Photo : La Tour TF1 depuis Pont d’Issy-les-Moulineaux © Guilhem Vellut
Malgré un intérêt apparemment accru pour le sort tragique des Palestiniens entre mai et octobre, en phase avec les déclarations légèrement plus critiques des gouvernements occidentaux, les grands médias français n’ont jamais cessé de reprendre sans critique la rhétorique du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, alors même que les Palestiniens étaient décimés sous les yeux de tous.
Ce léger changement temporaire de ton n’a pas marqué un revirement de leur position largement pro-israélienne, mais plutôt une tentative de limiter les dégâts pendant la phase la plus grave du génocide.
Les médias français – et, à des degrés divers, ceux de nombreux autres pays – ont ainsi été contraints de feindre au moins une attitude plus critique envers Israël et d’accorder davantage d’espace à la détresse des Palestiniens.
Mais dans le même temps, ils ont déployé toute une série de stratégies qui ont efficacement annulé cette inflexion déjà modérée et momentanée dans leur couverture médiatique, leur permettant de continuer à suivre aussi fidèlement que possible la ligne officielle d’Israël.
Ces méthodes étaient, et restent, systématiques dans les principales chaînes de télévision et stations de radio françaises, tant publiques que privées, ainsi que dans les grands journaux et magazines, du centre-gauche à l’extrême droite.
La seule exception est le petit quotidien communiste L’Humanité, qui n’a ni la portée ni l’influence des grands médias. Il en résulte un paysage médiatique dans lequel la propagande pro-israélienne continue de façonner la couverture médiatique à tous les niveaux.
Désinformation par omission
À un moment où la réalité du génocide était devenue impossible à nier – après que d’éminents universitaires spécialisés dans l’étude de l’Holocauste et la Commission indépendante des Nations unies l’aient reconnue, et qu’un certain nombre de personnalités juives israéliennes aient relayé l’appel international en faveur de sanctions –, les médias français ont saturé leur couverture médiatique de propagandistes israéliens connus et de responsables gouvernementaux.
Ils ont donné la parole à des négationnistes du génocide tels que Caroline Fourest et Georges Bensoussan, leur accordant un temps d’antenne prolongé et sans contradiction.
Caroline Fourest, omniprésente dans les médias malgré ses antécédents de désinformation, ciblant souvent les musulmans et défendant Israël, a nié le blocus humanitaire imposé par Israël et affirmé que le Hamas détournait la nourriture et l’aide humanitaire. Elle a également insisté sur le fait que le nombre de morts palestiniens était surestimé et devait être « divisé par cinq, voire par dix », ignorant que ces chiffres sont largement considérés comme une sous-estimation dramatique.
Pourtant, elle et d’autres ont encore eu toute latitude pour répéter les mensonges avérés d’Israël, y compris des histoires inventées de bébés décapités.
Des études récentes montrent que les reportages français consistaient principalement à citer Netanyahu ou l’armée israélienne sans prendre de distance critique, reprenant ainsi les arguments officiels du gouvernement israélien et de ses forces armées. Ces déclarations étaient souvent les seules sources utilisées dans les reportages, justifiées par des appels à « l’objectivité journalistique ».
Dans les reportages médiatiques, il faut tenir compte non seulement de ce qui est montré, mais aussi de ce qui est omis.
À cet égard, tous les grands médias français ont considérablement sous-estimé les souffrances des Palestiniens ou ignoré des aspects essentiels de l’éradication du peuple palestinien par Israël, en particulier en dehors de Gaza.
Le quotidien influent Le Parisien, qui dicte souvent l’actualité, n’a pas couvert du tout la Cisjordanie pendant les 11 mois compris entre octobre 2023 et septembre 2024, dissimulant ainsi la campagne de nettoyage ethnique qui s’y déroulait.
Au plus fort de l’offensive génocidaire d’Israël, les journaux télévisés de 13 h et 20 h de la chaîne publique France 2 et de la chaîne privée TF1 ont largement cessé de couvrir Gaza, n’y consacrant respectivement que cinq et huit minutes pendant dix jours consécutifs, entre le 5 et le 14 septembre 2025, la plupart du temps pour répéter la ligne officielle d’Israël.
Elles ont néanmoins trouvé largement le temps de traiter des sujets futiles, notamment des actualités people et des rumeurs circulant sur les réseaux sociaux au sujet de Brigitte Macron.
Ces choix éditoriaux, similaires dans les médias publics et privés et clairement délibérés, ont abouti à censurer les meurtres et les blessures infligés par Israël à des milliers de civils palestiniens à Gaza et en Cisjordanie, les rendant invisibles.
Cela s’est produit à un moment où les journalistes avaient déjà été bannis de Gaza afin qu’Israël puisse tuer à huis clos et dissimuler ses atrocités, y compris, si nécessaire, en prenant pour cible les journalistes qui risquaient leur vie pour les dénoncer.
Une aseptisation systémique
Les médias occidentaux censurent systématiquement les informations qui dénoncent les agissements d’Israël, notamment l’illégalité de ses campagnes de bombardements en Iran, en Syrie et au Liban, ses violations répétées du droit international, ses condamnations répétées par l’ONU pour crimes de guerre, et le fait extraordinaire qu’un État considéré comme un allié et une démocratie soit dirigé depuis des années par un homme recherché par la Cour pénale internationale pour crimes contre l’humanité, meurtres et autres actes inhumains.
Ce silence équivaut à de la désinformation par omission.
On observe également une aseptisation, une normalisation et une euphémisation systématiques du langage utilisé pour décrire les atrocités commises par Israël depuis 1948.
Au cours des deux dernières années, un génocide n’était qu’une « guerre contre le Hamas » ou un épisode supplémentaire du soi-disant « conflit israélo-palestinien ».
Des mots tels que « colonisation », « colonialisme », « apartheid », « suprématie juive », « massacres » ou même « territoires occupés » sont presque totalement absents, révélant des choix éditoriaux délibérés visant à dissimuler des faits centraux et irréfutables.
Le nettoyage ethnique devient « déplacement de population ». La colonisation devient « évacuation stratégique et méthodique » ou « expansion offensive ». Les cibles civiles, y compris les écoles et les hôpitaux, deviennent des « positions ennemies ». Un État ethnique raciste, colonial, ségrégationniste et religieux suprémaciste est décrit comme une « démocratie » et faisant partie de « l’Occident ».
Cette rhétorique reflète celle d’Israël, ignorant que les historiens juifs israéliens ont depuis longtemps démystifié ces mythes d’auto-légitimation. De même, Israël ne « tue » jamais personne : les Palestiniens « meurent » ou « sont tués », la voix passive effaçant la responsabilité israélienne.
À partir du 7 octobre 2023, les médias français et occidentaux ont repris l’alibi d’Israël, décrivant ces deux années horribles comme de la « légitime défense » dans un double langage orwellien parfait.
Il est également remarquable qu’Israël ne soit jamais qualifié d’« État terroriste », bien qu’il soit le plus meurtrier au monde et un soutien actif du terrorisme, tandis que des termes tels que « terroriste », « terreur », « massacre » ou « meurtre » sont réservés exclusivement à ses ennemis.
Deux poids, deux mesures
Au-delà de ce qui est rapporté ou non, la manière dont les événements sont présentés revêt une importance tout aussi grande.
Les observateurs français des médias, notamment Acrimed, Arrêt sur Image, Les Mots Sont Importants (LMSI) et Blast, ont documenté la présentation radicalement pro-israélienne des principaux médias, à tel point que même l’intelligence artificielle de Google ne trouve rien de positif à dire lorsqu’on lui demande comment ils ont couvert le « conflit » à Gaza.
Les voix pro-Netanyahu ont dominé tant le temps d’antenne que le traitement réservé aux invités, tandis que les rares invités pro-palestiniens ont été marginalisés, critiqués comme étant pro-Hamas, constamment interrompus et placés entre plusieurs invités pro-israéliens et des « modérateurs ».
Le deux poids deux mesures était également flagrant dans la couverture des victimes et dans les reportages sur la libération des otages et des prisonniers. France24 a consacré trois minutes et demie à son reportage en direct sur la libération de 20 Israéliens, mais seulement une minute à celle de 90 Palestiniens. Le ton était festif pour les Israéliens, mais superficiel pour les Palestiniens.
Les Palestiniens étaient décrits comme des « prisonniers » et non comme des « otages », l’accent étant constamment mis sur leur prétendu terrorisme. Certains commentateurs ont même qualifié tous les otages palestiniens de « terroristes », ignorant que beaucoup d’entre eux étaient des enfants maltraités dans les prisons israéliennes, reprenant ainsi la ligne officielle israélienne.
Un autre aspect de ce traitement préférentiel était l’humanisation exclusive des 20 otages israéliens, présentés à travers une multitude de photos, d’histoires personnelles et de détails biographiques.
Rien de tout cela n’a été accordé aux otages palestiniens, bien plus nombreux, détenus par l’armée israélienne, y compris des dizaines d’enfants dont on n’a pratiquement pas parlé.
Ce deux poids deux mesures dans la valorisation des vies innocentes est à la fois quantitatif et qualitatif.
La même logique s’est manifestée dans les réactions au « plan de paix » de Trump. La Palestine devrait être démilitarisée et « déradicalisée », mais aucune proposition similaire n’est faite pour démilitariser Israël, qui a tué beaucoup plus de civils sans défense que le Hamas et tous les autres groupes armés palestiniens réunis.
Il n’y a pas non plus d’appel à lutter contre la radicalisation de la société israélienne, qui, selon les sondages et les reportages sur le terrain, est profondément déshumanisée et violemment extrémiste – une société dirigée par des fanatiques religieux élus par sa propre population.
Le plan Trump offre des garanties de sécurité étendues à Israël tout en ignorant les besoins de sécurité des Palestiniens, qui restent les victimes d’un génocide à grande échelle dans lequel Israël a tué des dizaines de milliers de personnes et en a blessé des centaines de milliers, principalement des civils non armés.
« Un présentisme fallacieux »
Parmi les autres méthodes courantes de désinformation, on peut citer la reductio ad Hamas, qui justifie le meurtre de civils en affirmant que seul le Hamas était visé, et la reductio ad 7 octobre, qui excuse tous les crimes commis par Israël au cours des deux dernières années en invoquant le « 7 octobre » comme prétexte.
Cela permet aux personnalités médiatiques et aux pseudo-« experts », généralement des propagandistes pro-israéliens présentés comme des spécialistes du Moyen-Orient, de détourner l’attention des questions qui se posent.
Interrogée sur la colonisation illégale d’Israël, qui précède de loin le 7 octobre, l’omniprésente Rina Bassist a immédiatement invoqué « l’attaque du Hamas », même si le Hamas n’avait rien à voir avec le colonialisme israélien et n’existait pas lorsque Israël a commencé à annexer des terres.
Ce présentisme fallacieux efface les causes profondes et la longue histoire qui ont conduit à cette horrible attaque, ignorant que l’entreprise génocidaire d’Israël a commencé bien avant octobre 2023.
Elle s’inscrit dans une continuité qui remonte aux campagnes de nettoyage ethnique de 1947, que les médias occidentaux dissimulent par une désinformation par omission. Toute tentative d’expliquer cette histoire et ce contexte importants est perçue comme une justification de l’opération.
Les diversions sont également fréquentes : au lieu de couvrir le génocide, les médias français se recentrent sur l’antisémitisme en France ou fabriquent des controverses autour d’incidents mineurs, tels que quelques mairies arborant des drapeaux palestiniens, dont les maires ont été présentés comme « pro-Hamas ».
La fausse symétrie est une autre tactique perfide : mettre sur le même plan l’attaque du Hamas et les deux années d’assaut israélien, parler de « souffrances des deux côtés » ou de « victimes palestiniennes et victimes israéliennes ».
Cela introduit une fausse égalité qui n’existe nulle part dans la réalité, masquant la dissymétrie radicale en termes de victimes, de pouvoir, de ressources et de statut entre une population civile bombardée et l’État colonial qui la bombarde.
Un naufrage journalistique
Enfin, on constate à quel point la couverture médiatique reste étroite et restrictive, tant sur le plan géographique qu’historique.
Les attaques israéliennes au Liban ou en Syrie ont été à peine mentionnées, et les innombrables débats et talk-shows du 7 octobre et des deux années qui ont suivi n’ont jamais abordé les questions fondamentales : les racines de l’attaque, l’occupation brutale qui dure depuis des décennies ou le contexte plus large qui y a conduit.
Deux questions essentielles n’ont jamais été posées. Cet épisode génocidaire récent s’inscrit-il dans une campagne d’extermination beaucoup plus longue contre les Palestiniens, qui a débuté en 1947 et se poursuit depuis lors, alternant entre des massacres ouverts et un génocide « furtif » permanent qui prend plusieurs formes ?
Et ce génocide, ainsi que la déshumanisation visible par la société israélienne, sont-ils inscrits dans la nature même – l’ADN – du projet sioniste lui-même, sinon dans son intention explicite, du moins dans sa conséquence logique, puisque ce projet exige la disparition des Palestiniens ?
Sur le plan professionnel et éthique, la couverture médiatique française du conflit israélo-palestinien depuis le 7 octobre jusqu’à aujourd’hui a été un naufrage journalistique, mais conforme au plan (israélien).
Conformément à la politique étrangère française depuis l’ère Sarkozy, les médias français se sont surpassés dans leur couverture de Gaza, se montrant souvent encore plus pro-israéliens, propagandistes et inconditionnellement sionistes que de nombreux journalistes juifs israéliens, historiens de l’Holocauste, organisations de défense des droits humains telles que B’Tselem, ou même l’ancien Premier ministre israélien Ehud Olmert.
Le Dr Alain Gabon est professeur agrégé d’études françaises et directeur du département des langues et littératures étrangères à l’université Virginia Wesleyan de Virginia Beach, aux États-Unis.
Traduction : AFPS




