Photo : Donald Trump en visite au Israel Museum, Jérusalem, 23 mai 2017 © Ambassade des États-Unis à Tel Aviv
Le sort d’un juge français illustre bien le long déclin de l’Occident. Nicolas Guillou ne peut pas faire d’achats en ligne. Lorsqu’il a utilisé Expedia pour réserver un hôtel dans son propre pays, la réservation a été annulée en quelques heures. Il est « blacklisté par la plupart des systèmes bancaires mondiaux » et ne peut utiliser la plupart des cartes bancaires.
Guillou a en effet été sanctionné par les États-Unis, qui l’ont inscrit sur une liste de 15 000 personnes aux côtés de terroristes d’Al-Qaïda, de cartels de la drogue et de Vladimir Poutine. Pourquoi ? Parce qu’avec deux autres juges de la chambre préliminaire I de la Cour pénale internationale, il a approuvé des mandats d’arrêt contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, son ancien ministre de la Défense Yoav Gallant et Mohammed Deif, l’ancien commandant de la branche militaire du Hamas. Guillou et ses collègues se sont « activement engagés dans les actions illégitimes et sans fondement de la CPI visant les États-Unis ou notre proche allié, Israël », ont déclaré les États-Unis lorsqu’ils ont imposé les sanctions en juin. Tous sont désormais interdits d’entrée sur le territoire américain, mais ce n’est là que la moindre des conséquences.
La raison en est brutalement claire. L’État de droit ne s’applique pas à la puissance hégémonique mondiale ni à ses alliés les plus proches. C’est ce qu’a clairement exprimé le sénateur républicain Lindsey Graham, qui a déclaré au procureur général de la CPI, Karim Khan – lui-même sanctionné – que la CPI avait été « créée pour l’Afrique et les voyous comme Poutine, pas pour les démocraties comme Israël ». Les États-Unis ont refusé de signer la convention, craignant manifestement que leur propension à commettre des crimes de guerre à l’étranger ne conduise à des poursuites judiciaires. Cela a placé Washington dans la même catégorie que des pays violant les droits humains comme la Chine, la Russie et, en fait, Israël. Ce n’est que parce que la Palestine a adhéré à la Cour il y a dix ans que la CPI a désormais compétence sur les crimes commis sur son territoire ou par ses citoyens.
Guillou et ses collègues ont émis leurs mandats d’arrêt après un long processus juridique mené avec prudence. L’accusation portée contre les responsables politiques israéliens portait principalement sur le recours à la famine, que les dirigeants israéliens ont régulièrement reconnu. Gallant avait annoncé « un siège complet de la bande de Gaza » au motif qu’Israël combattait des « animaux humains », tandis que Netanyahu déclarait : « Nous n’autoriserons pas l’acheminement de l’aide humanitaire sous forme de nourriture et de médicaments depuis notre territoire vers la bande de Gaza. » Au printemps 2024, deux agences gouvernementales américaines ont conclu qu’Israël bloquait délibérément l’aide humanitaire, une évaluation qui, selon la législation américaine, exigeait l’arrêt de tous les transferts d’armes. Le gouvernement américain a ignoré sa propre loi.
La destruction de Gaza, le massacre aveugle de sa population, les attaques systématiques contre les infrastructures civiles – et la liste est longue – ont conduit les spécialistes du génocide à conclure à l’unanimité qu’Israël commettait un génocide. Mais pour les États-Unis et leurs alliés, préserver l’impunité d’Israël importe davantage que de maintenir un semblant d’ordre international. Il y a près de quarante ans, le sénateur Joe Biden déclarait au Congrès qu’Israël était « le meilleur investissement de 3 milliards de dollars que nous ayons jamais fait », affirmant que « s’il n’y avait pas d’Israël, les États-Unis d’Amérique devraient inventer un Israël pour protéger leurs intérêts dans la région ».
Les États-Unis considèrent Israël comme un atout stratégique indispensable, c’est pourquoi ce pays est le plus grand bénéficiaire de l’aide étrangère américaine, y compris de l’aide militaire. Washington continuera à fournir les armes qui permettent à Israël de commettre des crimes de guerre, puis menacera quiconque tentera de demander des comptes aux auteurs de ces crimes.
D’autres pays occidentaux ont suivi l’exemple des États-Unis. L’Italie est un État membre de la CPI, mais elle a décidé de saper l’autorité de la Cour en assurant à Netanyahu qu’il ne serait pas arrêté s’il se rendait dans le pays. La France a fait de même et, depuis, elle n’a pas défendu l’un de ses propres citoyens qui s’acquittait de ses responsabilités légales au service d’une institution internationale qu’elle avait contribué à fonder. Les principes libéraux fondamentaux ne sont-ils pas censés inclure l’État de droit international et l’impartialité de la justice ?
Les libéraux occidentaux sont divisés entre justifier ou blanchir le génocide diffusé en direct par Israël, ou émettre des platitudes vides et désespérées. Ce qui restait de cette tradition politique est désormais enseveli sous les décombres de Gaza. Une grande partie du monde a été témoin des atrocités quotidiennes commises par Israël contre le peuple palestinien, y compris aux États-Unis mêmes, où la moitié de la population pense qu’un génocide a été commis, et où seulement un peu plus d’un tiers le nie. Qui acceptera encore les leçons de l’Occident sur les droits humains ou « l’ordre fondé sur des règles » ?
À maintes reprises, le mépris occidental pour le droit international s’est retourné contre lui sous la forme de désastres stratégiques. Après l’effondrement de l’Union soviétique, les élites américaines se sont persuadées que la puissance militaire américaine était incontestable. Cette conviction a contribué à déclencher l’invasion illégale de l’Irak, qui a détruit l’aura de puissance invincible de Washington et réduit à néant la prétendue autorité morale de l’Occident. Le mépris du droit international affiché en Irak a contribué à ouvrir la voie à l’agression ultérieure de Poutine contre l’Ukraine. En Afghanistan, les crimes de guerre commis par les forces dirigées par les États-Unis ont attisé le ressentiment qui a ressuscité les talibans, aboutissant à une humiliation militaire et stratégique écrasante.
Le système juridique international a toujours été favorable à l’Occident. Le fait que l’Afrique du Sud ait osé accuser un allié occidental clé de génocide devant la Cour internationale de justice en dit long, tout comme le soutien qu’elle a reçu de la plupart des pays du Sud et d’États européens tels que l’Espagne. La même logique s’applique à la CPI, dont de nombreux États occidentaux pensaient qu’elle ne serait utilisée que contre leurs ennemis ou des nations impuissantes. Le fait que cette hypothèse ne soit plus valable est en soi une mesure du déclin occidental. Mener une campagne contre les juges qui appliquent la loi de manière cohérente n’arrêtera pas cette chute. Cela ne fera que l’accélérer. L’arrogance de l’Occident a entraîné son pouvoir dans une chute libre au XXIe siècle. Il reste encore un long chemin à parcourir.
Owen Jones est journaliste et chroniqueur pour The Guardian.
Traduction : AFPS




