Photo : mai 2023 - agriculteur palestinien dans la vallée du Jourdain obligé d’acheter de l’eau en citerne. Crédit image : film de B’Tselem "Parched : Israel’s policy of water deprivation in the West Bank.
Alors que les premières lueurs de l’aube illuminent les tentes éparpillées et les enclos à bétail de Ras al-Ahmar, dans le nord de la vallée du Jourdain, le silence n’est rompu que par les cris du bétail assoiffé qui attend une eau qui ne vient plus.
Quelques jours après que les forces israéliennes aient détruit trois des principaux puits de la communauté palestinienne, les habitants se démènent pour trouver suffisamment d’eau pour leurs familles, leurs cultures et leurs animaux dans l’une des régions les plus arides de la Cisjordanie occupée.
Pour Ali Bani Odeh, âgé de 60 ans, la destruction des puits représente bien plus qu’une simple perte d’infrastructures. Père de quatre enfants et grand-père de quatorze petits-enfants, il a passé des décennies à cultiver la terre et à élever du bétail pour subvenir aux besoins de sa famille à Ras al-Ahmar.
Aujourd’hui, comme des dizaines d’autres familles, il ne sait pas combien de temps ils pourront continuer à vivre sur ces terres sans un approvisionnement en eau fiable.
« L’eau, c’est tout pour nous » a déclaré Ali à Middle East Eye.
« Sans eau, nous ne pouvons pas vivre. Nous en avons besoin pour nos familles, nos moutons et nos cultures. Depuis que les puits ont été détruits, nous sommes contraints d’aller chercher de l’eau en ville à un coût bien plus élevé, et même dans ces cas, on ne nous autorise pas toujours à passer. »
Les familles doivent désormais aller chercher de l’eau dans des villes éloignées, ce qui leur coûte beaucoup plus cher, tandis que les postes de contrôle militaires et les restrictions de circulation retardent ou empêchent fréquemment les camions-citernes d’atteindre le village.
Selon Abdullah Bisharat, président du conseil du village de Ras al-Ahmar, les trois puits détruits alimentaient plus de 47 familles palestiniennes, soit plus de 600 personnes, et irriguaient environ 7 500 dunams de terres agricoles.
Ces puits assuraient également la subsistance de milliers de moutons et de chèvres, principale source de revenus pour de nombreuses familles.
« Ces puits étaient le poumon de cette communauté » a déclaré M. Bisharat.
« Leur destruction a affecté tous les aspects de la vie quotidienne, de l’eau potable à l’agriculture en passant par l’élevage, laissant des dizaines de familles dans l’incapacité de subvenir à leurs besoins les plus élémentaires. »
Attaques de colons
Les habitants affirment que cette destruction a marqué la pire escalade d’une crise de l’eau qui dure depuis des mois, provoquée par les attaques de colons israéliens.
Ils expliquent que les colons ont coupé à plusieurs reprises les canalisations alimentant la communauté, forçant les familles à recourir à des camions-citernes, très coûteux. Cette fois-ci, cependant, ce sont les puits eux-mêmes qui ont été détruits, privant ainsi la communauté de sa principale source d’eau.
Le fils d’Ali, Obeida Bani Odeh, craint que la destruction des puits ne menace non seulement les moyens de subsistance de sa famille, mais aussi leur avenir à Ras al-Ahmar.
« Nous ne pouvons pas survivre ici sans eau » a déclaré Obeida.
« Pendant des mois, les canalisations qui alimentaient notre communauté ont été coupées à plusieurs reprises, et nous avons dû aller chercher de l’eau dans les villes voisines, souvent à un prix trois fois plus élevé que d’habitude. »
« À présent, les puits ont été détruits, et il ne reste plus aucune source d’eau fiable pour nos familles ni pour notre bétail. »
Il a ajouté que les difficultés ne se limitaient pas à la pénurie d’eau. Les attaques des colons et les restrictions de circulation ont rendu de plus en plus difficile l’approvisionnement en eau, en fourrage et en autres produits de première nécessité.
« Les colons s’en prennent à tout le monde, des jeunes aux personnes âgées » a déclaré M. Obeida.
« Ils veulent faire peur aux gens et les forcer à partir. Mais nous vivons sur cette terre depuis des générations. »
Environ 700 000 colons israéliens vivent en Cisjordanie occupée et à Jérusalem-Est, répartis dans quelque 300 colonies et avant-postes. Ces colonies sont considérées comme illégales au regard du droit international, selon la Cour internationale de justice.
Les attaques menées par des colons contre les communautés pastorales palestiniennes ont fortement augmenté ces dernières années. Entre janvier 2023 et avril 2026, au moins 5 910 Palestiniens ont été déplacés à l’intérieur de leur propre pays en raison des violences commises par des colons en Cisjordanie, selon les données de l’ONU.
"Une guerre silencieuse"
Aref Daraghmeh, militant pour les droits humains, affirme que la destruction des infrastructures hydrauliques à Ras al-Ahmar reflète une lutte plus large pour le contrôle des ressources naturelles dans la vallée du Jourdain.
« L’eau est devenue une guerre silencieuse contre les Palestiniens de la vallée du Jourdain » a déclaré M. Daraghmeh à MEE.
« L’occupation a pris le contrôle de nombreuses sources d’eau palestiniennes, tandis que l’eau dont disposent les communautés palestiniennes est insuffisante pour l’agriculture et pour assurer la survie sur ces terres. »
M. Daraghmeh a déclaré que les restrictions d’accès à l’eau ont contribué au déclin de l’agriculture palestinienne, rendant de plus en plus difficile pour les agriculteurs et les éleveurs de subvenir à leurs besoins. À mesure que l’accès à l’eau se complique, affirme-t-il, les communautés subissent une pression croissante pour quitter leurs terres, tandis que l’agriculture des colonies continue de s’étendre à travers la vallée du Jourdain.
Il a ajouté que les restrictions de circulation ont aggravé ces difficultés.
« La vallée du Jourdain est de fait soumise à un bouclage » a déclaré M. Daraghmeh. « Des postes de contrôle militaires régulent la circulation, les routes sont soumises à des restrictions, et les habitants doivent souvent attendre des heures avant de pouvoir entrer ou sortir de leurs communautés. »
Pour les agriculteurs et les éleveurs, ces restrictions compliquent l’accès aux pâturages ainsi que le transport du bétail, des produits agricoles et des fournitures agricoles, ce qui vient s’ajouter aux difficultés déjà causées par l’accès limité à l’eau.
Mais pour Ali Bani Odeh, quitter Ras al-Ahmar n’est pas une option. Déplacé de chez lui lorsqu’il était enfant, il affirme qu’il ne partira plus jamais.
« Je suis déjà parti, mais je ne quitterai pas cet endroit » a déclaré Ali.
« Si nous partons, ils s’empareront de nos terres. Nous restons ici parce que c’est ici que se trouvent nos vies et notre histoire. »
Traduction : AFPS




