Les timides espoirs de sanctions contre Israël, qui commençaient bien tardivement à poindre en septembre 2025, sontils définitivement enterrés ? À quel niveau pouvons-nous encore agir en Europe pour faire entendre la voix du respect du droit et du refus de l’impunité ?
Revenons un peu en arrière. Ce n’est qu’au Conseil des affaires étrangères du 20 mai 2025, au bout de près de deux ans de guerre génocidaire, que Kaja Kallas (Haute représentante de l’Union européenne pour la politique extérieure et de sécurité commune) a décidé de lancer l’examen formel de la conformité
de l’accord d’association. Cet examen a naturellement mis en évidence la violation de l’article 2, mais de report en report aucune mesure n’avait été prise pour suspendre cet accord.
Le 17 septembre 2025, devant la nouvelle vague d’offensive israélienne contre Gaza unanimement condamnée, la Commission européenne a enfin proposé de véritables sanctions, dont la suspension du volet commercial de l’accord d’association. Cette suspension était alors conditionnée à un vote par le Conseil des affaires étrangères à la majorité qualifiée [1]…
Le vote n’a pas eu lieu, car faute d’accord de l’Allemagne et de l’Italie, la majorité qualifiée ne pouvait pas être atteinte. Formellement, toutes les sanctions proposées le 17 septembre par la Commission européenne sont toujours sur la table, mais le « cessez-le-feu » est passé par là et l’indignation tardive a laissé place à un lâche aveuglement. Il est même question d’une nouvelle réunion du Conseil d’association entre l’Union européenne et Israël en 2026…
En parallèle, des États européens ont commencé à agir par eux-mêmes pour sanctionner la politique israélienne : on cite souvent l’exemple de l’Espagne, de l’Irlande, de la Belgique, de la Slovénie. L’embargo sur le commerce des armes, qui est de la compétence nationale, a été mis en œuvre par l’Espagne et partiellement par la Belgique. L’interdiction du commerce avec les colonies est examinée par l’Irlande (depuis des années sans résultat !), ainsi que par les Pays-Bas, la Belgique, la Slovénie : seule l’Espagne l’a réellement introduite dans sa loi.
Les États, de même que l’Union européenne, sont dans l’obligation d’agir compte tenu du « risque de génocide » pointé par la Cour internationale de Justice le 26 janvier 2024. Ils doivent aussi faire preuve d’un minimum de cohérence par rapport à la résolution de l’Assemblée générale de l’ONU du 18 septembre 2024, et sont tenus de se conformer au Traité sur le commerce des armes. Il ne faut donc pas relâcher la pression pour que les États prennent leurs responsabilités… tout en se souvenant que les décisions dans les domaines qui relèvent de la compétence de l’Union européenne, tels que le commerce avec les colonies, n’ont qu’une portée symbolique lorsqu’elles sont prises au niveau d’un État.
Devant l’inaction – voire la complicité – de l’Union européenne, nous ne devons pas céder à la tentation de réduire nos objectifs à la politique de quelques États membres. C’est bien au niveau de l’Union européenne que des décisions essentielles doivent être prises, telles que la suspension de l’accord d’asso
ciation avec Israël, l’interdiction du commerce avec les colonies, l’exclusion d’Israël des programmes de recherche Horizon Europe, et même de plus en plus de la coopération militaire.
La nécessité d’agir au niveau de l’Union européenne ne se réduit pas à un lobbying auprès des institutions européennes à Bruxelles : souvenons-nous que la politique étrangère de l’Union
européenne se décide au niveau du Conseil, et que ce sont les États membres qui y siègent. Il est donc indispensable de coordonner nos actions, dans une unité très large, entre le niveau des institutions européennes et celui des États. Il faut détecter les moments clés, agir de manière coordonnée au niveau des États, agir en parallèle auprès des institutions européennes. Nous avons, sur ce point, de grandes marges de progrès…
Au-delà, devant l’influence que l’État d’Israël exerce sur les institutions européennes et ses États membres dont la France et l’Allemagne, la question doit être clairement posée : par quels mécanismes un pays de 10 millions d’habitants peut-il imposer ses vues à un ensemble de 450 millions d’habitants, au point de le conduire à renier ses valeurs fondatrices ?
La manipulation de la lutte contre l’antisémitisme, la persistance d’une mentalité coloniale, la puissance des réseaux d’influence pro-israéliens, sont autant de facteurs que nous devrons confronter clairement, par notre mobilisation citoyenne, si nous voulons que l’Union européenne se remette en mouvement et
retrouve ses valeurs.
Bertrand Heilbronn
Photo : Le drapeau israélien est hissé à Bruxelles, 8 octobre 2023 © Commission européenne




