Photo Israël déplace la ligne jaune plus profondément dans la ville de Gaza, 13 décembre 2025 © Motasem A Dalloul.
Plus d’une centaine d’anciens diplomates français et britanniques ont déclaré que la Palestine était en train d’être effacée sous les yeux du monde entier et ont appelé à une action urgente, notamment à l’instauration d’embargos commerciaux et d’interdictions de vente d’armes, afin de faire pression sur Israël pour qu’il accepte la création d’un État palestinien.
Une lettre commune sans précédent, qui s’affranchit du langage diplomatique, accuse Israël de nettoyage ethnique et avertit que le monde ne considère plus Israël comme une véritable démocratie.
Faisant valoir que la Grande-Bretagne et la France ont joué un rôle clé dans la formation du Moyen-Orient moderne et soulignant que les deux pays ont pris l’initiative de reconnaître la Palestine en tant qu’État en 2025, les diplomates affirment que leurs pays ont désormais la responsabilité « de faire cause commune sur la ligne de fracture fondamentale de la région : l’égalité des droits pour les Israéliens et les Palestiniens ».
La lettre, adressée au président français, Emmanuel Macron, et au Premier ministre britannique, Andy Burnham, a été signée par 52 anciens diplomates français et 50 anciens ambassadeurs britanniques, dont beaucoup ont exercé au Moyen-Orient des fonctions de haut niveau en Égypte, en Iran, à Bahreïn, en Israël, en Syrie, en Turquie, au Koweït, en Arabie saoudite et au Qatar.
Parmi les diplomates britanniques figurent deux anciens envoyés auprès des Nations unies, Jeremy Greenstock et Emyr Jones Parry, ainsi qu’un ancien directeur du département Moyen-Orient au ministère des Affaires étrangères, Edward Chaplin. Parmi les signataires français figurent Patrice Paoli, ancien directeur du département Moyen-Orient au ministère français des Affaires étrangères, et Stanislas de Laboulaye, ancien consul général à Jérusalem.
Cette lettre, transmise au Guardian et au Monde, est publiée deux jours après que le Royaume-Uni et la France, ainsi que neuf autres pays, ont condamné la publication par le gouvernement israélien d’appels d’offres pour la construction du projet de colonie E1, affirmant que les logements proposés « éloigneront encore davantage Israël de la paix et porteront atteinte à son image internationale ».
Cette déclaration ne contenait aucune menace claire de représailles, si ce n’est un avertissement adressé aux entreprises relevant de leur juridiction de ne pas participer à l’appel d’offres, car investir dans la construction d’une colonie illégale pourrait entraîner des conséquences juridiques et nuire à leur réputation.
Le ministre britannique des Affaires étrangères, Ed Miliband, a qualifié les appels d’offres portant sur 1 200 logements qui traverseraient la Cisjordanie de « menace destructrice pour la viabilité d’une solution à deux États » et a convoqué la plus haute représentante diplomatique israélienne actuellement au Royaume-Uni, la chargée d’affaires Daniela Grudsky Ekstein.
En réponse, le ministre israélien des Affaires étrangères, Gideon Sa’ar, a promis qu’Israël ne resterait pas passif, affirmant que « le peuple juif a le droit de vivre sur l’ensemble du territoire israélien, tout comme le peuple britannique a le droit de vivre sur l’ensemble du territoire britannique ».
Les diplomates espèrent que leur lettre fera pression sur Macron et Burnham pour qu’ils imposent des sanctions spécifiques à Israël afin de préserver la solution à deux États.
La diplomatie entourant les conditions du retrait d’Israël de Gaza a été en grande partie confiée aux négociations entre Israël et Jared Kushner, gendre et envoyé spécial de Donald Trump, mais Israël a rejeté le dernier plan de paix en 15 points mené par les États-Unis pour Gaza, ce qui a suscité les critiques de huit pays musulmans, dont les Émirats arabes unis, l’allié musulman le plus proche d’Israël. Ils ont déclaré que les actions d’Israël « sapent fondamentalement les efforts collectifs entrepris pour parvenir à une paix juste et durable ».
Un débat interne fait rage parmi les diplomates pour savoir si le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, par le biais de provocations militaires et politiques, cherche à inciter les pays à des représailles qui renforceraient ses chances lors des élections prévues le 27 octobre.
Les anciens diplomates soutiennent que cette reconnaissance de la Palestine, attendue depuis longtemps, « doit se traduire par des mesures urgentes visant à préserver le droit des Palestiniens à l’autodétermination, alors que le gouvernement israélien cherche à anéantir toute perspective d’un État palestinien indépendant, faisant ainsi preuve de mépris pour le droit, les arrêts de la Cour internationale de justice et d’innombrables résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU ».
Ils écrivent : « Nos gouvernements se soucient de la sécurité du peuple israélien, tout comme ils sont consternés par les souffrances du peuple palestinien sous occupation. Le Hamas a commis des crimes odieux le 7 octobre 2023, mais rien ne justifie la politique systématique de destruction de Gaza et de sa population menée par Israël. L’affirmation de M. Netanyahu selon laquelle Israël doit vivre par l’épée est moralement répréhensible et contre-productive. Elle met en péril la sécurité d’Israël et ne laisse aucune place à la négociation. En conséquence, le monde ne considère plus Israël comme une véritable démocratie : il n’y a rien de démocratique à priver autrui de ses droits et de ses terres.
« À Gaza, deux millions de Palestiniens sont parqués sur 30 % de leur territoire dévasté, affamés, privés de médicaments et de logements. Plus de 1 200 Palestiniens ont été tués depuis le soi-disant "cessez-le-feu". À Jérusalem-Est et dans le reste de la Cisjordanie, les démolitions de maisons palestiniennes et la violence effrénée des colons – avec la complicité de l’armée et de la police israéliennes – s’apparentent à un nettoyage ethnique. La Palestine est en train d’être effacée sous nos yeux. Cette politique d’occupation et de destruction s’étend au Liban – où de nombreux villages ont été rasés – et à la Syrie. C’est une tache sur la conscience de l’humanité, qui exige que le Royaume-Uni et la France agissent. »
Ils exhortent les deux États à prendre sept mesures politiques :
– Respecter les décisions de la Cour internationale de justice et de la Cour pénale internationale.
– Suspendre l’accord d’association UE-Israël et l’accord de commerce et de partenariat entre le Royaume-Uni et Israël pour violation des dispositions relatives aux droits humains.
– Suspendre les transferts d’armes à destination et en provenance d’Israël, ainsi que toute coopération militaire bilatérale.
– Exiger un accès sans restriction de l’aide humanitaire à Gaza, sous la direction de l’Office de secours et de travaux des Nations unies (UNRWA), d’autres agences des Nations unies et d’ONG internationales, en prévoyant des sanctions en cas de non-respect, ainsi que l’accès des journalistes, diplomates et parlementaires.
– Interdire tout commerce avec les colonies, y compris les biens, les investissements, les assurances et autres services financiers.
– Avertir les potentiels candidats aux appels d’offres pour la colonie E1 "ligne rouge" ou tout autre projet de financement ou de construction de colonies que leurs intérêts au Royaume-Uni et en France en pâtiront.
– Ériger en infraction l’achat par des citoyens britanniques et français de biens immobiliers situés sur des terres palestiniennes volées et retirer le statut d’organisme caritatif aux "organismes caritatifs" finançant les colonies.
Les diplomates tempèrent leurs critiques à l’égard d’Israël en affirmant que les Palestiniens « doivent veiller à ce que l’État reconnu par plus des deux tiers du monde soit démocratique et respectueux des lois, malgré l’occupation. Gaza et la Cisjordanie doivent être réunifiées sur les plans politique, administratif et économique. Les dirigeants politiques palestiniens ne sont ni représentatifs ni efficaces. Les élections de novembre [en Palestine] doivent déboucher sur un renouveau démocratique. »
Mais ils affirment : « Même si nos deux gouvernements peuvent faire beaucoup pour aider la Palestine à devenir une nation démocratique pleinement opérationnelle, il faut avant tout se concentrer sur la détermination d’Israël à empêcher que cela ne se produise. »
L’ambassade d’Israël à Londres a été contactée pour obtenir ses commentaires.
Traduction : AFPS




