J’écris ces lignes depuis mon village, Al-Ma’sara, au sud de Bethléem, non pas pour faire part d’une nouvelle de dernière minute ou d’un reportage sur le terrain, mais pour rendre compte personnellement d’une réalité que je vis chaque jour et que j’essaie de comprendre dans le cadre plus large des politiques d’isolement et d’enfermement qui régissent désormais nos vies, à Al-Ma’sara et dans les villages environnants du sud de Bethléem.
À 22h30, les forces d’occupation israéliennes ont pris d’assaut mon village, accompagnées d’un bulldozer militaire. Le raid en lui-même n’avait rien d’inhabituel – nous sommes habitués aux incursions –, mais ce qui a suivi a marqué une dangereuse escalade. Les forces ont commencé à fermer les routes secondaires qui relient Al-Ma’sara aux villages voisins du sud de Bethléem. Elles ont bouclé le seul point d’accès reliant mon village à ses environs et ont fermé la route Wadi Rahhal-Jorat al-Sham’a, la route sur laquelle nous comptons depuis longtemps comme dernier moyen de sortie lorsque les barrières métalliques des routes principales sont fermées.
Depuis le 7 octobre, mon village et les villages du sud de Bethléem vivent sous un nouveau régime d’enfermement. Les routes principales menant à l’autoroute ont été bloquées et des barrières métalliques ont été installées pour contrôler totalement nos déplacements. En réponse, les habitants ont été contraints de créer des routes secondaires alternatives, non par choix, mais parce que c’était le seul moyen de continuer à vivre. Cette fois-ci, l’occupant a décidé de fermer également ces routes. Le message était clair : pas de déplacement, pas d’alternative.
Comment notre vie quotidienne a changé
Se déplacer n’est plus une évidence. Quitter le village en voiture est devenu presque impossible. Les étudiants ne peuvent plus se rendre à l’université, les enseignants et les employés ont du mal à se rendre sur leur lieu de travail, et les écoles et les jardins d’enfants ont été partiellement ou totalement perturbés.
Au moment où j’écris ces lignes, j’ai l’impression que le temps lui-même ne s’écoule plus normalement dans le village ; tout est désormais dicté par un portail, un monticule de terre ou une décision militaire soudaine.
Il ne s’agit pas seulement d’un accès physique. Il s’agit d’un état d’instabilité permanent. Je ne peux plus planifier ma journée, ni même celle du lendemain. Les questions les plus simples – Quand puis-je partir ? Pourrai-je revenir ? – n’ont pas de réponse claire. Ce sentiment d’impuissance accumulé est l’une des conséquences les plus lourdes du siège, même s’il n’apparaît jamais dans les statistiques.
Dans le même temps : violence des colons et expansion des colonies
Alors que ce siège étouffant est imposé à mon village et aux villages du sud de Bethléem, la violence des colons continue de s’intensifier dans la région. Ces derniers temps, les colons ont attaqué à plusieurs reprises des piétons et des véhicules à coups de pierres, en particulier le long des routes agricoles et secondaires, prenant pour cible les agriculteurs qui tentent de rejoindre leurs terres. Ces attaques ont lieu en l’absence de toute responsabilité ou protection.
Plus dangereux encore, cette violence n’est pas indépendante de la politique officielle. Elle coïncide avec l’ouverture de nouvelles routes pour les colons et l’octroi d’une autorité totale pour l’expansion des colonies, au détriment direct des agriculteurs palestiniens et des terres agricoles. Alors que nos routes sont fermées, de nouvelles routes sont construites pour les colons ; alors que nos déplacements sont restreints, les infrastructures des colonies s’étendent. La géographie est remodelée pour servir un seul projet : consolider le contrôle des colonies et réduire la présence palestinienne.
En tant que résidents et agriculteurs, nous assistons de nos propres yeux à la confiscation progressive des terres : une parcelle rendue inaccessible, une autre route bloquée, une autre zone transformée en couloir de colonisation. Ce parallèle entre le siège qui nous est imposé et les privilèges accordés aux colons montre clairement que ce que nous vivons n’est pas une question de sécurité, mais de dépossession systématique.
Les agriculteurs : les plus touchés
En tant que personne originaire de cette région, il est clair pour moi que les agriculteurs sont les plus touchés. Ces fermetures coïncident avec la saison des labours et des plantations. La fermeture de la route Wadi Rahhal-Jorat al-Sham’a et la mise en place de barrières de terre près des terres agricoles ont empêché les véhicules transportant du matériel et des semis d’atteindre les champs.
Je connais des agriculteurs qui sont désormais contraints de parcourir de longues distances à pied pour se rendre sur leurs terres, et d’autres qui ne peuvent plus y accéder du tout. Il ne s’agit pas simplement d’une difficulté supplémentaire, mais d’une véritable perte. Au cours des saisons précédentes, nous avons perdu des récoltes entières, en particulier des raisins, car nous n’avons pas pu atteindre les marchés à temps. Les légumes laissés pendant des heures aux postes de contrôle perdent leur qualité et leur valeur. Ici, les fermetures deviennent un moyen direct de détruire les moyens de subsistance, et ne se limitent pas à restreindre les déplacements.
Des nuits qui n’offrent plus de repos
Aux premières heures de l’aube, les forces d’occupation sont revenues dans le village. Elles ont fait des descentes dans les maisons, fouillé les pièces, distribué des tracts menaçants et arrêté plusieurs jeunes hommes avant de les relâcher après des heures d’interrogatoire sur le terrain.
Même après le départ des forces, l’impact reste. La peur ne disparaît pas avec leur retrait, elle s’installe dans les maisons, dans les yeux des mères et dans le silence de la nuit. Pour nous, la nuit n’est plus un moment de repos ; elle est devenue une prolongation du siège.
Conclusion
J’écris ces lignes parce que ce qui se passe dans mon village d’Al-Ma’sara et dans les villages du sud de Bethléem n’est pas un incident isolé lié à la sécurité. Il s’agit d’une réalité complexe faite d’isolement, de restrictions et de refus d’accès, accompagnée d’une escalade de la violence des colons et d’une expansion continue des colonies au détriment des terres et des populations.
Être assiégés dans nos villages alors que les routes sont ouvertes et que des privilèges sont accordés aux colons signifie qu’aujourd’hui, la lutte pour la terre se déroule dans la vie quotidienne elle-même : qui est autorisé à se déplacer et qui en est empêché ; qui est autorisé à s’étendre et qui est contraint de se réduire.
De mon point de vue en tant que résident de cette terre, l’aspect le plus dangereux de cette réalité est sa normalisation, alors qu’il s’agit fondamentalement d’un déni continu de notre droit à la terre, à l’accès et à une vie digne.
Traduction : AFPS
Photo : © Sumud Platform




