L’ONG palestinienne des droits de l’Homme Al-Haq, dans un rapport publié début avril 2025 , démontre que cette intensification s’inscrit dans le cadre de politiques de planification et de zonage discriminatoires de longue date de la part des autorités d’occupation israéliennes, ainsi que dans un environnement coercitif conçu pour forcer les communautés à partir. Al-Haq documente et dénonce de nouveaux crimes contre l’humanité commis par la puissance occupante : transferts forcés et appropriation des ressources naturelles, crime d’apartheid.
D’octobre 2023 à mars 2025, l’Unité d’enquête sur l’architecture judiciaire d’Al-Haq a documenté le déplacement forcé systématique des communautés rurales en Cisjordanie par les autorités d’occupation israéliennes et les colons résidant illégalement dans le territoire palestinien occupé. Elle livre des statistiques alarmantes :
- 25 communautés palestiniennes ont été déplacées de force : 4 villages ruraux et 21 communautés bédouines.
- 168 familles composées de 1 147 personnes ont été déplacées de force, 68 % de ces communautés ayant connu un effacement total.
La superposition de ces données avec d’autres faits et documents officiels israéliens révèle qu’il ne s’agit pas d’actes aléatoires. Les communautés bédouines sont victimes d’une stratégie coloniale calculée. L’étude démontre que l’objectif est de faire de la Cisjordanie une réserve énergétique au profit des Israéliens et des colonies.
Un schéma inquiétant et récurrent
Cartographie à l’appui, Al-Haq établi une corrélation entre les déplacements des communautés et le développement d’« avant-postes » (91 entre 2023 et 2024). Tous illégaux, ils bénéficient de l’appui des forces armées israéliennes et d’infrastructures. Les colons de ces avant-postes mènent fréquemment des actes de violence contre les communautés palestiniennes, en recourant à l’intimidation et à des menaces pour forcer les habitants à fuir.
L’effacement de la communauté bédouine de Wadi al-Seeq
Cette étude de cas met en évidence le processus de harcèlement continuel exercé par les colons depuis 2023 pour accaparer les terres et les ressources en eau des communautés.
« Située à 10 kilomètres à l’est de Ramallah, cette communauté bédouine abritait des familles de la tribu arabe Al-Ka’abnée, qui ont dû être déplacées à plusieurs reprises depuis leur expulsion initiale de Tel Arad, au nord-est de Beersheba, en 1948. Au fil des décennies, ils ont subi cinq déplacements forcés sous l’occupation israélienne, le dernier incident ayant eu lieu en octobre 2023 dans le contexte d’une escalade de la violence des colons ».
Al-Haq a documenté l’assaut du 12 octobre, mené par l’armée, la police et les colons armés, qui a conduit à l’expulsion des 30 familles, la destruction de tous leurs biens, dont les réservoirs d’eau et les panneaux photovoltaïques, la démolition de l’école primaire, le vol du bétail.
« À travers nos documents, nous avons identifié le schéma suivant : les colons israéliens établissent des avant-postes illégaux dans l’OPT [1], terrorisent les communautés palestiniennes et déplacent de force les résidents, tandis que le gouvernement israélien établit et développe ensuite l’infrastructure israélienne dans ces zones ».
Des enjeux énergétiques dévoilés
L’examen des documents de planification énergétique, mis en regard avec la localisation des communautés bédouines, explique les raisons de leur éviction. La carte du tracé nord-sud du réseau de lignes à haute tension – existant et en projet –, et de l’implantation de centrales solaires en cours ou à venir est explicite. Un Plan de renforcement de la sécurité énergétique (Israel’s 2023 renewable energy plan) prévoit de construire des centrales électriques et des champs solaires en Cisjordanie, c’est-à-dire qu’il autorise l’administration civile à construire sur des terres débarrassées des résidents palestiniens quelques mois auparavant, et la construction de deux centrales est déjà validée dans la vallée du Jourdain.
« La vallée du Jourdain se distingue comme l’un des endroits les plus appropriés pour la production d’énergie solaire dans la Cisjordanie occupée, en raison de ses niveaux exceptionnellement élevés de rayonnement solaire et de conditions géographiques favorables, telles que des terrains plats étendus, idéaux pour le développement d’installations solaires. Comme l’illustre la carte, cette région est également devenue un point focal pour les déplacements forcés des communautés palestiniennes, la création d’avant-postes israéliens illégaux et le développement important de l’infrastructure électrique dans le cadre du plan israélien d’énergie renouvelable pour 2030 ».
Les auteurs de l’étude résument leurs observations : « nous avons identifié le schéma suivant : les colons israéliens établissent des avant-postes illégaux dans le Territoire occupé palestinien, terrorisent les communautés palestiniennes et déplacent de force les résidents, le gouvernement israélien établit et développe ensuite l’infrastructure israélienne dans ces zones. Les réseaux de transport d’électricité précités sont un exemple type d’un tel schéma. Ce schéma coordonné perturbe la continuité territoriale de l’OPT et entrave le retour des Palestiniens déplacés ».
Mesures discriminatoires
Les exactions commises et la consultation des déclarations officielles et des documents de planification apportent en outre une preuve supplémentaire de mesures discriminatoires à l’encontre des communautés palestiniennes, bédouines en particulier : la destruction systématique des panneaux photovoltaïques, la confiscation des générateurs privent ces communautés rurales de moyens autonomes indispensables à leur vie et à leur activité. Cette stratégie rend les Palestiniens de l’OPT tributaires des infrastructures d’énergie israéliennes, illégales.
Al-Haq souligne en outre qu’ « il est alarmant de constater que l’approbation des plans énergétiques par le ministre israélien de l’énergie en Cisjordanie occupée marque l’élargissement des compétences civiles et administratives israéliennes dans l’OPT, preuve supplémentaire de l’annexion de la Cisjordanie occupée – un fait d’agression internationalement illicite, interdit en vertu de l’article 2, paragraphe 4, de la Charte des Nations unies, par l’acquisition de territoires par la force. Il est important de noter qu’il s’agit là d’une violation flagrante du droit inaliénable du peuple palestinien à l’autodétermination ».
Une carte des déplacements forcés
En complément et pour prolonger ce constat, Al-Haq publie sur son site une carte interactive de la Cisjordanie occupée. La lecture des différentes couches d’informations (communautés palestiniennes déplacées / avant posts israéliens illégaux / projet de ligne à haute tension / projet illégal de centrale solaire / champs photovoltaïques israéliens existants) met en évidence la stratégie d’expulsion qui menace les communautés rurales. Pour chacune des 25 communautés déplacées (4 villages ruraux et 21 communautés bédouines) les informations statistiques sur les familles, des paroles et images de résidents et d’observateurs ou activistes témoins des agressions, sont accessibles en un clic, mettant à disposition une documentation à jour sur ces crimes commis en toute impunité.
Al-Haq conclut : « Ce déplacement que nous avons documenté depuis octobre 2023 n’est pas aléatoire ; il fait partie d’un objectif colonial plus large qui vise à éliminer la présence palestinienne des zones stratégiques, facilitée par la violence des colons et les politiques discriminatoires. L’utilisation de projets d’infrastructure, tels que les lignes électriques et les champs solaires, renforce encore l’appropriation des ressources palestiniennes et accroît leur dépendance. Il s’agit de violations du droit international, notamment de la quatrième Convention de Genève et du Statut de Rome, qui interdisent les déplacements forcés et le transfert de civils dans les territoires occupés. Une intervention internationale immédiate est nécessaire pour mettre fin à ces pratiques, protéger les communautés palestiniennes et garantir leur droit à l’autodétermination ».
Odile Kadoura
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Photo : Campement bédouin en Cisjordanie © MS




