Photo : Les Palestiniens forment de longues files pour obtenir du pain dans la bande de Gaza, 8 avril 2026 © Quds News Network
Chaque matin, Mai Murshid se réveille avec la même pensée : « Comment vais-je trouver du pain pour mes enfants ? »
Cette mère de quatre enfants, âgée de 37 ans, confie à The New Arab : « C’est la première chose qui me vient à l’esprit. Chaque jour, je me réveille face à la crise du pain. »
Pendant la majeure partie de l’histoire de Gaza, le pain était un aliment de base ordinaire, mais il est désormais devenu une denrée rare et inestimable.
Une miche coûtait trois shekels (0,80 $) dans le cadre du programme de distribution subventionné du Programme alimentaire mondial. Aujourd’hui, ce même pain se vend sur le marché entre sept et quinze shekels (1,85 $ à 4,00 $), soit une majoration pouvant atteindre 400 %, tandis que le prix d’un sac de farine est passé de 25 à 70 shekels (6,70 $ à 18,70 $).
Pour les familles dont les revenus se sont effondrés et qui dépendent presque toutes de l’aide humanitaire, le calcul est brutal : le pain est passé d’un droit à une marchandise, et pour beaucoup, une marchandise inabordable.
Avec environ 95 % des familles de Gaza dépendantes de l’aide humanitaire, l’alimentation de base de la bande de Gaza est devenue le symbole le plus visible de la crise.
Les files d’attente devant les boulangeries se forment avant l’aube. Lorsque la plupart des habitants arrivent, le pain est souvent déjà épuisé.
Il ne reste alors plus qu’à choisir entre payer le prix du marché noir ou s’en passer, un choix qui se répète chaque jour, sans qu’aucune issue ne se profile à l’horizon.
Mai considérait autrefois la cuisson du pain à la maison comme un pis-aller. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. « Si je fais du pain à la maison, c’est physiquement épuisant, et cela coûte parfois plus cher que d’acheter du pain tout prêt, surtout avec la pénurie de gaz et de bois de chauffage », explique-t-elle.
Malgré tout, elle s’y résout car l’alternative est de rejoindre les files d’attente.
Elle y va elle-même quand elle le peut, estimant que les femmes ont moins longtemps à attendre que les hommes. « Mais même dans ce cas, la foule est immense, et l’attente est longue et fatigante », ajoute-t-elle.
Son fils de 14 ans y va aussi. « Il revient généralement les mains vides, soit parce que les files d’attente sont trop longues, soit parce qu’il n’y a plus de pain. »
Quand elle arrive enfin au guichet, elle ne peut souvent pas finaliser son achat. « La plupart du temps, je n’ai pas de petite monnaie, alors je rentre chez moi sans pain, ou je suis obligée d’acheter à un prix plus élevé », explique Mai à The New Arab.
La pénurie de petite monnaie est devenue une crise au sein de la crise, un obstacle pratique qui bloque les transactions même lorsque le pain est théoriquement disponible.
Ibtisam Mahdi, mère de deux enfants, le dit simplement : « Le pain n’est plus un simple pain. C’est devenu un rêve difficile à réaliser. »
Une miche de pain qui coûtait autrefois trois shekels (0,80 $) se vend désormais dix shekels (2,65 $). « Et il faut généralement avoir la monnaie exacte et payer en espèces », ajoute Ibtisam.
Pour Ibtisam, ces difficultés quotidiennes ont pris une ampleur bien plus grande. « Sommes-nous à l’aube d’une famine ? », demande-t-elle. « Ou sommes-nous déjà en pleine famine sans l’avoir annoncé ? » Sa question n’est pas rhétorique.
« Gaza n’a pas besoin de descriptions aujourd’hui », dit-elle. « Elle a besoin d’une vraie réponse : où allons-nous ? »
Abu Ahmad Ajour, 48 ans, père de trois enfants, a récemment passé des heures à faire la queue dans plusieurs points de distribution et est revenu les mains vides.
« Je suis resté debout pendant des heures à plusieurs endroits, et au final, je n’ai pas pu obtenir une seule miche », raconte-t-il à The New Arab.
Le pain disponible, dit-il, est bien loin de ce dont une famille a besoin. « Une miche ne suffit pas pour nous. Nous avons besoin de plus, pas de moins, mais la réalité est tout autre. »
Un marché en pleine crise
Cette flambée des prix n’est pas le fruit du hasard. L’analyste économique Ahmad Abu Qamar décrit un simple déséquilibre entre l’offre et la demande : la production a chuté d’environ 30 % tandis que la demande est restée stable ou a augmenté.
« Naturellement, cela entraîne une hausse des prix et l’émergence d’un marché noir », explique-t-il.
Les causes sont structurelles. Les pénuries de carburant ont mis hors service les générateurs des boulangeries. L’huile de graissage et les pièces de rechange restent bloquées aux points de passage contrôlés par Israël.
Le nombre de camions d’aide humanitaire entrant dans la bande de Gaza a été fortement réduit. Lorsque les produits subventionnés ne peuvent pas parvenir à la population par les voies officielles, ils se retrouvent sur les marchés informels, et les familles qui ne peuvent pas payer la différence en sont privées.
« La crise ne se limite pas à une simple question de prix », explique Ahmad.
« Elle touche la chaîne d’approvisionnement elle-même : la diminution du nombre de camions d’aide humanitaire, la baisse de la production, la fermeture de boulangeries, la pénurie de gazole, ainsi que le manque d’huile et de pièces détachées. Le coût d’accès au pain a augmenté avant même que le prix du pain n’augmente. »
La proposition de système de cartes
À l’intérieur de Gaza, certains tentent de voir au-delà de la crise immédiate.
Le journaliste Mohammed al-Lala a proposé, dans un message publié sur les réseaux sociaux, un système de rationnement qui, selon lui, permettrait de combler la brèche par laquelle le pain subventionné se retrouve sur le marché noir.
Selon sa proposition, le PAM délivrerait à chaque foyer une carte mensuelle liée à son numéro d’identité national, donnant droit à une miche par jour aux familles de quatre personnes ou moins, et à deux miches aux familles de plus de six personnes.
Chaque foyer paierait à la boulangerie un montant symbolique de deux à trois shekels (0,55 à 0,80 dollar) par miche. Des quotas de production et des nombres de bénéficiaires seraient attribués à chaque boulangerie par zone géographique, afin que les résidents puissent se procurer leur pain à la boulangerie la plus proche de leur lieu de déplacement.
Mohammed affirme que ce système permettrait de « réguler la distribution, de résoudre le problème de la petite monnaie et de réduire les fuites de pain vers le marché noir ».
Il propose également soit de supprimer les points de distribution séparés, soit de les intégrer au réseau des boulangeries afin de rationaliser les opérations et de réduire les frictions qui poussent actuellement le pain vers les vendeurs informels.
Ahmad partage ce diagnostic, même s’il n’est pas d’accord sur le mécanisme spécifique. Selon lui, la solution nécessite d’agir simultanément sur trois fronts : « Relancer les boulangeries, garantir l’approvisionnement en carburant et en farine, et contrôler la fuite de pain vers le marché noir. »
Sans ces trois éléments, toute intervention isolée sera absorbée par la même défaillance structurelle qui a provoqué la crise.
Pour Mai, Ibtisam et Abu Ahmad, ces propositions sont bien loin de la réalité de la file d’attente quotidienne.
Le pain arrive, ou il n’arrive pas. La monnaie revient, ou elle ne revient pas. Le fils revient avec une miche, ou il ne revient pas.
C’est le calcul que font les familles de Gaza, chaque jour, avant toute autre chose.
Ansam Al Qitaa est une journaliste indépendante basée à Gaza. Depuis des années, elle couvre les guerres successives à Gaza et leurs répercussions humanitaires et sociales pour des médias internationaux et locaux.
Traduction : AFPS




