L’élection, le 9 janvier 2025, du général Joseph Aoun, commandant en chef de l’armée, à la tête de l’État libanais puis, un mois plus tard, la nomination de Nawaf Salam – alors président de la CIJ – à la tête du gouvernement, avaient rempli d’espoir les Libanais : pour la première fois, deux hommes intègres parvenaient au sommet de l’exécutif. Chez le voisin syrien, l’arrivée au pouvoir d’Ahmed al-Charaa, chef de l’organisation islamiste Hayat Tahrir al-Cham, le 8 décembre 2024, avait aussi été bien accueillie. En dépit de son passé sulfureux, al-Charaa et ses hommes venaient de débarrasser la Syrie d’un régime mafieux au bilan effrayant : plus d’un demi-million de morts et de disparus, sept millions d’exilés, un pays en ruine.
Une année plus tard, ils sont amers : le redémarrage, à défaut d’une renaissance, n’a pas eu lieu. Les divisions internes, le manque de financements, le désintérêt de la communauté internationale expliquent en partie l’impasse actuelle. Mais les agressions quotidiennes d’Israël, en paralysant la vie économique, sont au moins autant responsables de la stagnation vécue par les deux pays.
Du 7 octobre 2023, début de la guerre à Gaza, au 27 novembre 2024, date du cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah, les attaques de l’État juif ont provoqué plus de 3800 morts au Liban, en majorité des civils, et blessé 15 000 autres. Un million d’habitants ont été poussés à l’exil. Pour Israël, il s’agissait de répondre au soutien militaire apporté au Hamas par le Hezbollah, soutien qui avait amené plusieurs dizaines de milliers d’Israéliens à fuir le nord.
Depuis le cessez-le-feu, Israël, unilatéralement, a multiplié ses incursions tuant près de 350 personnes, combattants du Hezbollah, mais aussi, pompiers, soignants, et, comme toujours, une majorité de civils, aux mauvais endroits, aux mauvais moments.
On aurait pu attendre des deux co-parrains américain et français, garants du cessez-le-feu, un minimum d’implication dans le respect de l’accord. Si Paris a élevé à de rares moments la voix, Tom Barrack et Morgan Ortagus, deux trumpistes venus de la finance chargés par Washington de « suivre » la question libanaise, n’ont cessé de rendre le Hezbollah seul responsable des tensions avec une armée israélienne qui, comme à Gaza, n’a jamais respecté le cessez-le-feu.
En réalité, Hezbollah et Israël font preuve de mauvaise foi. La formation chiite, poursuivant un agenda iranien, au mépris des intérêts du Liban, se restructure en affirmant qu’elle a le droit de se défendre contre les nombreuses agressions dont elle est l’objet. Elle a récupéré des financements et des armes en provenance de Téhéran, de la diaspora chiite ou via des trafics douteux. Le Parti de Dieu, si l’on en croit le général Maroun Hitti, bon connaisseur de la situation militaire au sud-Liban, conserve ainsi « une chaîne de commandement autonome, un arsenal supérieur à celui de l’État libanais et un réseau d’institutions qui fonctionne toujours ».
Du côté israélien, comme l’a rappelé le président Aoun, à la fête de l’indépendance, le 22 novembre, « Israël veut empêcher l’achèvement du déploiement de l’armée libanaise dans le sud du pays et, plus Beyrouth se montre ouvert à des négociations pacifiques avec Israël, plus celui-ci persiste dans son agression contre la souveraineté libanaise ».
La seconde partie de novembre dernier a tranché sur la routine habituelle avec l’assassinat de 13 Palestiniens dans un camp de Saïda puis, dans la banlieue sud de Beyrouth, celle de cinq hommes, dont le chef militaire du Hezbollah, Haytham Tabatabai.
Cette augmentation des assassinats extrajudiciaires perpétrés par Israël depuis de nombreuses années, dès lors qu’il a décidé de liquider tous ceux qu’il qualifie de « terroriste », inquiète. En déclarant cyniquement le 25 novembre qu’Israël « recourra de nouveau à la force si le Hezbollah ne renonce pas à ses armes avant la fin de l’année », le ministre israélien de la Défense Israël Katz conforte les propos du président libanais : après les 350 morts, les milliers de blessés et l’impossibilité pour des dizaines de milliers d’habitants de rentrer chez eux en raison des tensions, on n’ose imaginer les suites d’un « recours à la force » !
Comme l’ont dit et répété plusieurs figures des droits humains comme Rony Brauman , le 7 octobre 2023 « n’est pas, on semble l’oublier, l’événement inaugural du conflit israélo-palestinien, plus longue et ultime guerre coloniale de la planète ». Cette réflexion vaut aussi pour le Liban et le Hezbollah créé en 1982 en réponse à une nouvelle invasion du Liban.
Un peu d’histoire… Dès 1919, Chaim Weizmann, l’un des principaux négociateurs du projet sioniste, propose une carte du Proche-Orient dans laquelle l’État juif remonte jusqu’à la rivière Awali, au nord de Saïda. Étrangement, un peu plus d’un siècle plus tard, depuis octobre 2023, le gouvernement Netanyahou multiplie les initiatives pour vider le sud-Liban de sa population : villages détruits, champs phosphorisés, oliveraies brûlées, etc.
C’est cependant après la guerre des Six Jours que le Liban commence à être vraiment ciblé par Israël. Le modèle communautariste libanais, qui tient encore, gêne Israël. La politologue libanaise Sarah Yafi cite des documents israéliens selon lesquels il ne peut pas y avoir « deux Suisses au Proche-Orient ». Elle montre comment l’État juif, à partir de la destruction en décembre 1968 de la flotte civile libanaise, sous un motif fallacieux, a multiplié les attaques pour fragiliser le Liban. Comme le régime syrien, Israël profite de la faiblesse de l’État libanais pour jeter de l’huile sur le feu. La guerre civile démarre ainsi en avril 1975 et, pendant une quinzaine d’années, jusqu’aux accords de Taef en 1989, le Liban vit de sombres moments : invasions israéliennes de 1978 et de 1982, massacres des camps palestiniens de Sabra et Chatila, 250 soldats américains et 58 Français tués dans deux attentats…
Ces trois dernières décennies, l’État d’Israël a multiplié ingérences, incursions et assassinats, envahissant à nouveau son voisin du nord en 2006 et 2024. À chaque fois ce sont des milliers de morts et des centaines de milliers de réfugiés.
La fureur guerrière d’Israël n’est pas limitée au pays du cèdre. Dans les heures qui suivent la victoire de Ahmed al-Charaa, Israël effectue plus de 300 raids aériens contre des bunkers, des dépôts d’armes ou des bases militaires de l’armée syrienne. Il agrandit aussi le territoire qu’il occupe sur le Golan depuis 1973 et interdit aux forces armées de se déployer au sud de Damas !
Depuis cette date, les violations de la souveraineté syrienne par son voisin n’ont pas cessé. Exemple parmi cent : à la fin du mois de novembre, tandis que l’ONG Human Rights Watch condamne les déplacements forcés de populations syriennes qualifiés de crimes de guerre, des soldats israéliens arrêtent trois jeunes soupçonnés d’appartenir à un réseau islamiste. Devant la réaction du village, ils le bombardent et tuent treize personnes, dont des femmes et des enfants. « Incursion de routine », note délicatement un porte-parole israélien…
Après le début de la guerre civile en 2011, Israël, pressé par ses citoyens druzes d’intervenir pour aider les Druzes syriens attaqués par des groupes islamistes qui les considèrent comme des hérétiques, hésite mais, de crainte de s’embourber, se borne à quelques avertissements. À la mi-juillet 2025, alors que l’armée syrienne intervient pour tenter de ramener le calme entre Druzes et Bédouins, qui s’entretuent à Suweida, dans le sud syrien, Israël, qui n’y veut pas de présence militaire syrienne, intervient militairement se posant désormais en seul protecteur de la communauté druze.
Si les États-Unis guidés par le slogan trumpien « la paix par la force », rêvent de voir Beyrouth et Damas conclure la paix avec Israël, nombre d’experts ne se font aucune illusion. Pour eux, Israël ne fait rien pour créer un climat apaisé et les rapports de force qu’il impose à ses voisins ne s’expliquent que par sa volonté de maintenir autour de lui un ensemble de pays affaiblis : « Quelque chose visant à créer un nouvel empire israélien qui sera, soit craint, soit respecté par ses voisins » et qui « peut même s’étendre au-delà des frontières de la Palestine historique », déclare à Copenhague en janvier 2025 Ilan Pappe qui craint qu’avec Trump « il n’y ait pas grand-chose à faire » au cours des prochaines années.
Déjà en 1975, Nahum Goldmann, alors président du Congrès juif mondial, déplorait que la politique israélienne définie par Ben Gourion, Premier ministre, et poursuivie par ses successeurs, « consistait à convaincre les Arabes, par une démonstration de force permanente, qu’il leur fallait accepter au milieu d’eux un État juif ».
Ignace Dalle
Ancien journaliste à l’AFP, il a passé de nombreuses années en poste dans le monde arabe, dont Liban, Syrie, Égypte et Maroc… Il a notamment publié Les Trois Rois : La monarchie marocaine de l’Indépendance à nos jours (Fayard, 2004), La politique arabe de la Ve République (Fayard 2015)
Photo : Commémoration des massacres de Sabra et Chatila, 19 septembre 2025 © AFPS




