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Accueil > Informations > Culture > Comment Sliman Mansour et ses collègues ont bâti un mouvement artistique pour la Palestine
Culture
samedi 29 août 2026
Mondoweiss par Vera Tamari

Comment Sliman Mansour et ses collègues ont bâti un mouvement artistique pour la Palestine

Une amie et collègue artiste rend hommage à Sliman Mansour, qui a contribué à bâtir le mouvement artistique palestinien et qui, même lorsque sa santé a commencé à décliner, n’a jamais renoncé à son engagement envers la Palestine.

Photo : À gauche Sliman Mansour. À droite « Camel of Burdens » de Sliman Mansour. Source : Wikimedia Commons et Archives numériques du Musée palestinien.

À peine quatre ans après la guerre des Six Jours de 1967, j’ai été stupéfaite par l’apparition soudaine d’un nouveau groupe de tableaux visuellement saisissants et porteurs d’un message fort. Ces œuvres étaient signées par un jeune artiste originaire de Birzeit, en Cisjordanie. Il se tenait là, sur le côté de la salle d’exposition, un bel homme grand aux cheveux roux, parlant humblement de son travail. Peu de gens avaient sans doute entendu parler de Sliman Mansour à l’époque où il présentait sa première exposition solo au YMCA de Jérusalem-Est. Mais ce fut ma première rencontre avec Sliman, avec qui j’allais nouer une amitié de longue durée. Nous avons travaillé ensemble, aux côtés d’autres artistes, pour créer un mouvement artistique palestinien.

Les grandes toiles à l’huile aux couleurs vives présentées lors de cette exposition à Jérusalem-Est représentaient des femmes corpulentes, vêtues de thobes palestiniennes traditionnelles brodées. Elles se tenaient debout, de face, dans une posture de défi, leurs pieds massifs solidement ancrés dans le sol, leurs grandes mains de travailleuses portant les récoltes de la terre. Ces sujets figuratifs conféraient aux œuvres de Sliman une certaine intensité, mais son coup de pinceau délicat et ses palettes de couleurs vibrantes révélaient le grand talent artistique qu’il n’avait cessé de développer, faisant de lui l’un des artistes palestiniens modernistes les plus marquants.

Près d’un demi-siècle après cette première exposition, Sliman Mansour s’est éteint le 24 août 2026, à l’âge de 79 ans. Au cours de ces décennies, Sliman a été à l’avant-garde du mouvement artistique et l’un de ses piliers centraux. Au milieu des années 1970, avec quelques autres jeunes artistes, pour la plupart fraîchement diplômés en art, il a fondé la Ligue des artistes palestiniens, le premier corps artistique de la Palestine occupée. Sous la houlette de Sliman, qui en a assuré bénévolement la présidence à plusieurs reprises aux côtés d’autres membres, le mouvement artistique palestinien a connu un essor sans précédent.

Le fait d’être l’une des rares femmes membres de la Ligue ne m’a pas empêchée d’être active et de m’exprimer sans détours, même si je me sentais souvent mise à l’écart lorsque les membres masculins - dont Sliman, bien sûr - passaient des soirées ensemble tard dans la nuit, à fumer et à profiter de moments de joie et de camaraderie.

En l’absence d’écoles d’art officielles, d’académies, de salles d’exposition et de musées, nous, artistes, avons pris l’initiative de combler ce vide institutionnel en organisant des expositions dans tous les espaces publics disponibles, généralement des écoles ou des salles municipales. Mais cette volonté d’utiliser ces espaces revêtait également une dimension politique : nous souhaitions, à travers notre art, sensibiliser le public à la lutte nationale pour la libération et à la fin de l’occupation. À travers notre travail, nous souhaitions également insuffler l’amour de la terre, de sa culture et de son identité.

Les spectateurs qui se pressaient à ces premières expositions avaient soif de découvrir ces interprétations artistiques de la lutte nationale. Sliman m’a un jour décrit comment certains visiteurs se tenaient si près de ses tableaux qu’ils en frottaient presque leur nez contre le vernis, comme pour s’imprégner pleinement du message véhiculé par les œuvres.

"Espoir" de Sliman Mansour. Photo : Archives numériques du Musée palestinien.

Les expositions elles-mêmes ont connu un succès croissant, voyageant largement, du nord de la Palestine à la bande de Gaza au sud. Elles ont fini par franchir les frontières et ont été présentées lors d’expositions internationales. Des groupes de solidarité ont également noué des partenariats avec la Ligue, forgeant des alliances pour promouvoir l’art palestinien.

Mais l’art produit par la Ligue ne se limitait pas aux salles d’exposition. Soucieuse de diffuser notre art le plus largement possible, la Ligue a imprimé plusieurs œuvres sous forme d’affiches afin d’en faciliter la diffusion. L’une d’entre elles était l’œuvre emblématique de Sliman, *Jamal al-Mahamil*, ou "le chameau de fardeau", symbole d’endurance et de résistance qui orne encore aujourd’hui d’innombrables foyers palestiniens - dans les camps de réfugiés, dans les villages, au sein de la diaspora.

Sliman Mansour était un peintre prolifique, qui a produit des centaines d’œuvres tout au long de sa carrière, toutes consacrées à la Palestine.

Ses tableaux rendaient principalement hommage à l’endurance et au labeur acharné des paysans palestiniens dans leurs activités saisonnières : labourer la terre, cueillir les olives, récolter le blé - autant d’éléments caractéristiques du "sumud", ou persévérance, devenu synonyme de l’expérience palestinienne.

"La Moisson" de Sliman Mansour. Photo : Archives numériques du Musée palestinien.

Le paysage avait également son propre caractère dans les tableaux de Sliman, représenté avec tendresse dans ces scènes à n’en plus finir d’oliveraies dans les collines et d’orangeraies sur la côte. Dans l’un de ses tableaux, une femme enlace un arbre dont les deux branches s’entrelacent, l’une portant des oranges, l’autre des olives, laissant peut-être entendre l’unité de la Palestine du fleuve à la mer.

Parallèlement à la première Intifada, Sliman, Nabil Anani, Tayseer Barakat et moi-même avons cofondé le collectif "New Visions" en 1987. Son objectif principal était de trouver de nouvelles façons de créer de l’art sans utiliser de produits israéliens, en réponse à l’appel du mouvement national au boycott de tous les produits fabriqués ou achetés en Israël.

Nous avons commencé à utiliser des matériaux nouveaux et non conventionnels pour nos œuvres d’art. Sliman a choisi de travailler la boue et la paille, en y ajoutant des colorants issus d’herbes et d’épices locales naturelles. Il a perfectionné la technique permettant d’obtenir des surfaces craquelées à partir de ce nouvel amalgame, donnant l’apparence d’une terre desséchée et de sites archéologiques, dans une puissante référence à la mémoire et à l’histoire. En tant qu’artistes, les membres de New Visions ont travaillé en étroite collaboration, présentant nos nouvelles œuvres au théâtre Hakawati de Jérusalem en 1989. L’exposition a ensuite voyagé en Allemagne, en Italie et aux États-Unis.

En 1994, Sliman et nous tous, membres du collectif New Visions, avons fondé le Centre d’art al-Wasiti dans une ancienne maison rénovée à Jérusalem. Pendant de nombreuses années, ce lieu a servi de pôle de diffusion de l’art palestinien et a accueilli des ateliers, des conférences et des travaux de recherche. Je me souviens des innombrables réunions et discussions que nous avons eues pour faire d’al-Wasiti un lieu dédié à l’art et à la culture, ouvert au public de Jérusalem et de ses environs. Son exposition inaugurale, intitulée "De l’exil à Jérusalem", présentait les œuvres de nombreux artistes palestiniens importants vivant en exil et dans l’impossibilité de retourner en Palestine, parmi lesquels Jabra Ibrahim Jabra, Samia Halaby, Kamal Boullata, Vladimir Tamari, Samir Salameh, Naser Soumi et bien d’autres encore.

Mais al-Wasiti a finalement été contraint de réduire ses activités lorsque l’accès à Jérusalem a été interdit aux Palestiniens vivant en Cisjordanie et à Gaza après la deuxième Intifada, ce qui a empêché trois de ses fondateurs - Nabil, Tayseer et moi-même - de s’y rendre. Sliman s’est retrouvé seul pour tenter de diriger l’établissement.

Sliman travaillait sans relâche, ne manquant jamais une occasion de promouvoir l’art palestinien. Il fut également l’un des fondateurs de l’Académie internationale des arts de Palestine à Ramallah. C’était un enseignant inspirant, qui partageait généreusement son expertise et son talent artistique avec les jeunes Palestiniens. Il a beaucoup voyagé, devenant un artiste de renommée internationale et un ambassadeur éloquent de l’art et de la culture palestiniens. Il intervenait aussi bien dans les médias que sur la scène locale et internationale, s’exprimant toujours avec simplicité, mais en avançant des arguments convaincants fondés sur des recherches approfondies.

Sa santé s’étant détériorée l’année dernière, j’ai vu Sliman s’affaiblir de plus en plus, mais jamais l’étincelle dans son regard ne s’est éteinte. Il a poursuivi son engagement avec ténacité presque jusqu’au dernier jour avant son départ, restant fidèle à sa mission sacrée et à son amour pour la Palestine.

J’aime à croire que Sliman a désormais rejoint d’autres artistes et militants culturels bien-aimés et qui nous manquent cruellement, partis avant lui : Mahmoud Darwish, Naji al-Ali, Muhammad al-Bakri, Laila Chahid, Hani Joharriyeh, Laila Shawwa, Joumana Huseini, Vladimir Tamari, Samir Salameh, Fathi al-Ghaben, Kamel al-Mughanni, et bien d’autres encore. Ils accueilleront sans doute Sliman en l’acclamant alors qu’il les rejoindra dans leur demeure éternelle.

Sliman, oserais-je te demander de leur dire bonjour à chacun d’entre eux ? Nul doute que tu trouveras le moyen de les amener à former une nouvelle Ligue des artistes palestiniens là-haut, dans les cieux.

Tu nous manquera cruellement ; ton départ laissera sans aucun doute un immense vide physique au sein de ta famille, parmi tes collègues artistes et dans le milieu culturel palestinien tout entier. Mais ton art brillant, ta personnalité rayonnante, ton humilité, ton humanité et ton sourire constant resteront gravés dans la mémoire des milliers de personnes qui t’ont connu, aimé et admiré.

Ma’ al-Salama, jusqu’à ce que nous nous revoyions.

Repose en paix, cher Sliman.

Vera Tamari est une artiste plasticienne palestinienne, historienne de l’art islamique, éducatrice artistique, commissaire d’exposition et conférencière spécialisée dans l’art et l’architecture islamiques. Elle est cofondatrice du collectif New Visions, aux côtés de Sliman Mansour, Nabil Anani et Tayseer Barakat. Vera Tamari s’implique activement dans la promotion de l’art et de la culture en Palestine en tant que membre de la Ligue des artistes palestiniens et du collectif New Visions. Elle a fondé et dirigé le musée d’ethnographie et d’art de l’université de Birzeit ainsi que la galerie virtuelle de Birzeit entre 2005 et 2010. Elle a initié et organisé de nombreuses expositions, notamment la série "Palestinian Cities Exhibitions", "Framed Unframed" et "Unlike other Springs". En tant qu’artiste, Tamari est spécialisée dans la sculpture en céramique et l’art conceptuel, et a participé à de nombreuses expositions individuelles et collectives depuis 1974.

Traduction : AFPS

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Mots clés

  • Politique et société palestiniennes

Source

Publié par : Mondoweiss

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