Photo : Unité de Chirurgie de l’Hôpital Al Shifa, ville de Gaza, 23 février 2025 © Jaber Jehad Badwan
VILLE DE GAZA - Samedi, dans le service des urgences bondé d’Al-Shifa, des hommes, des femmes et des enfants blessés étaient allongés sur des lits métalliques et gémissaient de douleur. Certains s’étalaient sur le sol maculé de sang et ne portaient que des bandages. Un homme tenait dans sa main une poche de perfusion pour un patient blessé à terre. Un bébé d’à peine quelques mois, le visage et les jambes ensanglantés et meurtris, luttait pour s’accrocher à la vie. Sur un lit de camp voisin, un homme pleurait en embrassant le corps d’une jeune fille, morte en jeans et haut noir.
La situation à l’hôpital Al-Shifa est devenue catastrophique alors que l’armée israélienne mène une campagne de nettoyage ethnique de la ville de Gaza, avec des bombardements aériens incessants, des attaques répétées contre les établissements de soins de santé et l’avancée des chars et des troupes israéliens dans la ville.
Les ambulances arrivent en flot continu à l’extérieur, transportant les morts et les blessés. Les ambulanciers ont apporté des cadavres dans des sacs mortuaires et les ont placés sur le sol en rangée devant l’entrée de l’hôpital, l’un d’entre eux étant un jeune enfant carbonisé au point d’être méconnaissable et enveloppé dans une bâche. À l’intérieur de l’établissement, un grand entrepôt abandonné était rempli de lits de camp métalliques et d’armoires à fournitures vides.
À peine capable de parler, Adam Mohammad Abu Karsh gisait, blessé, sur un lit dans le couloir, sans que le personnel médical, débordé, ne s’en occupe. "Je suis allé au café près de la mer parce que je voulais emmener ma famille. Un char a commencé à nous bombarder. Mon cousin et moi avons été blessés. Ils m’ont amené ici, à l’hôpital Al-Shifa", raconte Abu Karsh à Drop Site, en grimaçant de douleur. "Il y a des éclats d’obus à l’intérieur de moi. L’opération était censée avoir lieu il y a deux heures", a-t-il dit avant d’être terrassé par la douleur.
Dehors, aux alentours d’Al-Shifa, une épaisse fumée noire se dégageait des frappes aériennes à proximité, tandis que les drones bourdonnaient bruyamment au-dessus de l’hôpital. Des décombres et des bâtiments détruits entourent l’hôpital, ainsi que plusieurs tentes et abris de fortune construits avec des tissus et des bâches.
Yasmin Bakr, une mère de famille de Gaza-ville, a fui vers le sud avec sa famille où ils vivaient dans la rue, ne pouvant pas se permettre le prix élevé d’une tente. Elle est retournée à Gaza après avoir appris que la maison de sa sœur avait été bombardée. "Je suis venue du sud et j’ai découvert un massacre à Al-Shifa - pas de guérison ["shifa" signifie guérison en arabe]", a déclaré Bakr à Drop Site depuis l’intérieur de l’hôpital. "Ma nièce est en soins intensifs. Ma sœur a été martyrisée, ainsi que son fils de 16 ans et son autre fils. Et voici ses deux enfants les plus âgés", a-t-elle ajouté en montrant deux jeunes garçons allongés sur un lit de camp à côté d’elle, tous deux portant des bandages. "Il n’y a pas de traitement, pas de médicaments, pas même un stylo pour écrire."
Bakr explique qu’elle essaie d’emmener les membres blessés de sa famille dans le sud, mais qu’elle ne trouve pas d’ambulance pour les transporter. "La situation ici est extrêmement, extrêmement mauvaise. Et nous avons peur que les Israéliens viennent maintenant et nous attaquent. Mes sœurs, les enfants de mes sœurs et moi-même implorons Dieu de nous permettre de rejoindre le sud. Donnez-nous juste le document et fournissez-nous une ambulance pour les emmener. C’est la mort même - nous vivons la mort ici", a-t-elle déclaré. "À tout moment, ils peuvent prendre d’assaut l’hôpital. Dans quelques secondes ou quelques minutes, ils nous tomberons dessus. Tout à l’heure, ils ont menacé tout le quartier résidentiel situé derrière Al-Shifa, où vit ma famille. Ici, nous luttons contre la mort. Et quand nous essayons d’aller vers le sud, ils nous tirent dessus par derrière".
Au cours de son offensive militaire sur la ville de Gaza, qui a débuté à la mi-août, Israël a attaqué à plusieurs reprises des hôpitaux et des établissements de soins de santé, contraignant un certain nombre d’entre eux à fermer complètement leurs portes, à l’instar de l’hôpital pour enfants Al-Rantisi, l’hôpital ophtalmologique et l’hôpital de campagne jordanien situé dans le quartier de Tel al-Hawa. Les Nations unies ont recensé au moins 17 attaques israéliennes contre ou à proximité d’établissements de santé dans la ville de Gaza au cours des deux dernières semaines seulement.
"Les attaques militaires israéliennes sur et autour des hôpitaux de la ville de Gaza laissent les civils malades et blessés sans endroit où se tourner pour obtenir des soins vitaux, alors que l’escalade des attaques contre les civils et les infrastructures civiles fait d’innombrables victimes", a déclaré le Bureau des droits de l’homme de l’ONU dans un communiqué lundi. Selon le ministère de la santé de Gaza, seuls sept des treize hôpitaux de Gaza-ville sont encore opérationnels, et ce de justesse. Entre-temps, les attaques répétées ont rendu presque impossible l’accès en toute sécurité aux établissements médicaux qui fonctionnent encore.
"L’intensification des attaques militaires israéliennes contre les infrastructures civiles de la ville de Gaza, y compris les attaques directes contre les hôpitaux et autres établissements de santé, a un impact dramatique sur le système de santé déjà en ruine à Gaza et aggrave la situation humanitaire désastreuse de centaines de milliers de Palestiniens qui restent piégés dans la ville de Gaza", a ajouté le Bureau des droits de l’homme de l’ONU.
Le 26 septembre, l’organisation humanitaire Médecins sans frontières (MSF) a annoncé qu’elle suspendait ses activités dans la ville de Gaza en raison de l’escalade de l’assaut israélien. "Nous n’avons pas d’autre choix que de cesser nos activités, car nos cliniques sont encerclées par les forces israéliennes", a déclaré Jacob Granger, coordinateur d’urgence de MSF à Gaza, dans un communiqué. "C’est la dernière chose que nous souhaitions, car les besoins dans la ville de Gaza sont énormes, les personnes les plus vulnérables - les nourrissons en soins néonatals, les blessés graves et les malades en danger de mort - étant incapables de se déplacer et en grand danger".
Dans ce que beaucoup craignaient être le prélude à une attaque totale contre Al-Shifa, l’armée israélienne a publié la semaine dernière des images aériennes qui, selon elle, montraient des combattants du Hamas tirant depuis l’intérieur de l’hôpital.
Al-Shifa était autrefois le plus grand hôpital de Palestine. L’armée israélienne a effectué son premier raid sur Al-Shifa au début de la guerre, à la mi-novembre 2023, après avoir affirmé à tort que le Hamas disposait d’un centre de commandement et de contrôle dans les sous-sols de l’hôpital. Elle s’est retirée lors d’un cessez-le-feu temporaire dix jours plus tard. À la mi-mars 2024, ils envahissent et occupent Al-Shifa pour la deuxième fois, arrêtant des centaines de personnes. Au début du mois d’avril, le personnel a retrouvé l’hôpital complètement détruit, ses bâtiments incendiés et ses unités et équipements gravement endommagés. Des fosses communes contenant des centaines de corps ont également été découvertes sur le terrain de l’hôpital. Certaines des victimes "seraient des personnes âgées, des femmes et des blessés, tandis que d’autres ont été retrouvées les mains attachées, ligotées et dépouillées de leurs vêtements", a déclaré à l’époque Ravina Shamdasani, porte-parole du Haut commissaire des Nations unies aux droits de l’homme.
Le Ministère de la Santé, en coordination avec les communautés locales et les ONG internationales, a réussi à rétablir partiellement la fonctionnalité de l’hôpital en septembre 2024. Le ministère a donc publié lundi une déclaration assurant qu’Al-Shifa continuait à fournir des services médicaux "malgré la situation difficile actuelle et les défis majeurs auxquels est confronté le secteur de la santé, en particulier dans la ville de Gaza".
Aujourd’hui, Al-Shifa est complètement débordée, avec des dizaines de nouveaux blessés chaque jour, de graves pénuries de fournitures et de personnel médical, et l’armée israélienne se rapprochant de plus en plus.
"Globalement, la situation devient de plus en plus dangereuse d’heure en heure", a déclaré samedi à Drop Site un secouriste du Croissant-Rouge palestinien qui se tenait devant l’entrée principale d’Al-Shifa. Il a demandé à rester anonyme pour des raisons de sécurité. "Depuis ce matin, nous avons récupéré des martyrs et de nombreux blessés dans la zone d’Ansar, la zone d’Abbas et la zone portuaire, où sont rassemblés les civils restants, ceux qui n’ont pas été déplacés parce qu’ils n’ont pas d’argent ou de ressources", a-t-il déclaré. "Lorsque nous arrivons pour transporter les blessés et les martyrs à l’hôpital Al-Shifa, nous ne trouvons ni infirmières, ni médecins, ni personnel pour s’occuper des patients. C’est parce qu’ils ont fui à cause de la peur intense et des bombardements incessants des zones septentrionales de la partie nord de la vallée. Ils se sont tous déplacés vers les zones méridionales, parce qu’il n’y a plus de stabilité ni de sécurité ici."
Traduction : AFPS




