Photo : Le moment où les colons se sont déchaînés contre ma communauté, Masafer Yatta © Mohammad Hesham/X
Dans la soirée du 27 janvier, des colons israéliens ont lancé l’un des pogroms les plus dévastateurs de l’histoire récente contre les communautés palestiniennes de Masafer Yatta, attaquant simultanément trois villages dans ce qui semblait être une coordination sans précédent avec l’armée israélienne.
Après avoir reçu des messages d’urgence sur WhatsApp de la part d’habitant·es d’Al-Fakheit, d’Al-Tuban et d’Al-Halawa, faisant état de colons se déplaçant d’un village à l’autre, volant des moutons, attaquant des familles et allumant des incendies, je me suis rendu sur place avec un groupe d’une vingtaine de militant·es palestinien·es, israélien·ne·s et internationaux·les. Un véhicule appartenant à un colon nous a bloqué le passage, retardant ainsi pendant plusieurs minutes cruciales l’arrivée des pompiers volontaires du village voisin d’At-Tuwani, qui tentaient de se rendre sur les lieux avec un petit réservoir d’eau fixé sur un véhicule à quatre roues.
Lorsque nous sommes enfin arrivé·es à Al-Tuban, nous sommes allé·es aider Samir Hamamda, 42 ans, et sa famille, qui vivent dans un hangar depuis que les forces israéliennes ont démoli leur maison en novembre. Des colons se sont approchés de la structure peu avant notre arrivée ; incapables de forcer la porte solidement verrouillée, ils ont rassemblé du bois et de la paille devant l’entrée et y ont mis le feu avant de partir. Nous avons réussi à éteindre les flammes, mais l’épaisse fumée a provoqué une crise d’asthme chez l’un des enfants.
Tout autour de nous, nous avons vu des incendies faire rage dans les villages voisins, et rien d’autre que des véhicules de colons sur les routes environnantes. C’est alors que l’ampleur de l’attaque nous est apparue clairement.
À Al-Tuban, des habitant·es nous ont rapporté qu’à Al-Fakheit, tout près, Mohammad Abu Sabha, 49 ans, avait été blessé et avait besoin d’une assistance médicale urgente. Nous nous sommes rendu·es directement à son domicile, où nous l’avons trouvé allongé sur le sol, couvert de sang, vomissant, inconscient, entouré des membres de sa famille. Selon ses proches, Mohammad s’apprêtait à se précipiter au secours des habitant·es d’Al-Halawa qui avaient déjà été attaqué·es, lorsque des colons l’ont pris en embuscade et agressé près de sa maison.
Les images d’une caméra de surveillance installée dans la maison de la famille Abu Sabha montrent un groupe de colons masqués armés de gourdins attaquant Mohammad alors qu’il se trouve à l’extérieur. Une fois qu’il est tombé à terre, les colons se sont retournés contre sa famille, frappant sa fille de 16 ans, Naghm, à la main avant qu’elle ne parvienne à s’enfuir à l’intérieur avec ses jeunes frères et sœurs.
La mère âgée de Mohammad, Duha, n’a pas pu rejoindre la maison à temps. Les colons l’ont frappée à la tête, lui ont cassé le bras et fracturé une côte. Ils ont ensuite brisé la fenêtre de la pièce où la famille s’était réfugiée, pulvérisé du gaz lacrymogène à l’intérieur et brisé les vitres du véhicule familial avant de quitter les lieux.
Les ambulanciers hésitant à pénétrer dans la zone sous le feu des attaques et ne disposant pas d’une protection suffisante, Mohammad est resté environ une heure sur le sol, en sang, avant de recevoir des soins. Sa mère et lui ont finalement été transportés ensemble dans la même ambulance à l’hôpital Al-Ahli de Hébron. Mohammad est toujours hospitalisé pour une hémorragie crânienne et de multiples contusions, tandis que sa mère est également soignée pour ses blessures.
À ce moment-là, nous avons fait demi-tour pour escorter deux ambulances qui s’étaient perdues à deux reprises en tâchant de se frayer un chemin entre les villages.
Nous avons pris la direction d’Al-Halawa avec l’une des ambulances, où nous avons reçu des informations faisant état d’une autre attaque. Environ cinq véhicules nous accompagnaient, tandis qu’un véhicule de l’administration civile israélienne nous talonnait.
Près de l’entrée du village, un colon a bloqué la route avec son véhicule, sous la surveillance d’au moins deux véhicules militaires stationnés à proximité. Le colon a crié en hébreu aux soldats : « Arrêtez-les, [ce sont] des Arabes ! » Un soldat est alors sorti du véhicule, a chargé son arme, l’a pointée directement sur nous et nous a ordonné de nous arrêter, avant de confisquer la clé d’un des véhicules.
Les ambulanciers et deux jeunes hommes sont sortis de l’ambulance et ont couru vers le village. Lorsque nous avons tenté de les suivre, les soldats nous ont arrêté·es sous la menace de leurs armes. À ce moment-là, de plus en plus de colons armés – portant des armes à feu et des matraques, certains le visage couvert – ont commencé à affluer depuis les avant-postes voisins de Mitzpe Yair et Avigayil. La situation est rapidement devenue effrayante.
Au départ, les soldats semblaient autoriser l’ambulance à passer, puis les colons se sont placés sur la route avec leurs armes et l’ont bloquée. Les soldats ont alors également arrêté l’ambulance, l’empêchant d’entrer dans Al-Halawa.
Nous sommes restés bloqué·es sur place pendant au moins une demi-heure. Lorsque les soldats ont finalement rendu la clé saisie, nous avons décidé de faire demi-tour vers Al-Fakheit, car l’accès à Al-Halawa restait bouclé. Trois militants israéliens qui nous accompagnaient sont montés dans l’ambulance aux côtés du chauffeur, qui s’était retrouvé seul, avant que les colons n’ouvrent la porte de l’ambulance et ne tentent de les attaquer.
Un colon a frappé la vitre d’un véhicule voisin avec son arme, tandis qu’un soldat s’emparait du téléphone de Nidal Abu Aram, président du Conseil de Masafer Yatta, pour l’empêcher de filmer. Au bout d’un certain temps, le soldat a jeté le téléphone dans notre voiture. Pendant ce temps, des colons masqués se déplaçaient librement entre nos véhicules, sous le regard des soldats.
Nous sommes retourné·es à Al-Fakheit jusqu’à ce que la coordination soit finalement assurée avec le Bureau de coordination du district de l’armée, ce qui a permis à l’ambulance d’entrer à Al-Halawa sous escorte de l’administration civile et de la police. Ce n’est que plus tard que nous avons appris ce qui s’était passé à Al-Halawa, où l’attaque de ce jour-là avait commencé et pris fin.
Une attaque savamment orchestrée
Vers 17 h 20, un colon est entré à Al-Halawa avec son bétail et a commencé à tourner autour des maisons des habitant·es, une tactique couramment utilisée pour provoquer des affrontements et s’emparer de terres. Lorsqu’un jeune habitant s’est approché pour filmer l’incident, le colon lui a arraché son téléphone, lui a frappé la main et a commencé à appeler d’autres colons.
Peu après, un tracteur transportant cinq colons est arrivé à la bergerie de Hajj Ahmad Abu Aram, âgé de 73 ans. Abu Aram se tenait devant l’enclos, qui était sécurisé par une chaîne métallique et un cadenas. Les colons lui ont demandé de l’ouvrir ; lorsqu’il a refusé, ils l’ont frappé à coups de bâton sur les jambes jusqu’à ce qu’il tombe à terre, puis ont continué à le frapper avant de le laisser là, grièvement blessé.
Les colons se sont alors déplacés vers une tente voisine où se trouvaient des chèvres qui venaient de mettre bas, et ont attendu à cet endroit. Quatre soldats sont rapidement arrivés, que les habitant·es ont pris pour des colons de la région en raison de leur apparence. D’autres colons ont continué à arriver dans des camionnettes, des jeeps et des tracteurs, accompagnés d’autres soldats.
Les colons ont alors tenté de s’emparer des chèvres de Hajj Ahmad Abu Aram. Sa fille, Widad Abu Aram, 53 ans, a tenté de les en empêcher. Les soldats l’ont maîtrisée tandis que les colons la frappaient, et d’autres ont procédé au vol des animaux. Widad a poursuivi les colons sur environ 300 mètres pour tenter d’empêcher le vol, mais ils lui ont pulvérisé du gaz lacrymogène dans les yeux, la faisant tomber à terre. Les soldats et les colons se sont ensuite dirigés vers une famille voisine.
Widad est rentrée chez elle et est restée auprès de son père blessé, s’efforçant de prodiguer les premier soins à tous les deux. Environ une heure plus tard, cinq soldats sont entrés dans la maison, ont menotté Widad et l’ont arrêtée, tandis que les colons continuaient à voler le bétail du village et à le transporter vers les avant-postes voisins.
Au même moment, dans une autre maison, une soldate a agressé Fatima Abu Aram, 37 ans. Les soldats ont menotté Fatima, qui venait d’accoucher, et l’ont arrêtée pendant que les colons volaient le bétail dans la bergerie de son père, Fadel Abu Aram.
Ailleurs dans le village, Khalil Younis Abu Aram a déclaré que les soldats l’avaient arrêté, ainsi que son frère et leurs fils, soit sept personnes au total, près de leur maison. Un colon armé se tenait aux côtés des soldats tandis qu’ils les frappaient à coups de poing et de pied dans les jambes, leur assénant que cette violence était une punition pour avoir prétendument agressé un colon.
Widad et Fatima Abu Aram ont été libérées plus tard dans la nuit sans caution ni conditions, bien que les forces israéliennes les aient accusées d’avoir agressé des soldats et publié une vidéo de leur arrestation. À 23 heures, Hajj Ahmad Abu Aram est finalement évacué vers l’hôpital après avoir souffert de douleurs intenses dans sa chambre pendant près de cinq heures.
Au total, des dizaines de colons armés ont pris d’assaut Al-Halawa ce soir-là et y sont restés jusqu’à la tombée de la nuit, accompagnés par les forces armées israéliennes, la police et l’administration civile. Pendant ces quelques heures, les colons ont volé environ 300 moutons appartenant à 11 familles, les soldats ont arrêté Widad et Fatima Abu Aram, et aussi bien les colons que les soldats ont agressé des hommes et des femmes dans tout le village.
Si son ampleur et sa gravité sont inhabituelles, l’attaque contre Masafer Yatta n’est pas un cas isolé. La veille même de l’attaque, des colons ont mené un raid à Wadi Al-Rakhim, abattant environ 500 oliviers appartenant à la famille Rumi et taguant des slogans qualifiant cet acte de « vengeance » pour Karm Susya, un vignoble de colons planté sur des terres appartenant à la famille Nawajah. Après des années de procédures judiciaires, un tribunal a ordonné la destruction du vignoble au motif qu’il avait été établi illégalement.
Le rôle des soldats israéliens dans l’assaut hautement coordonné de mardi soir est indéniable. Tout au long de la soirée, ils ont mis en place des points de contrôle mobiles, empêché les habitant·es d’atteindre les villages, bloqué les ambulances et permis aux colons de mener des attaques et des vols à grande échelle sans intervenir, tout en arrêtant arbitrairement les victimes palestiniennes. Dans au moins un cas, les soldats ont eux-mêmes participé aux passages à tabac.
En réponse aux questions de +972, un porte-parole de l’armée israélienne a déclaré que le 27 janvier, les forces israéliennes avaient été déployées dans la région d’Al-Fakheit et d’Al-Halawa « à la suite d’informations faisant état d’une attaque contre une personne israélienne et de tensions ». L’armée a reconnu qu’une ambulance avait été retardée « de quelques minutes » et a affirmé qu’elle examinait les allégations selon lesquelles des soldats seraient restés les bras croisés pendant le vol de bétail. Elle a ajouté qu’une femme officier avait été « agressée par une Palestinienne et avait subi des blessures au visage », et qu’elle n’avait connaissance d’aucun cas où des soldats auraient participé à des violences entre Israéliens et Palestiniens.
Traduction : Agence Média Palestine




