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Quel avenir pour « le pacte de Genève » ?
publié le jeudi 2 décembre 2004

Sylviane de Wangen
 
Le 11 octobre, une quarantaine de personnalités politiques palestiniennes et israéliennes ont lancé « l’initiative de Genève » : Yasser Abed Rabbo et Yossi Beilin, les négociateurs israélien et palestinien de Taba ont voulu faire la démonstration qu’il leur était possible d’aboutir à ce qu’ils présentent comme un accord de paix possible. Non comme base de négociation mais comme possible aboutissement. La crainte d’une dynamique nouvelle suscite de violentes réactions d’Ariel Sharon et de son gouvernement. Echaudée par le non aboutissement de toutes les précédentes négociations et par une politique israélienne impitoyable sur le terrain, la population palestinienne, en particulier les réfugiés, oscille entre scepticisme et prudence.

Ce que l’on a appelé le « processus d’Oslo » s’est officiellement arrêté avec l’arrivée au pouvoir d’Ariel Sharon en février 2001 en remplacement d’Ehoud Barak, le véritable fossoyeur de ce processus. Le dernier round des négociations dans ce cadre avait eu lieu à Taba [1], en Egypte. Il avait permis un progrès en direction d’une solution, mais était resté à l’état de propositions orales du fait des élections israéliennes. Depuis lors, dix ans après la signature des accords d’Oslo, les plans proposés par différents Etats (ou groupes d’Etats) médiateurs se sont succédés pour remettre le « processus de paix » sur les rails, sans succès du fait de la dissymétrie des forces, et de l’absence d’interposition d’un tiers. Le dernier en date de ce type de plan, la « feuille de route », encore à l’ordre du jour aujourd’hui, présentait l’avantage d’impliquer en principe toute la communauté internationale (l’O.N.U.) et plus particulièrement les Etats-Unis, l’Union européenne et la Russie ; mais, en pratique, une fois encore, il n’est pas appliqué. Par contre l’entreprise de « transfert » de la population palestinienne et de son enfermement dans des enclaves souvent rendues stériles [2]a subi une nouvelle escalade avec la construction des Murs [3].

Depuis août 2001, plusieurs initiatives consistant dans l’élaboration de « modèles » d’accords, ont été prises au sein des sociétés concernées (par des personnes n’exerçant pas, ou plus, de responsabilités gouvernementales). Elles ont toutes en commun d’une part d’émaner, non plus de l’extérieur, mais directement de l’intérieur des sociétés israélienne et palestinienne, et d’autre part de viser directement un accord « final », qui aborde y compris les points les plus litigieux comme les frontières, les colonies, Jérusalem ou les réfugiés. Il ne s’agit pas de bases de négociations mais d’exemples de points d’arrivée après les négociations les plus approfondies et après que les concessions ultimes aient été faites. Trois de ces initiatives peuvent être signalées. La première, une proposition d’avant-projet d’accord de paix de Gush Shalom, premier essai de rédaction d’un projet d’accord final et la seconde, l’initiative Ayalon-Nusseibeh qui a donné lieu à une campagne internationale en cours intitulée « La voix des peuples » ne seront pas développées ici.

La dernière initiative en date, celle dite « de Genève », a eu, quant à elle, un impact médiatique assez considérable et bénéficie d’une grande mobilisation de moyens. Ce qui fait son intérêt particulier est qu’elle a été promue par les chefs des délégations palestinienne et israélienne aux négociations de Taba, Yasser Abed Rabbo, ancien ministre de la Culture et de l’Information de l’Autorité palestinienne et Yossi Beilin, ancien ministre de la Justice du gouvernement Barak. Ceux-ci, voulant montrer qu’il était possible de ne pas interrompre des négociations près d’aboutir à une solution acceptable par les deux parties, ont décidé, bien que n’ayant plus la légitimité pour négocier depuis le changement de gouvernement israélien, de poursuivre. Ils se sont entourés chacun d’une équipe de spécialistes. Le texte issu de ces « négociations » (bien que non encore totalement terminé) a été signé par un groupe de personnalités israéliennes et un groupe de personnalités palestiniennes [4]. Il se présente comme un modèle d’accord de paix détaillé basé sur les résolutions de l’ONU, sur le respect des règles du droit international et de la Charte des Nations unies. C’est donc un texte programmatique qui entend s’inscrire dans la suite de toutes les initiatives officielles depuis celle d’octobre 1991 à Madrid jusqu’à la « Feuille de route » du Quartette dont, selon ses auteurs, elle pourrait constituer le point final en 2005. Bénéficiant du soutien implicite de l’Union européenne, cette initiative [5]est parrainée par la Suisse dont la ministre des Affaires étrangères a déployé une grande activité pour son lancement solennel ; différé plusieurs fois en raison des fortes pressions exercées par Israël sur la Suisse, il s’est finalement déroulé le 1er décembre dernier en présence de nombreuses personnalités du monde entier - entre autres Nelson Mandela, Jacques Delors, Jimmy Carter, Mario Soarès, Simone Veil, avec des messages de soutien de plusieurs gouvernements occidentaux et arabes.

L’initiative a reçu soutiens explicites ou encouragements, par exemple du secrétaire général de l’ONU Kofi Annan ou du Parlement européen ; même le secrétaire d’Etat américain a exprimé un intérêt pour l’initiative et a décidé de recevoir ses deux principaux protagonistes. Toutefois il ne faut pas perdre de vue la qualité spécifique de la délégation palestinienne face à une délégation israélienne composée certes de personnalités de haut niveau mais de l’opposition et intervenant contre la volonté de leur gouvernement. Cette dissymétrie entre les auteurs, consciente et assumée par les Palestiniens, est lourde de sens et non sans danger pour l’avenir.

Tout dépend maintenant de la façon dont le projet d’accord sera accueilli et débattu dans les deux sociétés concernées, y compris, dans la société israélienne, par les citoyens arabes israéliens (Palestiniens d’Israël), et dans la société palestinienne, par tous les réfugiés.

Le contexte ; les société israélienne et palestinienne

Dans la société israélienne, l’initiative de Genève bat en brèche le thème de propagande inlassablement répété depuis la négociation de Camp David de 2000 : « il n’y a pas d’interlocuteur avec qui parler » pour accréditer la thèse qu’Israël veut faire la paix, mais que les Palestiniens ne la veulent pas et qu’il n’y a personne de leur côté avec qui négocier. Ce point est très important car il représente un véritable choc pour les Israéliens et est de nature à les faire vraiment douter du bien fondé de la politique menée par leur gouvernement depuis Barak. Ariel Sharon ne s’y est pas trompé qui a attaqué de façon particulièrement virulente cette démarche, accusant ses promoteurs de trahison.

Le virage qui semble s’amorcer dans une partie de l’opinion publique israélienne est perceptible à travers d’autres événements nouveaux très importants, tels que le refus d’obéir à des ordres immoraux de la part d’une partie de l’élite de l’armée que sont les officiers de l’armée de l’air, l’augmentation du nombre des objecteurs de conscience qui refusent de servir au moins dans les territoires occupés ou les manifestations de parents de soldats tombés dénonçant l’inutilité de la mort de leurs enfants. Ces manifestations ne sont plus le fait d’un camp de la paix très engagé, mais émanent de couches plus larges et traditionnelles de la société.

La crise économique et sociale qui perdure et s’aggrave, et qui avait été acceptée dans un réflexe d’union nationale autour de l’idée d’un « danger », devient, elle aussi, un facteur de remise en cause de l’action gouvernementale, cela d’autant plus que la politique menée n’a pas apporté la sécurité promise. Cet ensemble d’éléments a conduit des personnalités connues pour leur attachement aux valeurs du sionisme à pousser des cris d’alarme sur « la fin du sionisme » ou « la perte de son âme par l’Etat d’Israël », ou encore sur les « risques d’explosion que fait courir la politique agressive d’Israël » [6] Et c’est dans ce contexte que le texte du projet d’accord a été diffusé en Israël dans chaque foyer [7]au cours de la deuxième quinzaine de novembre. Il suscite un débat dans la société israélienne.

Dans la société palestinienne, en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza, la réalité quotidienne demeure celle de la guerre coloniale : les bouclages, les barrages, les difficultés de circuler, de se rendre à son travail quand on en a, à l’école, à l’université, à l’hôpital, les incursions dans les maisons et les destructions de maisons par l’armée israélienne, l’arrachage des arbres et maintenant surtout les Murs, les Murs monstrueux qui séparent les Palestiniens de leurs terres confisquées, de leurs sources d’eau, qui coupent des villages en deux ou les isolent de leurs voisins, qui détruisent la société pour inciter les gens à partir [8]. Dans une telle situation, le souci premier et principal des gens est de survivre et de tenir. L’urgence est d’empêcher la destruction d’une société, la dépossession d’un territoire. La réalité sur le terrain, dans le laisser-faire de la société internationale, viole jusqu’aux perspectives de la feuille de route, après l’échec de tous les plans précédents, ce qui porte pour le moins au scepticisme.

C’est dans ce contexte qu’intervient l’initiative de Genève à laquelle ont pris part des personnalités palestiniennes, proches des autorités légales et légitimes mais aussi des personnes appartenant à la direction de la première Intifada et des responsables proches de Marwan Barghouti. Le texte du projet d’accord ne peut pas être distribué dans tous les foyers notamment du fait de la situation sur le terrain mais aussi peut-être pour des raisons politiques liées à la situation d’occupation. Par contre, il a déjà été popularisé par le biais des journaux palestiniens et de la presse arabe. Outre leur scepticisme et leurs craintes quant au contenu même du texte lui-même, les participants palestiniens au FSE, représentants d’ONG, ont exprimé une inquiétude : que la couverture médiatique de cette initiative permette d’occulter la réalité en cours sur le terrain.

Une brève analyse du projet d’accord de Genève

Il n’est pas de notre propos de faire une analyse approfondie du contenu du texte ni d’en donner une appréciation. C’est aux peuples engagés dans le conflit et à leurs représentants respectifs d’apprécier ce qui est acceptable par eux. Voici donc un bref aperçu du texte qui comporte un préambule et 17 articles. A plusieurs endroits il est fait référence à une annexe X non encore été rédigée. Certains articles comme celui sur la si importante question de l’eau et celui sur les relations économiques restent également à rédiger [9]. L’article 17 (« clauses finales ») inclurait une clause finale prévoyant qu’une résolution du Conseil de sécurité et de l’Assemblée générale de l’ONU devrait avaliser l’accord et confirmer qu’il remplace et annule les précédentes résolutions de l’ONU. Plusieurs articles, notamment l’article 7 sur les réfugiés, engageraient, y compris financièrement, des gouvernements ou organisations non encore formellement signataires de ce projet d’accord.

* Le préambule indique que l’accord, basé sur les résolutions 242, 338 et 1397 du Conseil de sécurité de l’ONU et faisant référence à toutes les initiatives officielles et accords précédents jusqu’au discours du Président Bush du 24 juin 2002 et à la feuille de route du Quartette, serait signé par l’Etat d’Israël et l’Organisation de Libération de la Palestine (O.L.P.).
-  Le texte affirme la reconnaissance du droit du peuple juif à un Etat et du droit du peuple palestinien à un Etat, « sans préjudice aux droits égaux des citoyens respectifs des parties ». Dans le texte de Genève, ainsi que dans celui de la « Voix des peuples », Israël n’est pas l’Etat du peuple israélien mais du « peuple juif », ce qui pose les problèmes de la nature de l’Etat, de la citoyenneté et de l’histoire.
-  L’objectif serait une réconciliation entre les Palestiniens et les Israéliens pour aboutir à une réconciliation entre le monde arabe et Israël, ouvrant la voie à une paix définitive conformément à la résolution adoptée par la Ligue arabe à Beyrouth le 28 mars 2002.

*La signature de l’accord marquerait la fin du conflit et invaliderait toute réclamation ultérieure relative à des événements antérieurs à cette signature.

* D’emblée le projet d’accord prévoit une forte implication de la communauté internationale par la création d’un « Groupe de mise en œuvre et de vérification » (Implementation and Verification Group) composé au moins des membres de l’actuel Quartette (Etats-Unis, Russie, Union européenne, Nations unies), dont les services centraux se trouveraient à Jérusalem et qui disposerait d’une force multinationale. La plupart des articles de l’accord font référence à l’IVG pour le contrôle de la mise en œuvre de ses dispositions et le règlement des éventuels litiges dans cette mise en œuvre [10]. Mais toutes les questions concernant le renseignement et le partage d’informations sur les questions du terrorisme seraient confiées à un comité trilatéral composé d’Israéliens, de Palestiniens et de représentants des Etats-Unis.

* Les frontières des Etats suivraient le tracé de la Ligne Verte, du 4 juin 1967, avec des échanges de territoires sur la base de la parité. Israël annexerait certaines colonies : Givat Zeev, Gilo, Maale Adoumim, une partie du bloc de Goush Etzion et d’autres colonies contiguës à la Ligne Verte, contre une surface équivalente de terres notamment le long de la frontière de la Bande de Gaza. Ce qui pose des problèmes de continuité territoriale. Les autres colonies seraient évacuées et cédées intactes à l’Etat de Palestine. Un corridor de sécurité sous souveraineté israélienne mais administration palestinienne relierait la Bande de Gaza à la Cisjordanie sans interférer avec le réseau routier israélien. Le territoire palestinien, doté d’une force de sécurité, serait démilitarisé et protégé par une force multinationale.

* Le retrait d’Israël se ferait en deux étapes d’une durée totale de 30 mois à l’issue desquels la souveraineté palestinienne s’exercerait sur tout son territoire. Cependant une présence militaire israélienne dans la vallée du Jourdain serait maintenue encore 36 mois supplémentaires. Deux stations israéliennes d’alerte serait installées en territoire palestinien mais cette présence pourrait être rediscutée ultérieurement.

* L’article 6, très détaillé, de plus de cinq pages, est consacré à la ville de Jérusalem, qui serait partagée pour être la capitale des deux Etats. L’Etat palestinien aurait sa capitale à Jérusalem-est sur laquelle il exercerait sa souveraineté, les quartiers juifs de Jérusalem-est (y compris ceux de la Vieille Ville) restant sous souveraineté israélienne. Le libre accès aux lieux de prières serait garantie par une force internationale. C’est la première fois qu’est affirmée la souveraineté palestinienne sur Jérusalem-est, au moins sur sa plus grande partie. La question problématique du Mur des Lamentations serait résolue. Mais l’application serait très difficile en raison des imbrications sur le terrain.

* Sur les réfugiés. L’article 7 se réfère d’emblée aux résolutions 194 (qui affirme le droit au retour des réfugiés) de l’assemblée générale et 242 du conseil de sécurité de l’ONU ainsi qu’à l’initiative arabe mais ne mentionne pas « le droit au retour ». Il reconnaît l’importance d’une solution négociée du problème des réfugiés pour aboutir à une paix totale et durable mais aucune reconnaissance de la responsabilité d’Israël dans ce problème n’est mentionnée. Il n’est pas question de principes mais uniquement de solutions pratiques, il n’est pas question de droits mais du « libre choix du lieu de résidence permanente » de la part de chaque réfugié. C’est ce que l’on peut appeler une « ambiguïté constructive » : les Israéliens peuvent dire « Nous n’avons pas reconnu le droit au retour » ; les Palestiniens peuvent dire « on se réfère à la résolution 194 de l’ONU donc ils reconnaissent notre droit au retour » ! La mise en œuvre des dispositions du texte sur les réfugiés incomberait à une commission internationale. Les choix qui se présenteraient aux réfugiés sont au nombre de quatre :
-  L’Etat de Palestine y compris les parties appartenant actuellement à l’Etat d’Israël qui auraient fait l’objet d’un échange de territoires.
-  L’Etat d’Israël dans la limite du nombre défini par lui auprès de la Commission internationale, qui serait la moyenne des chiffres avancés par les autres Etats.
-  Des pays tiers dans la limite du nombre indiqué par eux à la commission internationale.
-  Le maintien dans les pays d’accueil avec aide de l’UNRWA.

Chaque réfugié aurait droit à une compensation pour les pertes subies (indépendant du choix du lieu de résidence permanente) et - c’est une innovation - une indemnité pour le préjudice subi du fait d’un si long exil. L’objectif serait qu’il ne reste plus du tout de Palestinien réfugié et que l’UNRWA soit dissoute cinq ans après le début des travaux de la commission internationale.

Les réactions dans les deux sociétés

En Israël la réaction la plus immédiate est venue du gouvernement lui-même puis de l’extrême droite. L’initiative a été qualifiée de très très grave par le ministre de l’Education Limor Livnat (Likoud). Le texte a provoqué un débat très vif qui a frôlé l’hystérie à droite : des copies du texte ont été brûlées publiquement, les signataires ont été menacés de mesures les plus variées, des demandes de condamnation à mort pour crime de haute trahison ont été faites. Ces réactions prouvent qu’une dynamique nouvelle mettant en difficulté l’actuel gouvernement et sa logique de guerre est en œuvre. Il est probable que dans quelque temps nous connaîtrons mieux les réactions des Israéliens aux propositions contenues dans le texte du projet d’accord de Genève. Pour le moment la plus grande partie des articles parus dans la presse lui sont favorables. Dans la grande manifestation de rue du 1er novembre pour commémorer l’anniversaire de l’assassinat d’Itzhak Rabin qui a rassemblé, d’après le ministère de l’Intérieur israélien, 100.000 personnes à Tel-Aviv, il y avait de nombreuses banderoles ou pancartes soutenant cette initiative qui était déjà connue. Les effets positifs de la révélation de l’initiative sont nombreux car celle-ci a ouvert les yeux de beaucoup de gens et a redonné l’espoir. Les plans les plus contradictoires se multiplient entraînant un débat déjà très animé et pouvant devenir tendu et même violent.

Côté palestinien, outre le scepticisme sur la démarche et le fait que le texte, très compliqué, n’a pas été distribué, il fait débat sur plusieurs points : la question du droit au retour des réfugiés, celle du contrôle des ressources en eau, celle de l’effectivité de la souveraineté de l’Etat palestinien, celle de la continuité territoriale et celle de l’isolement de Jérusalem soulèvent de fortes polémiques et même des tensions dans la société palestinienne (cf. les incidents qui ont entouré le départ de Gaza pour Genève des signataires du texte). Dans les conférences données par des signataires palestiniens du texte, il a été dit qu’un tiers des Palestiniens étaient contre mais que, parmi les deux autres tiers, il y en avait la moitié dont la position est très nuancée. C’est dire l’importance d’un débat ouvert dans les différents secteurs de la société palestinienne, notamment parmi les réfugiés de l’extérieur. Mais il faut bien mesurer combien peuvent être biaisés les débats sur un projet d’accord « virtuel » quand on est sous occupation militaire et que la situation sur le terrain ne s’améliore pas.

Les conditions d’une alternative

L’initiative de Genève donne un exemple de proposition qui, selon ses promoteurs, montre que des solutions sont possibles par la négociation, qu’on peut arriver à la création d’un Etat palestinien souverain et viable, et il montre aux Israéliens qu’il y a quelqu’un à qui parler. Selon Qadura Farès [11] , un des négociateurs palestiniens, elle arrive ... « à un moment très complexe, dominé par l’animosité et la défiance, et où la perspective bi-étatique est sérieusement menacée. ». Il estime aussi que « ce document (...) offre aux deux peuples une alternative acceptable pour l’un et l’autre à la réalité actuelle ». Encore faut-il, pour arriver à un accord effectif, que plusieurs conditions soient remplies :

1/ que, de part et d’autre, il y ait des responsables et des forces politiques qui s’engagent résolument et de bonne foi dans la voie de la recherche d’une vraie solution acceptable par tous ; cela suppose la défaite politique du gouvernement d’Ariel Sharon..

2/ que les discussions qui s’engagent le soient entre partenaires égaux. Il n’y a pas égalité entre un occupant et un occupé. Il n’y a pas de vraie négociation possible quand l’un regarde l’autre avec mépris. Que l’occupation cesse est la première urgence pour la réussite de toute négociation de paix. Pour le mouvement de solidarité, cela passe par une mobilisation contre les Murs, lesquels visent précisément à saboter sur le terrain toute perspective de solution politique.

3/ Qu’un débat démocratique soit possible dans les deux sociétés, ce qui concerne évidemment tous les réfugiés palestiniens.

4/ Enfin un tiers doit garantir la bonne application des décisions prises dans le respect des règles du droit international. L’Europe pourrait, si elle en avait la volonté politique, jouer sur ce point un rôle positif.

Si une telle logique de paix ne l’emporte pas, ce sont les deux peuples qui sombreront ensemble entraînant dans leur chute peut-être la région toute entière avec peut-être des ondes de choc bien au-delà.

[1] Les négociations de Taba ont commencé le 18 janvier 2001, en pleine Intifada Al-Aksa, à 15 jours des élections israéliennes. Parmi les négociateurs israéliens Lipkin-Shakhak, Beilin et Sarid, parmi les négociateurs palestiniens, Abed Rabbo. Ces négociations se sont déroulées en l’absence des Américains mais en présence des Européens. La majorité de la délégation israélienne sous le gouvernement Barak a refusé de s’engager plus avant contre l’avis de Yossi Beilin en particulier.

[2] Ces enclaves sont souvent délibérément coupées (notamment par les Murs) des terres cultivables, gagne-pain de la population, ou de la source d’eau d’irrigation.

[3] Voir PLP n°38, 39 et le présent numéro

[4] Côté palestinien, on trouvait, outre Yasser Abed Rabbo qui conduisait la délégation, Hisham Abdel-Razek, ministre pour les prisonniers, membre du Conseil législatif palestinien (CLP), haut responsable du Fatah à Gaza ; Samih el-Abed, vice-ministre de la Planification, de l’équipe des négociateurs palestiniens depuis 1993 ; Liana Abed Rabbo, directrice générale du ministère palestinien de la Culture, écrivain ; Qais Assad, coordinateur de la « Coalition npour la paix » ; Qadura Farès, ministre de l’Autorité palestinienne (AP), membre du CLP, haut responsable du Fatah à Ramallah ; Nabil Kassis, ancien ministre du Plan, Mohamed al-Horani, membre du CLP, haut responsable du Fatah à Hébron ; Kamel al-Husaini, consultant en relations publiques ; Abdel Khader al-Husaini, directeur général de la Fondation Faisal Husseini ; Bassil Jabir, membre du comité pour les réformes de l’AP, membre de la délégation palestinienne à Taba ; Radi Jarai, vice-ministre pour les prisonniers, membre de la délégation palestinienne à Madrid en 1991 ; Marwan Jilani, ancien délégué palestinien auprès de l’ONU ; Nazmi al-Jubeh, de l’université de Bir-Zeit, expert sur Jérusalem ; Bashar Juma, expert en cartographie ; Nabil Kassis, ministre l’AP, ancien professeur à l’université de Bir Zeit ; Saman Khouri, écrivain ; Ibrahim Khreishi, secrétaire général des syndicats au sein de l’OLP, ancien responsable du département des négociations ; Zuheir el-Manassreh, brigadier général, gouverneur de Bethléem, ancien gouverneur de Jénine, ancien chef de la sécurité » préventive en Cisjordanie ; Ghaith al-Omari, conseiller juridique de la délégation palestinienne à Camp David et à Taba ;Samir Rantisi, coordinateur de la « Coalition pour la paix » ; Maha Abu Shosheh, femme d’affaires ; Jamal Zakut, ancien responsable de la coordination au sein de l’AP, chef du parti FIDA à Gaza.. Côté israélien, on trouvait entre autres, outre Yossi Beilin qui conduisait la délégation, Shaul Arieli, colonel de réserve, ancien commandant militaire de la bande de Gaza, ancien chef de l’administration civile sous le gouvernement d’Ehoud Barak ; Arie Arnon, professeur d’économie ; Uzi Baram, ancien ministre du Tourisme ; Haim Ben Shahar, professeur d’économie ; Schlomo Brom, brigadier général de réserve, ancien commandant adjoint de la division « planification stratégique de l’armée israélienne ; Avraham Burg, député de la Knesset et ancien président de la Knesset, ancien président de l’organisation sioniste mondiale ; Yoram Gabbai, président directeur général de « Peilim » ; Tzvia Grinfield, écrivain ; David Grossmann, écrivain ; Giora Inbar, brigadier général de réserve, ancien commandant en chef de l’armée israélienne au Liban ; Doron Kadmiel, brigadier général de réserve, ancien commandant en chef de l’artillerie israélienne ; David Kimche, ancien directeur général du ministère israélien des Affaires étrangères, ancien directeur adjoint du Mossad ; Menachem Klein, professeur de sciences politiques, expert sur Jérusalem ; Dov Lautman, homme d’affaires ; Daniel Levy, ancien conseiller du bureau du Premier ministre pour Jérusalem, membre de la délégation israélienne à Taba, Amnon Liptik-Shahak, ancien chef d’état-major de l’armée israélienne, ancien ministre des Transports ; Amram Mitzna, général de réserve, député à la Knesset, ancien chef du parti travailliste ; Haim Oron, député à la Knesset, ancien ministre de l’Agriculture ; Amos Oz, écrivain ; Ron Pundak, directeur général du Centre Pérès pour la paix ; Dalia Rabin, directrice de l’Institut Rabin, ancienne députée à la Knesset et vice-ministre de la Défense ; Alik Ron, ancien commandant de la police pour la région nord ; Nehama Ronon, membre du comité central du Likoud, ancienne députée à la Knesset et ancienne directrice générale du ministère de l’Environnement ; Avi Shaked, homme d’affaires ; Gideon Sheffer, général de réserve de l’armée de l’Air, ancien chef du Conseil natioànal de sécurité ; Dror Sternschuss, responsable des relations publiques ; Youli Tamir, députée à la Knesset, professeur de philosophie, ancienne ministre de l’Absorption ; Tzvia Valdan, docteur en psycho-philologie, A.B. Yehoshua, écrivain.

[5] dite improprement « pacte » ou « accord » de Genève - nous l’appellerons ici « initiative » quand il s’agit de la démarche, « projet d’accord » quand il s’agit du texte lui-même.

[6] Cf. Abraham Burg, ancien président de la Knesset, sioniste très religieux, écrit début septembre un article largement repris dans le monde sous le titre « la société israélienne s’effondre » où il dénonce l’abandon des « valeurs sionistes » ; fin octobre, le chef d’état-major, le lieutenant général Moshe Ya’alon a contesté la politique de bouclages, de couvre-feu et de barrages d’Israël ; début novembre, des anciens responsables des services de sécurité d’Israël (Shin Bet), Abraham Shalom (de 1980 à 1986), Yaakov Perry (de 1988 à 1995), Carmi Gillon (de1995 à 1996) et le général Ami yalon (de 1996 à 2000) critiquent la politique du gouvernement et préconisent l’arrêt de l’occupation et l’ouverture de négociations avec les Palestiniens et leur Président Arafat.

[7] Cette action a été l’objet d’une bataille politico-juridique en Israël. Dans un premier temps, l’Autorité de radiodiffusion israélienne a pris une décision interdisant les publicités en faveur de plans de paix non officiels en vertu de laquelle elle avait interdit la diffusion à l’antenne de publicités informant le public du début de distribution par la poste d’exemplaires du projet d’accord à tous les foyers israéliens. A la suite d’une requête présentée par les initiateurs du « Pacte de Genève » à la Haute cour de justice, celle-ci a annulé la décision prise par l’Autorité de radiodiffusion et nié à celle-ci le droit de refuser les publicités pour le « Pacte de Genève » ou « la Voix des peuples ».

[8] Même si des allègements calculés ont été effectués par le gouvernement israélien depuis l’annonce de l’initiative de Genève que ce soit au niveau des couvre-feux ou des barrages, ou même de l’accès des Musulmans à l’esplanade des mosquées.

[9] Les auteurs se donnent encore plusieurs mois, dans la limite d’un an pour aller au bout de cette rédaction.

[10] Ce qui fait dire à Adam Keller, porte parole de Gush-Shalom, qui a fait un intéressant travail sur la comparaison entre les trois projets mentionnés ci-dessus, « Le document de Genève considère l’IVG comme un partenaire actif dont le rôle ne se limite pas à répondre aux recours des Parties mais qui pourrait prendre l’initiative d’actions qu’il jugerait utile sur la base de rapports provenant de son propre personnel sur le terrain.

[11] « L’accord de Genève, une fenêtre ouverte sur l’espoir » Le Monde diplomatique décembre 2003

Article publié dans "Pour la Palestine" N°40 de décembre 2003
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