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Entretien avec Fatihya Barghouthi, maire de Bani Zaïd
publié le dimanche 13 janvier 2008 Première femme maire en Palestine, femme de prisonnier politique, F. Barghouthi est à la tête de la municipalité de Bani Zaïd, gros village de 6500 habitants en Cisjordanie occupée.
Présentez nous le village dont vous avez été élue maire en 2005 ? Est-ce un vote évident pour une Palestinienne ? F.B. : Nous sommes une société rurale [1], où la conscience sociale est très développée et où les femmes ont, historiquement, le droit à l’éducation et à l’emploi. C’est donc un résultat naturel que j’aie été élue maire. Je suis arrivée en quatrième position sur 13 [2].
De plus, j’ai une situation spéciale en tant que femme de prisonnier [3]. Majdi est un prisonnier spécial avec une expérience spéciale de la résistance et il a aussi contribué à me faire accepter. J’étais donc acceptable pour les militants. Le vote concernait les deux villages de Bani Zaïd et de Beit Rima où je suis aussi connue, j’y ai de la famille. Enfin, je n’ai pas eu non plus de problème avec les religieux, car pour eux la religion est aussi sociale et ils n’ont aucune difficulté à accepter qu’une femme travaille. Bien sûr, certaines personnes n’étaient pas convaincues, mais quand elles ont vu le travail réalisé, les difficultés ont disparu. Vous savez, j’ai été élue en tant que candidate indépendante, mais je suis bien sûr connue aussi pour mon engagement politique et social, et l’acceptation dont je jouis est un honneur pour moi. Quelles sont les compétences de la municipalité ? F. B. : Nous procurons les services à la population : l’eau, l’électricité, les routes, le traitement des eaux usées, le service d’ambulances. C’est nous qui donnons l’autorisation de construire. Nous gérons aussi les centres pour enfants. Nous sommes proches de la population mais limités par l’occupation. Pour l’eau, par exemple : c’est Israël qui décide de la quantité distribuée mais c’est à l’Autorité palestinienne que nous devons nous adresser s’il y a problème. Or, l’eau est toujours insuffisante en été (nous couvrons 5 villages , environ 12 000 habitants), l’approvisionnement n’est jamais régulier et nous n’y pouvons rien. Quand les Israéliens coupent l’eau, je ne traite jamais directement avec eux, je me refuse à discuter avec l’occupant, je m’adresse aux organisations de défense des droits humains et aux médias. Nous sommes aussi en responsabilité des projets. Nous avons un problème : nous ne recevons jamais les aides extérieures car le village a une réputation de résistance et depuis l’avènement du gouvernement Hamas nous sommes sur la liste des « non bénéficiaires ». Mais la situation s’est améliorée, notamment grâce à la France, par la coopération décentralisée ou la coopération avec des ONG. Ainsi nous avons un premier partenariat avec Bezons (Val d’Oise) et nous en espérons d’autres. Quelles sont les problèmes dus à l’occupation ? F.B. : Nous n’avons pas de problèmes dans la journée. C’est la nuit que les soldats viennent, toutes les nuits. Ils pénètrent parfois de force chez moi comme chez tous mes concitoyens. Ils viennent arrêter des résistants. Notre village compte l’un des plus hauts pourcentages de prisonniers (120 prisonniers). Le village est fermé par un portail sur la route principale qui y mène. Les soldats le ferment aux heures les plus actives de la journée, quand les gens vont au travail, les enfants à l’école, les jeunes à l’université, et quand ils en reviennent. Parfois toutes les entrées du village sont bloquées. C’est de la provocation, ils espèrent des réactions qui leur donneraient prétexte à plus de répression. Cette situation provoque bien sûr des traumatismes, notamment chez les enfants, aussi nous organisons des activités spéciales pour eux, avec des psychologues qui s’occupent des enfants. Nous organisons aussi des activités avec les mères et femmes de prisonniers et avec les familles qui ont perdu leurs maisons, ce pourquoi je suis en contact avec le ministère des Travaux publics pour la reconstruction des habitations. Grâce à ces activités et aux visites que nous faisons aux familles, nous ne constatons pas plus de problèmes ou de violence familiale qu’avant. Est ce que l’élection du Hamas en 2006 a changé la situation ? F.B. : Je n’ai pas constaté de changement interne (mais je n’étais maire que depuis un an). Nous travaillons avec les ministères, dans une relation décentralisée, sans contact direct fort avec le gouvernement. C’est la même chose maintenant avec le gouvernement Fayyad. En tant que municipalité, nous sommes libres. D’ailleurs le gouvernement ne finance pas les municipalités. Dans le village, trois des membres Hamas du conseil municipal sont –encore une fois- dans les prisons israéliennes, mais rien n’a changé. Et la rupture entre le Hamas et le Fatah n’a pas eu de conséquence dans notre village. Toujours cette conscience sociale et politique… Ce qui a changé est dû au boycott international de la Palestine. Les bouclages empêchent les gens de travailler, les salaires ne sont pas versés et la population ne peut payer ses impôts locaux. Les revenus de l’eau et de l’électricité ne rentrent pas non plus. Alors, la municipalité ne peut pas non plus payer les employés municipaux. Vous êtes femme , mère, femme de prisonnier et maire. Comment arrivez vous à tout faire ? F.B. : Au niveau de la municipalité je suis aidée par mes collègues, dont le docteur Rimawi qui m’épaule beaucoup. En tant que mère, j’ai l’aide de ma mère et de ma belle-mère. Je m’occupe de mes enfants (11 et 7 ans) le matin et je les conduis à l’école avant 8 heures. Ensuite je vais à la mairie et j’y travaille toute la journée. Je les retrouve le soir chez l’une ou l’autre de leurs grands-mères. En tant que femme de prisonnier, eh bien , je ne suis pas la seule…Je travaille avec Addameer [4] qui m’aide en retour. Depuis que Majdi a été enlevé à Jéricho et qu’il est détenu en Israël, je n’ai pas le droit de le voir. C’est très dur. Mes enfants, accompagnés par la Croix Rouge, ont parfois le droit de voir leur père. Tout cela renforce mon expérience. Vous savez que je suis la première femme arabe élue maire. Pour moi c’est extrêmement important, c’est un premier pas pour les femmes palestiniennes. Je veux aider les femmes, contribuer à défendre leurs droits. Il faut que ça réussisse. Que souhaitez vous dire à la population de France ? F.B. : Nous avons besoin de solidarité, cela veut dire beaucoup pour nous. Il faut que les Français, les Européens, viennent en Palestine, pour se faire une idée claire de la situation. Il faut aussi soutenir des projets sur le terrain. Grâce à des organisations de solidarité comme l’AFPS, nous nous renforçons. Vous devez organiser des coopérations avec des villages -dont le mien !- et des missions de solidarité. La France est signataire des Conventions de Genève, le peuple français a une responsabilité historique et morale. Il doit demander à ses dirigeants l’application de la Quatrième Convention, pour tous les droits concernés. Au président français ? F.B. : Je demande au gouvernement français et au président de prendre en considération la situation terrible des Palestiniens à la lumière de la situation internationale. Cette analyse doit leur permettre de juger correctement et de renforcer les efforts pour amener à une paix juste et durable, sur la base des résolutions des Nations unies. Ni plus, ni moins. Quelle est votre opinion sur la conférence d’Annapolis ? F.B. :Ce n’est qu’une façon pour Bush d’obtenir un gain politique. Les autres sont seulement les outils de sa politique contre l’Iran et la Palestine pour établir un nouveau Moyen-Orient. [5] Quant à la libération des quelque 250 prisonniers, elle devait faire que les gens « acceptent » ce qui se passait. Dans le village, les gens ont beaucoup parlé de ça, certains étaient pour, d’autres contre. Il y a eu des manifestations contre Annapolis à Ramallah, réprimées par l’Autorité palestinienne. Qu’espérez vous pour vos enfants ? F.B. : De vivre dans de meilleures conditions que les nôtres. D’ « avoir » la Palestine, la patrie (watani). Alors Majdi reviendra parmi nous. Nous jouirons enfin de nos droits, comme toutes les autres familles. [1] Bani Zaid se trouve à 27 km au nord-ouest de Ramallah, sur les collines de Cisjordanie. C’est un gros village d’environ 6500 habitants dans une zone d’oliveraies, avec une histoire qui remonte à l’époque romaine. [2] 5 Fatah, 5 Hamas, 2 FPLP, 1 représentant d’un parti de gauche et une indépendante, Fatihya [3] Majdi, le mari de Fatihya est l’un des militants du FPLP kidnappés par l’armée israélienne à Jéricho où ils étaient emprisonnés à la suite d’un accord passé en 2002 entre l’Autorité palestinienne (Yasser Arafat assiégé à la Muqata’a) et les Etats-Unis / Israël. Accusés de l’assassinat du ministre d’extrême droite israélien publiquement partisan de la déportation des Palestiniens dans les pays arabes voisins, ils étaient détenus par l’ANP sous « contrôle britannico -américain ». En 2006 Israël a mené un assaut contre la prison et, sans réaction des « surveillants », s’est emparé des prisonniers, détenus depuis –illégalement- en Israël.
[4] une ONG palestinienne de défense des prisonniers, basée à Ramallah [5] Le docteur Rimawi, présent durant l’entretien, ajoute, approuvé par Fatihya Barghouthi : « Les gens ont été trop déçus par Oslo. Depuis la partition, il n’y a aucune confiance en Israël ou dans les Etats-Unis. Aucune pression n’est faite sur Israël pour le contraindre à respecter au moins les Conventions de Genève. Israël n’a respecté aucun des accords signés avec l’OLP, comme s’il était au-dessus des lois. Bush a convoqué la réunion d’Annapolis parce qu’il ne veut pas quitter la Maison blanche sans avoir tenté quelque chose, mais Israël ne fera que gagner du temps ». Entretien réalisé le 9 décembre 2007 par Marc Prunier et Claude Léostic. Traduction de l’anglais et notes : CL
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