Pour qualifier les crimes commis par Israël envers les Palestiniens, il est important de se référer à des définitions juridiques qui en assurent la réalité et permettent, le moment venu de les introduire dans des procédures de juridictions internationales permettant de poursuivre et d’en condamner les auteurs.
C’est dans ce sens que la publication d’un rapport publié le 25 novembre 2025 par Human Rights Watch (HRW) sur les crimes commis par Israël dans 3 camps de réfugiés de Cisjordanie a toute son importance.
Des enquêtes précises selon une méthodologie éprouvée
Ce rapport est basé sur des entretiens avec 31 Palestiniens âgés de 16 à 70 ans déplacés à l’intérieur du pays des camps de réfugiés de Jénine, Tulkarem et Nur Shams en Cisjordanie. Des entretiens en personne ou par téléphone ont été réalisés entre mars et août 2025, en arabe ou avec des interprètes traduisant de l’arabe en anglais.
Dans l’impossibilité d’accéder physiquement aux camps concernés, interdits par l’armée israélienne, les enquêteurs ont analysé des dizaines d’images satellite pour évaluer les démolitions en croisant ces informations avec les interviews réalisées. Le rapport de 105 pages comprend de nombreux détails, plans, cartes, photos, images satellite.
Les faits
Le 21 janvier 2025, les forces israéliennes ont pris d’assaut le camp de réfugiés de Jénine en déployant des hélicoptères Apache, des drones, des bulldozers et des véhicules blindés pour appuyer des centaines de soldats d’infanterie qui forçaient les gens à sortir de chez eux. Des bulldozers ont commencé à démolir des bâtiments pendant qu’on expulsait les habitants. Des opérations similaires ont eu lieu dans le camp de réfugiés de Tulkarem et dans le camp voisin de Nur Shams.
Les habitants déplacés ont cherché refuge dans les foyers déjà surpeuplés de parents ou d’amis, ou bien se sont tournés vers les mosquées, les écoles et les associations caritatives.
L’attaque dénommée « Mur de fer » s’est également étendue aux villes et villages alentour. Cependant, le rapport se concentre sur la conduite de l’armée israélienne et le déplacement forcé de ces trois camps de réfugiés jusqu’en juillet 2025.
Le raid israélien de Jénine a fait suite à une campagne de l’Autorité Palestinienne de « Protection de la Patrie » engagée en décembre 2024 qui ciblait les résistants palestiniens qualifiés de « hors-la loi » pour « restaurer la loi et l’ordre » dans le camp et la ville de Jénine. Cette campagne qui a pris fin le 21 janvier 2025 s’est soldée par nombre d’arrestations et de morts. Quelques jours plus tard, intervenaient les troupes israéliennes, fantassins appuyés par des hélicoptères et des drones. Des haut-parleurs donnaient l’ordre aux habitants de quitter le camp tandis que les bulldozers défonçaient les rues.
Fatima B., se trouvait avec son mari et ses quatre enfants à leur domicile, au centre du camp de Jénine, lorsque le raid militaire israélien a commencé :
« C’était vers midi, j’ai entendu le bruit d’un avion et j’ai eu l’impression qu’ils tiraient sur des gens. Au début, nous nous sommes cachés à l’intérieur de la maison – nous ne savions pas ce qui se passait, nous sommes restés cachés pendant peut-être cinq à dix minutes, mais ensuite nous avons entendu des gens dehors crier qu’il fallait partir. »
Fatima B. et sa famille ont immédiatement fui leur maison, sans emporter quoi que ce soit. « Les drones sont arrivés en même temps que l’avion. Je ne comprenais pas exactement ce que les drones disaient, mais d’autres personnes m’ont dit qu’ils nous demandaient de partir. C’était tellement effrayant – nous n’avons pas levé les yeux – nous avons entendu le bruit de l’avion et celui des drones, nous avions nos enfants avec nous, nous nous sommes précipités et avons couru en essayant de prendre soin de nos enfants. »
HRW a recueilli de nombreux témoignages de ce genre qu’il a confrontés avec des photos, vidéos et reportages d’Al Jazeera.
La campagne israélienne s’est étendue au camp de Tulkarem à partir du 27 janvier avec la même tactique : déploiement de troupes au sol, drones, tanks et bulldozers, pour vider le camp de ses résidents. Ils ont fermé toutes les issues du camp excepté une sortie vers l’Est, obligeant les habitants à fuir dans cette seule direction sans savoir où aller.
Parmi les nombreux témoignages recueillis, celui de Leila E. travailleuse sociale de 54 ans : « ils sont entrés chez moi en criant…ils étaient au moins 25 soldats avec un chien…ils dispersaient les affaires partout, sans aucune explication…c’était terrifiant, c’était comme une autre Nakba. »
Les personnes souffrant de handicaps physiques devaient s’en remettre à la famille ou aux voisins pour les assister dans les rues éventrées par les bulldozers ou les porter physiquement.
C’est le 9 février que le raid a atteint le camp de Nur Shams à l’est de Tulkarem. Selon des sources locales, la moitié des résidents du camp étaient déportés dès le lendemain et c’est le 23 février que le ministre de la Défense Katz annonçait que le camp avait été complètement vidé.
L’illégalité des déplacements
Le rapport se concentre sur la conduite de l’armée israélienne et le déplacement forcé de ces trois camps de réfugiés jusqu’en juillet 2025.
L’article 49 de la quatrième Convention de Genève règlemente le déplacement de civils dans les territoires occupés. Un ordre d’évacuation peut être légal s’il a pour but de retirer les civils d’une zone à haut risque de combat ou d’un autre danger. La puissance occupante est alors tenue d’établir que des raisons militaires impératives imposent l’évacuation. Cette condition impérative limite considérablement les cas où l’évacuation est légale, laquelle devient une exception à l’interdiction générale du déplacement forcé de personnes de leur domicile.
Mais Human Rights Watch n’a trouvé aucune raison militaire impérative plausible pour justifier le déplacement massif de la population et constate donc que ces actions équivalent à des crimes de guerre et au crime contre l’humanité de déplacement forcé. L’armée israélienne n’a pas mis en œuvre de système d’évacuation organisé qui aurait permis aux habitants des trois camps de partir en toute sécurité.
Human Rights Watch a constaté que l’armée est entrée et a pris d’assaut chacun des trois camps sans ordre d’évacuation préalable, menant des opérations militaires tout en forçant simultanément les civils à fuir.
Droit au retour
« Mon grand père était réfugié, mon père est un réfugié et maintenant mon fils, on l’appelle « déplacé » : ils coupent nos racines » - Leila, déplacée de Tulkarem
Selon les lois de la guerre, Israël doit s’assurer que les personnes déplacées puissent retourner dans leur foyer dès que les hostilités ont cessé dans la zone. Les autorités israéliennes sont donc tenues de faciliter leur retour volontaire.
En vertu du principe 28 des Principes directeurs des Nations Unies relatifs au déplacement de personnes à l’intérieur de leur propre pays, « les autorités compétentes ont le devoir et la responsabilité d’établir les conditions et de fournir les moyens permettant aux personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays de retourner volontairement, en toute sécurité et dans la dignité, dans leur foyer ou leur lieu de résidence habituel, ou de se réinstaller volontairement dans une autre partie du pays. Ces autorités s’efforcent de faciliter la réintégration des personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays qui sont retournées ou réinstallées. »
Mais, en février 2025, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré : « J’ai demandé à Tsahal de se préparer à un long séjour dans les camps qui ont été nettoyés, pour l’année à venir, et de ne pas permettre aux habitants de revenir. »
Les autorités ont bloqué toutes les entrées des 3 camps qui ont été ensuite occupés par les soldats tandis que des bâtiments ont été méthodiquement détruits. Les images satellites consultées par HRW permettent d’évaluer à environ 850 les bâtiments détruits ou gravement endommagés à la fin de juillet 2025.
Ces actes démontrent une intention d’aller au-delà de ce qui était militairement nécessaire et de détruire systématiquement certaines parties des camps de réfugiés, modifiant de façon permanente certaines zones et entravant le droit des résidents à retourner dans leurs foyers. Les résidents ne savent pas s’ils seront autorisés à retourner chez eux, ni quand, ni même si leurs maisons existent encore.
Les transferts forcés comme crimes contre l’humanité
La notion de crime contre l’humanité a été codifiée pour la première fois par le Tribunal de Nuremberg (1945) comme partie du droit coutumier international. Sont ainsi définis les crimes qui « par leur ampleur et leur sauvagerie, par leur grand nombre ont mis en danger la communauté internationale ou ont choqué la conscience de l’humanité. » Depuis lors, ce concept a été intégré dans un certain nombre de traités internationaux et dans les statuts des tribunaux pénaux internationaux, dont le Statut de Rome de la CPI auquel a accédé l’État de Palestine en 2015. Selon ce statut de Rome, la déportation ou le transfert forcé constituent des crimes contre l’humanité lorsqu’ils sont généralisés ou systématiques.
L’opération « Mur de fer » est généralisée en ce qu’elle s’applique à la totalité des 32 000 résidents de ces 3 camps. Son caractère systématique se réfère à l’organisation délibérée et de nature planifiée de l’attaque.
L’intention criminelle et la responsabilité individuelle
Les officiers supérieurs israéliens et les responsables politiques ont continuellement déclaré leur intention de procéder à un déplacement forcé de population dès le début de l’opération et ensuite pendant de longs mois.
Le gouvernement israélien a tenté de justifier l’opération par des raisons militaires impératives et de sécurité des citoyens israéliens. Selon le ministre Gideon Sarr, l’opération « visait des terroristes et n’avait aucun autre objectif ».
Pourtant, des déclarations publiques d’officiels israéliens contredisent cette version :
Le ministre de la Défense Bezalel Smotrich le 10 février 2025 : « Tulkarem et Jénine seront transformées en ruines inhabitables et leurs résidents forcés de migrer et chercher une nouvelle vie dans d’autres pays. »
Le ministre Israël Katz le 23 février 2025 : « J’ai donné des instructions aux forces armées de se préparer pour un long séjour dans les camps qui ont été nettoyés pour l’année à venir ».
Le major général Avi Bluth le 4 juillet 2025 : « Nous intervenons dans les camps de réfugiés développant des opérations significatives qui changent le caractère de toute la zone ».
Des conclusions formelles
A la suite des nombreuses investigations, le rapport aboutit à la conclusion formelle qu’en chassant les habitants des 3 camps concernés, Israël s’est rendu coupable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Cette accusation fait référence à l’article 49 de la IVème Convention de Genève qui s’applique aux occupations militaires et interdit à une puissance occupante de transférer, déplacer ou déporter de force tout ou partie de la population civile d’un territoire occupé.
La violation de cette interdiction, lorsqu’elle est commise par une personne ayant une intention criminelle, est passible de poursuites en tant que crime de guerre. Il en résulte selon le rapport la responsabilité personnelle de tous les responsables de la chaine de commandement, outre Benyamin Netanyahou, Israel Katz et Bezalel Smotrich, ministres et Avi Bluth, commandant en chef.
« Les personnes responsables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité peuvent être poursuivies pénalement non seulement devant les tribunaux nationaux du pays où les crimes ont été commis, mais aussi devant les cours et tribunaux internationaux, ainsi que devant les tribunaux d’autres pays en vertu du principe de compétence universelle, conformément aux lois nationales. » note le rapport.
Appel à la Cour Pénale Internationale et aux tribunaux nationaux ayant la compétence universelle
En conclusion, Human Rights Watch appelle le Bureau du Procureur de la CPI à enquêter, ainsi que les autorités judiciaires nationales, en vertu du principe de compétence universelle et conformément aux lois nationales, sur les autorités israéliennes pour les déplacements forcés et les démolitions illégales de biens civils présumés, qui constituent des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité de transfert forcé. Une telle enquête devrait également s’étendre aux personnes qui font ou ont fait partie de la chaîne de commandement des déplacements forcés illégaux en Cisjordanie.
Les recherches de HRW indiquent que le général de division Avi Bluth, en tant que commandant chargé des opérations militaires en Cisjordanie, devrait faire l’objet d’une enquête pour responsabilité pénale individuelle pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, concernant l’expulsion de quelque 32 000 personnes des camps de réfugiés de Jénine, Tulkarem et Nur Shams.
Le lieutenant-général Herzi Halevi qui a occupé le poste de chef d’État-major de l’armée israélienne jusqu’au 5 mars 2025, date à laquelle le lieutenant-général Eyal Zamir lui a succédé, devraient tous deux également faire l’objet d’une enquête pour leur responsabilité pénale individuelle dans ces crimes en tant que responsables du commandement.
Pierre Leparoux
Groupe de travail Réfugiés




