La civilisation judéo-chrétienne, anatomie d’une imposture [1]
Sophie Bessis est historienne, spécialiste des relations nord-sud. Ancienne rédactrice en chef de Jeune Afrique elle est aujourd’hui chercheuse à l’IRIS. Dans ce livre, elle dénonce un dogme, celui de la civilisation judéo-chrétienne. Ce dogme n’a qu’une quarantaine d’années d’existence, pourtant il a pratiquement réussi à s’imposer comme éternel. Sophie Bessis démontre que cet « accouplement indécent » a pour fonction première de jeter un voile hypocrite sur deux millénaires de haine et de racisme antisémite. Il se fonde sur une double stratégie : soutenir l’État d’Israël en le décrétant définitivement innocent et glorifier le « judéo-chrétien » pour s’exonérer du long passé antisémite occidental. Cette imposture a une deuxième fonction : c’est une machine à expulser l’Orient, et tout particulièrement l’islam (bien qu’il soit la 3e religion du « livre ») en niant les apports de la civilisation arabe à la culture occidentale. L’auteure souligne que le rejet de l’Orient est au cœur de la vision sioniste : le projet de Theodor Herzl était exclusivement européen et méprisait les « juifs arabes », tandis que pour Netanyahou, « l’Europe se termine en Israël », avant-poste de la civilisation contre la barbarie. Comment s’étonner du succès de la formule en occident quand on sait que le refoulé colonial des Européens soutient un État qui les venge de la décolonisation tandis que les USA sont fondés sur l’extermination d’un peuple. Mais pour Sophie Bessis, ce qui est tout autant insupportable c’est la continuation de l’exceptionnalité juive : une fois de plus, le juif n’est pas un être humain normal puisque d’éternel coupable il devient éternel innocent. Elle se réjouit cependant d’un séisme en cours : pour l’opinion internationale, Israël est devenu le bourreau et on assiste enfin à une césure entre le juif et le « néo-hébreu ». Elle utilise ce terme pour différencier l’Israélien et la culture juive, considérant qu’un nombre grandissant de juifs dans le monde dénonce une assimilation identitaire devenue insupportable et rejette Israël, enfermé plus que jamais dans un ethnocentrisme belliqueux. Enfermement qui pourrait signifier à terme la fin d’une vérité alternative : l’imposture judéo-chrétienne.
Palestine, le droit à l’existence [2]
Meriem Laribi, journaliste indépendante, écrit régulièrement dans le Monde diplomatique et Orient XXI. Après Ci-gît l’humanité : Gaza, le génocide et les médias publié en 2025, elle invite dans ce nouvel ouvrage le lecteur européen à décaler son regard. Meriem Laribi a grandi à Alger et est imprégnée du point de vue du colonisé. Dès l’avant-propos elle précise : « les récits familiaux qui ont nourri mon enfance racontaient l’injustice et la ségrégation, la cruauté et le racisme, […] sous le joug colonial ». Pour elle, le postulat de l’État refuge qui justifie que les Palestiniens payent pour ce qui a été fait en Europe est irrecevable. Elle n’est absolument pas opposée à la présence juive en Palestine, mais refuse de toutes ses forces un État colonial. Dès lors, elle s’attaque au dogme politique et médiatique occidental : la « solution à deux États ». Présentée comme LA solution de paix, cette formule valide en réalité la colonisation et rend impossible toute réparation de l’injustice subie par le peuple palestinien. Or, il n’y aura pas de paix possible sans justice, et tant que cet ordre perdurera aucun État palestinien digne de ce nom ne pourra exister. Dans cette perspective, « les juifs israéliens devront renoncer à leurs prérogatives coloniales ou en être déchus par la coercition ». Pour autant, il ne s’agit en rien de « haine des Juifs qu’on voudrait jeter à la mer », car « Israéliens et Palestiniens vivent de fait côte à côte en Cisjordanie, cette situation ne serait donc pas nouvelle ». Simplement, ils auront les mêmes droits. En refermant ce livre on pense à l’Afrique du Sud. Vient alors une question terrible : comment se fait-il que l’occident soit à ce point incapable d’entendre ce point de vue ? Peut-être faut-il lire Sophie Bessis pour le comprendre !
Bernard Devin




