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Gauchistes de Baka
publié le mercredi 28 mai 2008 Jeremiah (Jerry) Haber "Je suis un gauchiste de Baka. Je vis dans cette partie du sud de Jérusalem... Avant 1947, Baka était un quartier palestinien des classes moyenne et supérieure."
L’Enfer n’a pas les fureurs d’un sioniste progressiste méprisé par un colon. Le colon toise dédaigneusement le sioniste libéral et dit : « Nous faisons en Judée et Samarie ce que vous autres avez fait pendant un siècle partout sur la terre d’Israël. » Si par aventure, le sioniste de gauche vit dans ce qui fut un quartier arabe, comme Katamon, Baka, Talbieh, à Jérusalem – ou à Cheikh Mounis, le village arabe sur lequel se trouve aujourd’hui l’Université de Tel Aviv – c’est avec jubilation que le colon lui lance alors ceci : « Vous êtes pires que nous. Nous au moins, nous construisons des colonies sur des terres où personne n’a jamais vécu. Alors que vous vivez dans des maisons arabes. » Arrivé à ce point, le sioniste progressiste bredouille une réponse indignée : « Il n’y a pas de comparaison. L’endroit où nous vivons est internationalement reconnu, quoique de facto, comme faisant partie intégrante de l’Etat d’Israël. Même la direction nationale palestinienne a reconnu le droit d’Israël sur les terres situées à l’intérieur des frontières d’avant 67, ou du moins sa revendication ne va pas plus au-delà. Ce qui a été fait par un mouvement sioniste en quête d’indépendance et durant une guerre ne peut se comparer aux actions d’un Etat souverain, après l’indépendance et en temps de paix. En outre, les actions des colons contrarient la possibilité d’une solution à deux Etats. » Certains peuvent même ajouter qu’ils sont prêts à quitter leurs quartiers anciennement arabes en cas d’accord de paix, du moment qu’ils reçoivent une juste indemnisation. Et blablabla… Tout cela est bel et bon quand il s’agit de discuter du comportement d’Etats et de leurs citoyens. Mais j’aimerais parler ici de moralité personnelle. Et je commencerai par moi-même. Je suis un gauchiste de Baka. Je vis dans cette partie du sud de Jérusalem d’où et à propos de laquelle Gershom Gorenberg et Haim Watzman écrivent si élégamment sur leur blog South Jerusalem. Avant 1947, Baka était un quartier palestinien des classes moyenne et supérieure. Après la guerre, il a été utilisé pour loger des immigrants juifs d’Afrique du Nord. Certains de ces immigrants d’origine vivent encore à Baka, bien que beaucoup soient maintenant décédés ou aient déménagé. Le quartier connaît depuis deux décennies un processus d’embourgeoisement, un grand nombre des anciennes propriétés ayant été achetées en masse, à des prix exorbitants, par des acquéreurs absents, américains et français. Plus modestes, les résidents du lieu ont acquis des appartements dans les shikounim (complexes d’habitations) qui font l’objet d’une lente rénovation, au moins extérieurement. Ces propriétaires comptent un bon nombre de Juifs américains libéraux qui ont fait aliyah (immigré) dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Tous les gauchistes ne sont pas des Américains. De vieillissants militants de la Paix Maintenant comme les philosophes Avishai Margalit et Menachem Brinker vivent à Barka, mais vous ne les verrez pas fréquenter des synagogues comme Yedidya, Shira Hadasha, bastions de la gauche orthodoxe américaine, ou Kol ha-Neshama, bastion de la gauche réformée américaine. Cela dit, je ne vis pas dans une maison arabe, mais je vis effectivement au-dessus d’une maison arabe ; mon appartement a été construit il y a une dizaine d’années sur le toit de quelqu’un. Inutile de dire que le propriétaire palestinien du toit n’a pas touché le moindre penny lors de l’achat. Je ne sais absolument qui il ou elle est / était. Je peux me consoler avec l’idée que je ne vis pas à l’intérieur de sa maison. Et alors ? Je vis sur un toit qui ne m’appartient pas, usurpant le droit d’usage de l’espace situé au-dessus de l’immeuble. Mais alors, comment est-ce que je justifie cela, moralement, à mes yeux ? La réponse est que je ne le peux pas. Il m’a fallu trente ans pour réaliser qu’il n’y a pas de justification. Bien sûr, il y a un tas de choses pires que ce que je fais, mais cela ne m’aide pas à me sentir mieux. Robert Fulghum a dit cela bien mieux : une des choses que nous apprenons au jardin d’enfants, c’est de ne rien prendre qui ne nous appartienne pas. Vivre dans une maison qui a été prise à ses propriétaires, c’est du vol. C’est aussi simple que cela. C’est vrai, d’autres font cela tout le temps. Et alors ? Après quarante ans, il est temps que les « gauchistes de Baka » se rassemblent pour discuter du problème, d’un œil critique et franchement. Cette discussion devrait de préférence avoir lieu avec des groupes palestiniens. Il y a quelques années, j’ai mené, à titre personnel, mon enquête auprès de Palestiniens pour voir si je pourrais trouver les propriétaires d’origine de la maison sur laquelle je vis. Qu’aurais-je fait si je les avais trouvés ? Ma foi, avant toute chose, je me serais excusé de vivre au-dessus de leur maison. En deuxième lieu, j’aurais essayé de parvenir avec eux à un arrangement financier qui n’aurait pas porté préjudice à de futures requêtes qu’ils pourraient déposer en vue d’une indemnisation par l’Etat. Troisièmement, et d’une manière plus élémentaire, je leur aurais demandé la permission de vivre au-dessus de leur maison. Toutes ces démarches, je les ai faites sans en parler à personne, y compris au sein de ma famille qui m’a passé un savon pour ne pas l’y avoir associée. Je n’ai pas eu beaucoup de succès. J’ai appris, depuis lors, que quelqu’un que je connais et qui vit à Talpiyot, avait mené à bien, lui, la même démarche. Je ne suis pas libre de divulguer son nom, d’autant que je ne lui en ai pas parlé. Mais à l’époque où je menais mes investigations à propos des propriétaires, j’étais encouragé par les Palestiniens avec lesquels j’étais en contact (à la notable exception de Salman Abou Sitta, qui vit à Londres et qui me disait de laisser tomber tout le projet et de me contenter de soutenir un groupe comme Zochrot). Je pense que le temps est venu de s’organiser. Il y a maintenant une masse critique de gauchistes de Baka, et pas seulement les gauchistes de Baka, mais toutes sortes d’Israéliens qui, je le crois, seraient prêts à tenter de faire se rencontrer, d’une manière ou d’une autre, des colons et des réfugiés. Peut-être devrions-nous essayer d’œuvrer par le biais de Zochrot ; peut-être quelqu’un a-t-il une meilleure idée. Mais nous devons cesser de dire que c’est seulement l’affaire du gouvernement. Si nous attendons que le gouvernement fasse quelque chose en rapport avec l’injustice, nous mourrons d’attendre. Et franchement, si mal que je me sente de vivre au-dessus de la maison de quelqu’un d’autre, sans qu’il le sache et sans sa permission, je me sens bien plus mal de passer ma vie et de mourir là. Culpabilité de libéral ? Sûrement. Mais je suis fatigué d’entendre des rationalisations faciles. Je ne vois aucune raison d’attendre d’autres gens pour faire honnêtement ce qu’il faut. Aidez-moi, vous, là, la bande vieillissante des militants des années 60 ! Faisons quelque chose à ce propos avant que nous ne soyons envoyés dans les homes pour vieillards de Baka – qui appartiennent aussi à des réfugiés arabes. Shabbat shalom. The Magnes Zionist, 16 mai 2008 http://themagneszionist.blogspot.com/2008/05/baka-lefties.html (Traduction de l’anglais : Michel Ghys) |
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