avant-postes existants, mais qui auront une reconnaissance officielle, des services, des infrastructures, et des terrains supplémentaires pour s’agrandir. Il s’agit d’un seul et même projet, centré sur l’annexion et la ségrégation des Palestiniens.
Alors qu’Israël poursuit sa nouvelle guerre contre l’Iran, ces mesures de « sécurité » s’étendent encore davantage, servant de prétexte pour accélérer l’annexion.
Et je me retrouve devoir consulter des groupes sur les réseaux sociaux pour savoir si les grilles vers mon village sont ouvertes ou fermées, et j’organise ma journée en fonction.
Pendant ce temps, à moins de dix kilomètres de là, de l’autre côté de la barrière, des colons israéliens installent un nouvel avant-poste sur une terre que ma famille cultivait autrefois et à laquelle nous n’avons plus accès. Des bulldozers militaires israéliens y travaillent jour et nuit pour construire une nouvelle route. Ils pourront y circuler sans nous voir, sans rappel de notre existence.
Qassam Muaddi
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Photo : Travaux pour les routes de contournement en Cisjordanie © Qassam Muaddi
Hara 36 : une publication – en français – d’histoires et de culture palestiniennes
En arabe, « Hara » désigne un quartier. Comme ceux de la vie et des expériences quotidiennes des Palestiniens. « 36 » renvoie à 1936, que nous considérons comme le moment de l’irruption de la culture populaire palestinienne dans la sphère politique et la scène historique.
Un jour, j’avais sept ans, mon père m’a réveillé à cinq heures du matin pour m’amener dans une vallée, à la sortie de notre village, pour m’enseigner comment s’occuper des oliviers. Encore ensommeillé, je l’écoutais m’expliquer leur importance et raconter comment lui-même, aidait mon grand-père à les entretenir.
Quelques heures plus tard, nous sommes rentrés au village et ma grand-mère nous a préparé un petit-déjeuner de fromage, thym, huile d’olive, confiture d’abricot, et pain qu’elle venait de cuire.
Depuis 1948, cette Palestine a été cachée, ignorée et parfois niée par le reste du monde.
Bien plus tard j’ai compris ce que mon père essayait de me transmettre : notre culture, nos traditions et notre identité.
Ces petits riens sont « ma Palestine ».
Il est difficile de découvrir et sympathiser avec un peuple si on l’aborde au travers de stéréotypes ou de statistiques. Si on ne rencontre pas les individus, alors ils restent étrangers.
Nous ne nous limitons pas au folklore et à la culture ; nous sommes aussi faits d’une réalité politique « anormale », qui nous menace tous les jours.
À chaque bombardement, chaque incursion militaire, chaque arrestation ou démolition de maison, notre expérience personnelle subit les mêmes traumatismes ; créant un mécanisme d’adaptation de toute la société qui vit cette réalité depuis quatre générations.
Cette humanité nous devons la transmettre au monde.
Avec un groupe d’amis, nous avons créé « Hara 36 ». Une plateforme en ligne dédiée à la mémoire, la culture et cette expérience. C’est un site palestinien qui transmet notre récit – passé et présent, en français.
Depuis sept mois, nous publions des chroniques, des textes personnels ou de littérature palestinienne. Ceux qui publient sont jeunes et notre travail de journalistes est nourri de notre passion pour l’art, l’écriture et la transmission.
Nous préparons un podcast et une série de narrations « sur scène », et projetons d’organiser des cours d’écriture pour des jeunes dans les zones les plus touchées par l’occupation, afin qu’ils puissent écrire leurs histoires.
Actuellement, nous publions à travers notre site-blog, où vous pouvez vous abonner gratuitement. Vous pouvez aussi y faire un don pour soutenir notre projet – entièrement indépendant – et qui dépend de vous.
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