Omer Bartov est né dans un kibboutz. Il a passé quatre ans dans l’armée israélienne, a fait la guerre du Kippour et a contribué à l’occupation de Gaza et de la Cisjordanie. Plus tard, devenu historien, il a cherché à comprendre comment le sionisme, auquel il avait cru, a pu devenir semblable aux ethno-nationalismes dont il prétendait sauver les Juifs. Comment une société peut-elle glisser vers ce qu’elle croyait être son exact contraire ? Le titre de son livre dans la version originale exprime ce questionnement : Israël, What went wrong ? [1] (Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ?). Ses conclusions sont sans appel : le sionisme s’est transformé en une idéologie d’État génocidaire. Était-ce inévitable ? Selon lui le processus a été progressif, mais en tout état de cause, « la société israélienne doit regarder en face les crimes qu’elle commet », c’est la seule façon de lui éviter de sombrer.
Bartov a d’abord refusé le terme de génocide… jusqu’au 8 mai 2024 : les FDI sont alors entrées à Rafah. Ils ont expulsé 80 000 personnes vers la zone côtière en sachant pertinemment qu’il n’y avait aucune infrastructure, et alors que la plupart – déjà déplacés à plusieurs reprises – étaient démunis. Puis la polio s’est propagée. Les troupes ont été vaccinées, pas la population. Pour Bartov, on a ainsi sciemment réuni les conditions que la convention sur le génocide dénonce. Par ailleurs, le chercheur retrouve à Gaza les caractéristiques de la plupart des génocides. Ainsi, qu’il s’agisse de l’Holocauste, du Rwanda, des Herero en 1904, des Arméniens en 1915, ou du Campuchia en 1975, les personnes qui commettent les massacres se déclarent victimes des personnes qu’ils tuent. La deuxième chose qu’il observe, c’est que dans tous les génocides depuis un siècle, les tueurs portent un uniforme et se perçoivent comme protecteurs de leur propre peuple. En ce sens le génocide moderne s’articule autour des notions de victimisation et de confrontation militaire. Et les tués, qu’il s’agisse de bébés, de vieillards, ou de femmes enceintes, sont perçus comme des ennemis qui « nous » détruiront si « nous » ne les détruisons pas. Comment est-ce possible ? Parce que l’occupation déshumanise l’occupant, nous explique-t-il en s’appuyant sur les travaux d’Aimé Césaire : « la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur […] à le réveiller aux instincts enfouis, […] à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral ». Les systèmes coloniaux confrontés à la résistance indigène pulvérisent les rebelles jusqu’à leur soumission totale. Et la réponse aux crimes du Hamas a été celle de tous les systèmes coloniaux : un mélange de peur, de rage meurtrière et d’incapacité à compatir.
Concernant l’instrumentalisation de l’antisémitisme, l’auteur consacre un chapitre à ce qu’il appelle « le syndrome du plus jamais ça ». Il remarque, à propos de la Shoah : « Tout d’abord elle fut considérée […] comme une partie honteuse, gênante, de l’histoire juive […] les juifs étaient allés mourir comme des moutons à l’abattoir » (p. 111). Ce n’est que dans les années 80 qu’Israël s’y réfère. Dès lors « La Shoah a libéré Israël des contraintes qui s’imposent aux autres nations », car elle est rapidement devenue « un camouflage (qui mêle) des sentiments d’auto-victimisation, d’apitoiement sur soi-même, avec la conviction de sa propre vertu » (p. 124). Pour Bartov, cette monstruosité dans laquelle le pays s’est ainsi enferré s’explique en grande partie par « la constitution manquante » à laquelle il consacre un chapitre : une constitution fondée sur les droits humains aurait tempéré le racisme de la société et son étonnante indifférence au génocide à Gaza et aux pogroms en Cisjordanie. Hélas, en empêchant la rédaction d’une constitution, le sionisme a basculé dans une obsession ethnique sanguinaire et paranoïaque. « Cette course vers l’abîme peut-elle s’arrêter ? […] je ne crois pas à un changement de l’intérieur ; […] seule une pression internationale massive et continue […] peut permettre un changement de direction » (p. 228).
À la fin de l’ouvrage, l’auteur examine les perspectives de résolution du conflit. Il passe alors en revue différents scénarios possibles. Aux sceptiques, il répond : « L’Allemagne a prouvé en 1945 qu’avec une aide extérieure on pouvait trouver sa voie après la destruction, l’horreur, la tyrannie et le génocide » (p. 244). Et Bartov conclut « il est temps que le monde agisse et aide les peuples de ce territoire », car « aussi longtemps que 7 millions de Juifs gouverneront 7 millions de Palestiniens sans équité, il n’y aura pas de paix ».
Bernard Devin
Photo : Omer Bartov, Israël, une course vers l’abîme, Seuil, mai 2026





