Photo : Des colons israéliens assiègent des habitations palestiniennes à Qusra, Cisjordanie occupée, 14 août 2026 © Oren Ziv/Activestills.
Depuis plus de deux semaines maintenant, la ville palestinienne de Qusra est soumise à un siège imposé par Israël, tandis que le déplacement forcé des familles palestiniennes qui y vivent persiste. Ce qui a commencé avec des colons israéliens armés d’armes militaires s’est transformé en une opération conjointe menée par l’armée et les colons.
Au début de l’attaque et du siège, les colons israéliens avaient coupé l’eau et l’électricité aux habitants palestiniens de la ville, dans le but de les chasser et de s’emparer de leurs maisons et de leurs terres. Après une certaine couverture médiatique et la reconnaissance internationale des atrocités commises à Qusra, l’armée israélienne a pris le relais des colons, déclarant la zone "zone militaire fermée" et imposant ses propres restrictions. Mais en réalité, cette distinction entre l’armée et les colons masque ce qui se passe à Qusra et en Cisjordanie en général.
Ils portent peut-être des vêtements différents, mais au final, ce qui se passe, c’est que des Israéliens armés imposent la même réalité politique, une réalité dans laquelle les Palestiniens ne peuvent ni exister, ni vivre librement, dans leurs propres maisons.
Ce que Qusra nous montre, ce n’est pas une énième histoire d’impunité des colons, mais une illustration claire de la manière dont la dépossession peut s’opérer par le biais d’une division du travail.
Le siège : différentes formes d’enfermement
Lorsque l’on parle de siège, on a parfois tendance à imaginer quelque chose délimité par un périmètre. Une barricade, des soldats encerclant la ville, des chars postés aux entrées et aux sorties, et l’obscurité alors que la population est complètement coupée du monde extérieur. Pourtant, ce que nous observons en Cisjordanie, c’est une forme d’enfermement bien plus dispersée.
Au cours des deux dernières années, la Cisjordanie a connu des restrictions de circulation sans précédent, touchant l’ensemble des 3,4 millions de Palestiniens. En décembre 2025, on constatait une augmentation annuelle de 43 % des obstacles à la circulation affectant les Palestiniens. L’appareil sécuritaire israélien, en coordination avec les colons israéliens, a érigé des barrières aux entrées et sorties de chaque ville et village palestinien, a désigné des dizaines de routes comme interdites aux Palestiniens, a mis en place des centaines de postes de contrôle contrôlés par l’armée, a déclaré des dizaines d’acres comme zones militaires fermées, a approuvé la création de dizaines de nouveaux avant-postes et a reclassé des terres palestiniennes comme étant israéliennes.
Cela a eu pour effet de rendre tout déplacement conditionnel. Les barrières n’ont pas besoin d’être continues pour être efficaces. Concrètement, dans la vie quotidienne, cela signifie que les Palestiniens peuvent quitter leur domicile, mais ne doivent pas emprunter telle route (et doivent donc supporter un détour de plusieurs heures, avec le risque d’être arrêtés et battus à un poste de contrôle), ou qu’ils pourraient atteindre leurs terres agricoles, mais pas cette semaine.
Cela signifie qu’ils peuvent se rendre au travail et à l’école, mais au risque d’être attaqués par des Israéliens armés qui ont décidé de se rassembler à un grand rond-point. Dans le cas de Qusra, cela signifie que l’on peut rester chez soi, mais que quelqu’un pourrait venir et faire en sorte que rester là deviennent progressivement impossible.
Au vu de ces dynamiques, il apparaît plus clairement que la Cisjordanie est une immense prison à ciel ouvert. Une prison qui ne fonctionne peut-être pas comme une prison conventionnelle, mais comme une prison dont les murs peuvent être déplacés de façon aléatoire et répétée.
C’est peut-être l’aspect le plus frappant lorsqu’on met en avant Qusra hors de son contexte. Cela suggère involontairement que ce siège imposé à des familles dans trois maisons est une aberration si cela se produisait dans un territoire qui fonctionnerait normalement.
Le rétrécissement de la différence entre la maison et la frontière
Le cas de Qusra devrait mettre en évidence et faire prendre conscience au monde entier de ce à quoi sont confrontés les Palestiniens dans toute la Cisjordanie, à savoir une distinction qui s’estompe sans cesse entre le domicile et la frontière. Il s’agit là de la stratégie d’anticipation d’Israël, qui orchestre l’attente de l’expulsion et utilise même Qusra comme un instrument pour souligner cette réalité.
Ce que cette violence d’État organisée vient affirmer, c’est que n’importe quelle maison ou n’importe quel terrain palestinien peut devenir une cible. S’il n’est pas accaparé par des colons israéliens, il est déclaré zone militaire et pris par l’armée ; au mieux, il devient un "territoire contesté", ce qui peut s’éterniser pendant des semaines, des mois, voire des années.
Ce à quoi nous assistons n’est pas un simple acte de contrôle du territoire, mais une nouvelle géographie de l’occupation où il s’agit de modifier les conditions de vie dans lesquelles les Palestiniens peuvent habiter ces terres. Ainsi, plutôt que d’expulser un village entier et de raser des villes entières comme il l’a fait à Gaza, Israël fait comprendre aux Palestiniens ce que leur coûtera le fait de rester.
À l’heure actuelle, ce qu’Israël fait à Qusra et ailleurs en Cisjordanie ne se limite pas au déplacement de population. Il oblige les Palestiniens à se poser les questions suivantes : « Cette maison vaut-elle encore la peine d’y vivre ? » « Mes enfants peuvent-ils grandir ici en toute sécurité ? » « Si je pars travailler ce matin, pourrai-je rentrer ce soir ? »
Qusra met à nu une architecture du colonialisme dans laquelle la Cisjordanie est vécue comme un immense enclos, sans qu’il soit nécessaire de recourir à un mur. Alors que Gaza a fait du mot "siège" le synonyme d’un territoire encerclé de l’extérieur, Qusra et la Cisjordanie nous obligent à reconnaître une autre forme de siège. Une forme qui progresse depuis l’intérieur même du territoire, où le périmètre est sans cesse redessiné autour des vies palestiniennes.
Nous devons comprendre que Qusra n’est pas un incident isolé opposant des colons et des militaires à trois familles. Il s’agit de trois familles face à l’un des régimes les plus puissants et les plus brutaux de notre époque, et cela ne s’arrête pas à elles. Cela s’étend à tous les Palestiniens de Cisjordanie confrontés à une transformation à grande échelle qui non seulement s’empare de leurs terres et de leurs maisons, mais tient également en captivité leurs vies.
Le monde doit agir non seulement pour Qusra, mais pour les Palestiniens et ce qui reste de leurs vies et de leur volonté de persévérer. Les murs de cette prison ne restent pas immobiles ; ils se déplacent autour de nous, rétrécissant les espaces où la vie peut être normale, là où même nos propres maisons deviennent les champs de bataille d’Israël.
Le déplacement et la dépossession ne sont pas des événements soudains d’expulsion violente ; ce sont les actes de siège qui se produisent dans la vie quotidienne des Palestiniens.
Mariam Barghouti est une écrivaine et journaliste installée en Cisjordanie. Elle couvre l’actualité de la région en tant que reporter et analyste depuis dix ans, a occupé le poste de correspondante principale pour la Palestine chez Mondoweiss et est membre du Réseau des journalistes Marie Colvin. Suivez Mariam sur X : @MariamBarghouti
Traduction : AFPS




