Aurélie Godard est médecin anesthésiste-réanimatrice. Elle travaille à mi-temps au Centre Hospitalier d’Annecy, et consacre son autre mi-temps au service de Médecins Sans Frontières, ou le cas échéant, d’autres ONG. Elle a effectué trois missions de plusieurs semaines à Gaza au cours de l’année 2024.
Lors d’une conférence-débat organisée par l’AFPS 74 le vendredi 28 février 2025 à Annecy, elle a pu partagé son expérience à Gaza et expliquer la situation là-bas et débattre des perspectives pour l’avenir.
Au-delà des chiffres monstrueux des morts, des blessés, des orphelins, des destructions, l’exposé d’Aurélie ont fait toucher du doigt les aspects concrets du quotidien des victimes et des soignants. Elle met en lumière, et illustre par l’image, des aspects qui échappent généralement au public, même averti. Elle a expliqué par exemple l’impact des blessures par explosions (bombes et obus explosifs, munitions explosant à retardement), les plus nombreuses, qui causent des dégâts multiples sur une même personne, des blessures complexes, souillées, difficiles à soigner et à guérir. Elles impliquent souvent une immobilisation complète et longue (des mois), avec les risques vitaux liés à l’insuffisance des moyens de soigner, et le risque de ne pas retrouver de mobilité. On découvre ainsi que l’amputation est souvent la solution "la moins pire", dans la mesure où elle permet une convalescence et une mobilisation plus rapides et ouvre la perspective, l’espoir, de prothèses performantes.
Une partie de la discussion a été consacrée à la santé mentale des gens de Gaza. Tant que les personnes sont dans des situations dangereuses elles ne sont pas en situation de stress post traumatique mais toujours en situation traumatique. Jusqu’ici, le quotidien, les bombes, la faim, le froid, la perte de proches, empêchaient en quelque sorte les Gazaoui-es de penser à l’avenir, sans pour autant empêcher les tensions. Le semblant de cessez-le-feu a commencé à soulever la question de leur devenir, de leur organisation, de leur survie tant comme individu que comme peuple. Avec moins de tension la décompensation et le stress post-traumatique ne tarderont pas à se manifester.
Les Gazaoui-es qui retournent chez eux trouvent une zone contaminée par les explosifs qui n’ont pas explosé, donc de nouvelles blessures graves difficiles à soigner dans les conditions locales. Les besoins en appareillage, prothèses et rééducation sont énormes. Les maladies chroniques non soignées et les cancers flambent.
1,9 millions de personnes ont besoin d’un abri, les bâtiments détruits (92%) n’offrent qu’un abri précaire. Les mobil-homes, les groupes électrogènes, diverses machines ne peuvent pas entrer dans Gaza. Israël ne laisse entrer des bulldozers que pour dégager les passages pour les chars. Comment évacuer les déchets et les décombres ? Canalisations, réseaux d’égouts et routes sont détruits.
Par delà le caractère factuel et médical de son exposé, le propos d’Aurélie est porteur d’une empathie et d’une émotion, voire d’une admiration pour la résilience du peuple palestinien, qui se communiquent à son auditoire. Mais son message a également une dimension implicitement et profondément politique, quand elle nous fait découvrir comment les israéliens planifient soigneusement leurs actions dévastatrices. Les hôpitaux qui n’ont pas été détruits par les bombardements sont mis hors d’état d’assurer leur fonction : sabotage systématique des appareils de dialyse, de radiologie, de production d’oxygène, éventration des armoires stériles, etc. Plus généralement, tous les services publics, tout ce qui fait société, est pris pour cible, notamment les enseignants et les soignants, et cela va jusqu’à la destruction des archives médicales et civiles. C’est bien là la planification d’un génocide, c’est-à-dire de la disparition d’une société, d’un peuple.



