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Israël : l’autre conflit
publié le mardi 2 septembre 2008

Naruna Kaplan de Macedo
 
Ce qu’il y a de bien avec les questions sécuritaires, c’est que ça occupe pleinement les esprits. Qui aurait le mauvais goût de parler de lutte des classes alors que tout le monde sait que les problèmes en terre sainte sont beaucoup beaucoup plus graves...

On est en guerre, ici. Pas de temps à perdre à discuter les régimes sociaux ou les droits des travailleurs. La cohésion nationale en Israël est une histoire de survie, comme on nous le rappelle souvent.

Et puis les mythes ont la dent dure... Le pays a été fondé sur des bases socialistes avec les Kibboutz comme modèles. Tous humbles, tous égaux. Les premiers ministres vivaient chichement et l’argent des riches oncles d’Amérique étaient d’abord et avant tout utilisé pour le but commun : la fondation du pays.

Aujourd’hui, comme on sait, le premier ministre est accusé de corruption et l’oncle Talansky finançait à son insu non pas le pays mais les voyages à l’étranger de ce dernier des derniers... Mais parce qu’il le faut bien, parce que c’est un acte patriotique en soi, on continue de tempérer...

Critiquer le gouvernement, tout le monde s’y laisse aller un peu. Un peu, beaucoup. Mais pas trop. Tfu, tfu, tfu (contre le mauvais oeil)... on est en guerre et il faut bien se serrer les coudes. D’ailleurs, est-ce qu’ailleurs c’est vraiment mieux ? Et en France, hein... Ton Chirac, il a pas volé le pays, hein... ? Et puis Bush on peut pas dire qu’il soit blanc comme neige... Rahel, ma professeur à l’ulpan, était un exemple incroyable de cette oscillation permanente. Elle vitupérait contre les hommes politiques ripoux mais compensait immédiatement par un : mais ici, quand il y a la guerre, c’est tous ensemble, vous ne verrez plus une tête qui dépasse on sait tous ce qu’on doit faire.

Alors, oui, cela vaut le coup de faire planer le risque d’une attaque imminente, d’une guerre au coin de la rue, d’un danger qui nous guette. Qui va être assez mesquin pour rappeler à un gouvernement d’urgence permanente que les droits sociaux en terre sainte s’affaiblissent constamment ? Que les écarts de richesse en Israël sont parmi les trois plus importants dans le monde occidental ?

Personne ne veut être le coupable désigné de la prochaine défaite contre l’ennemi commun, personne ne veut être celui par lequel la faille sera mise à nu.

De même, il y a une scission très nette entre les militants de gauche : il y a ceux qui luttent contre l’occupation, et ceux qui luttent pour les droits des travailleurs... Les premiers étant nettement plus nombreux que les seconds. L’un et l’autre trouvent très important le travail du groupe d’en face... mais chacun se concentre sur ses priorités.

Vendredi, c’était jour de manifestation dans la ville de Biliin. Il y a des protestations contre la construction du mur chaque semaine là-bas, le lieu est devenu un symbole de la lutte contre le mur, et l’occupation. Nadav y était. Bien sûr, j’était inquiète : le décompte des blessés de Billin est un des rituels du weekend. L’armée est présente en force et répond avec beaucoup de violence aux manifestants dont la protestation est avant tout symbolique et toujours pacifiste.

Nadav rentre totalement abattu. Il raconte : une centaine de manifestants, Israéliens, Palestiniens et quelques autres, les internationaux, venus d’un peu partout. Les Palestiniens s’approchent du mur, le secouent : un geste avant tout symbolique. Ils scandent quelques slogans. Les soldats en face lancent une sommation par mégaphone. Et tirent. Des balles enrobées de caoutchouc, des balles qui blessent et qui peuvent même tuer. Un homme (un Palestinien) est touché à la tête, il est évacué en voiture. Les manifestants se dispersent, quelques groupes se forment, continuent de scander quelques refrains. Les soldats envoie des gaz lacrymogènes au petit bonheur la chance, les manifestants s’enfuient. Ils reviennent un peu plus près, se font repoussser, reviennent encore, se font repousser... Et puis c’est fini. Jusqu’à la semaine suivante.

Nadav raconte le désespoir des gens vu là-bas. Deux femmes voilées, des hommes et des petits enfants tristes à pleurer. Un gamin au visage déformé qui bat les autres enfants, qui le surnomme "le fou". Deux manifestants palestiniens qui portent des vieux masques à gaz israéliens pour se protéger des lacrymos. Et la violence des soldats, qui sont évidemment prêts à blesser ceux d’en face. A les blesser grièvement puisqu’ils leur tirent dessus en visant le haut du corps. Des soldats combatifs de l’armée israélienne, des jeunes hommes de 18ans, 19ans, 20ans. L’élite du pays, le sel de la terre comme le dit l’expression... Leur officier devait avoir deux ans de plus.

Nadav insiste : ces soldats ne défendent rien. Il n’y a rien à craindre des manifestants, rien à craindre de la manifestation. Rien sauf un certain dérangement dans le bon déroulement des travaux de construction du mur, desquels dépendent la construction d’un quartier de luxe prévu à cet emplacement.

En fait, ces soldats défendent non pas la mère patrie mais les intérêts économiques de toutes sortes de société de constructions.

Il faudrait dire cela aux familles qui se rengorgent de pouvoir annoncer : "mon fils est parachutiste" ou "mon fils est commando"... Il faudrait leur dire ça... que les unités d’élites dans lesquels leurs enfants servent sont en fait des sociétés de sécurité qui réglementent les chantiers des riches entrepreneurs israéliens ou étrangers (il y a une plainte déposée par les habitants de Biliin contre une société de construction canadienne)...

C’est Nadav qui le dit, constat triste : en lieu et place de l’idéal sioniste ce qui reste c’est un grand business immobilier.

Publié sur mediapart le 30 août 2008.

Voir l’article et un extrait du film "Billin mon amour", de Shai Carmeli-Pollak http://www.mediapart.fr/club/blog/n...

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