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Des armes pour faire le grand nombre de victimes
publié le mardi 20 novembre 2007 Marcel Francis Kahn - Supplément Pour la palestine n°55 Quand des bombes à fragmentation sont utilisées dans des zones manifestement habitées
par des civils, il s’agit de crimes de guerre.
Il est intéressant d’essayer d’affiner la notion de crime de guerre à propos d’un exemple précis de ce qui s’est passé l’été dernier au Liban et du choix des armes utilisées. Dans un documentaire israélien, on voit un missile guidé par laser qui vient détruire une voiture de façon très précise. J’ai moi-même été sous l’un de ces bombardements « très précis » dans la bande de Gaza qui montrent qu’effectivement l’armée israélienne est en possession d’armes extrêmement sophistiquées, capables d’une telle précision. C’est la raison pour laquelle je me suis attaché à voir ce qui s’est passé au Liban l’été dernier et à opposer à cette sophistication de la précision des armes l’usage de quelque chose que j’ai connu au Vietnam il y a 40 ans : les bombes à fragmentation. C’est cet exemple-là que je voudrais développer. Les Américains qui ont mis au point ces armes les ont modifiées pendant la guerre du Vietnam. La première arme à fragmentation, la bombe « ananas », était une bombe « classique », explosant par percussion contre le sol ou n’importe quelle structure. Mais la bombe dite « goyave », utilisée au Liban l’été dernier, est issue d’un procédé diabolique : il y a sur le côté des ailettes ; quand la bombe-mère a lâché plusieurs centaines de ces petites bombes, elles tournent dans l’air grâce à leurs ailettes et de cette façon le percuteur s’écarte par la force centrifuge tant que cette petite bombe tourne. Lorsque’elle arrive au sol et qu’elle touche une personne, une structure, le percuteur qui n’est plus retenu par la force centrifuge revient vers le centre, percute, la bombe explose et libère plusieurs centaines de petites billes qui vont causer des blessures terribles - et j’en ai examiné au Vietnam - parce qu’une seule personne peut en recevoir dix, vingt, trente... Mais le problème n’est pas seulement là. Dans une proportion d’environ 10 à 20% des cas, quand la bombe arrive au sol, le percuteur ne revient pas sur lui-même. Il ne revient sur lui-même que quand quelqu’un le touche ou le prend en main. Et là, l’explosion est immédiate. C’est la raison pour laquelle, au Liban comme au Vietnam, des enfants, voyant ces bombes comme des jouets, comme des petites balles, s’en sont saisis et il y a eu des explosions. Ces bombes pénètrent très peu dans le sol, mais quand même d’une dizaine de centimètres si bien que des gens peuvent marcher dessus et sauter comme sur une mine terrestre, la différence étant que là, l’emplacement n’est pas connu. Dans toutes les guerres classiques, y compris pendant la seconde guerre mondiale, les gens qui posaient des champs de mines élaboraient des plans, si bien qu’il a été possible de déminer ces zones. C’est totalement impossible dans ce cas-ci parce que la répartition de ces petites bombes est aléatoire. Des armes contre les civils Ces bombes sont des surplus de la guerre du Vietnam que les Américains, se rendant par conséquent complices d’un crime de guerre, ont vendus aux Israéliens en leur demandant d’ailleurs -paradoxe - de ne pas les utiliser contre les populations. Mais alors contre qui ? Il n’y a pas, comme pendant la guerre de 1914-1918 ou en 1939- 1945, des vagues d’assaut qui montent vers l’adversaire et contre lesquelles il pourrait relever d’une certaine logique militaire de les utiliser. Par conséquent le fait de les avoir utilisées pendant la guerre du Liban dans des zones peuplées constitue à l’évidence un crime de guerre. Et les Américains qui les ont fournies sont complices de façon directe d’un crime de guerre. Mais curieusement, les Américains ont protesté contre l’utilisation inappropriée d’un certain nombre d’armes y compris celles-ci. Parce qu’il est apparu évident que cette utilisation allait causer la mort de civils et que, comme l’avait dit Guillaume II au moment de la guerre de 1914, « nous n’avons pas voulu cela ». Cela a posé un problème aux Israéliens eux-mêmes. Le général Dan Halutz, dans deux articles parus dans Ha’aretz, dit avoir donné des ordres explicites pour qu’on ne dirige pas ces armes contre la population et se demande pourquoi ils n’ont pas été respectés. C’est-à-dire que les responsables israéliens reconnaissent en quelque sorte la matérialité de ce crime de guerre. Dans le rapport de la [commission d’enquête Winograd, ndlr], qui a étudié les responsabilités dans la guerre du Liban, il n’y a pas un mot sur ce crime de guerre que constitue l’utilisation des bombes à fragmentation dans des zones manifestement habitées par des civils. Cette guerre a été la guerre de l’armée israélienne contre le Hezbollah car il ne faut pas oublier que l’activité du Hezbollah - tuer ou enlever des militaires israéliens - était une action de guerre. La réponse israélienne était logiquement militaire : contre les bunkers dans la zone entre le Litani et la frontière. A quoi rimait donc, par conséquent, ces épandages de bombes à fragmentation sur le territoire libanais si ce n’était pas une action de terreur, complétée par la destruction d’édifices civils (réservoirs de pétrole, etc.), actions destinées à influencer par la terreur la population libanaise et par son intermédiaire les dirigeants libanais ? Il n’y a aucune autre explication. Au moment où Israël se vantait de disposer d’armes ultra sophistiquées - et il est exact qu’ils les possèdent - l’utilisation d’une arme obsolète (puisqu’elle a plus de cinquante ans de mise au point) et dont l’utilisation au Vietnam a été parfaitement encadrée et connue, est bel et bien constitutif d’un crime de guerre.
Choix des armes et crimes de guerre Il y a eu d’autres armes pour lesquelles j’ai moins de détails et de preuves matérielles, comme par exemple l’utilisation du phosphore. Le phosphore blanc est épouvantable parce qu’il n’est pas repérable à la radio et entraîné par différents projectiles à l’intérieur de la peau, il continue à brûler et à déchirer les chairs pendant très longtemps. Les militaires israéliens reconnaissent cette utilisation contre les bunkers et, disent-ils, à titre uniquement militaire. Or, il est impossible d’avoir une utilisation strictement militaire de ce type d’armes, et j’ai vu des photos de gens très horriblement brûlés, avec des amputations, qui pouvaient correspondre à des brûlures par le phosphore blanc. J’ai moins d’éléments sur l’uranium appauvri. C’est un problème difficile dont on a parlé au moment de la guerre du Golfe. L’uranium appauvri permet d’obtenir des munitions ayant des propriétés particulières de résistance et de dureté, efficaces contre des structures dures comme des bunkers. Il n’a pas en soi de propriétés radioactives très importantes. Y a-t-il eu d’autres essais avec un uranium « moins » appauvri ? Je n’ai pas de détails précis et ne puis en dire plus. Au plan des conséquences médicales de l’utilisation de ce genre d’armements, je peux seulement dire qu’il m’a été donné de voir au Vietnam et dans la bande de Gaza les dommages que font à la population, notamment aux enfants, des myriades d’éclats de bombes de ce genre... Quelquefois, des gens peuvent dire : « Au fond, vous perdez votre temps car ce ne sont pas les armements par eux-mêmes qui sont scandaleux, c’est la guerre en soi, c’est d’avoir une activité dont le but est, comme dans la chanson ‘Le déserteur’, de ‘tuer des pauvres gens’. » Il faut résister à cet argument, et c’est ce que nous avons fait lors du tribunal Russell [sur le Vietnam, ndlr] et c’est probablement ce que nous ferons encore lorsque nous organiserons une session de tribunal sur Israël et la Palestine. Comme j’ai essayé de le démontrer pour les bombes à fragmentation, ce qui fait problème, c’est bien la manière dont ces armes sont utilisées. Vous aviez demandé que l’on donne des cartes sur les endroits où ces bombes sont tombées ; c’est impossible. Pourquoi ? Alors que les mines sont déposées à des endroits précis et repérables, quand la bombe à fragmentation explose en libérant des sous-munitions, selon le vent, la nature, l’altitude de l’avion, elles vont être réparties de façon relativement aléatoire sur une zone d’1 à 3 km de long et de large et par conséquent il est impossible d’en dresser une carte, autrement que par la recherche sur le terrain des volontaires. Certains d’entre eux ont d’ailleurs eu des accidents car elles sont parfois difficilement repérables. Ce n’est pas par les armes qu’on définit la nature et l’existence d’un crime de guerre, mais par la manière dont elles sont utilisées, les raisons pour lesquelles elles sont utilisées. C’est ce qui justifie les actions que nous avons entreprises et que nous entreprendrons pour condamner ce type d’agissement. Transcription de Françoise Feugas. Le titre, le chapeau et les intertitres sont de la rédaction. Marcel Francis Kahn, professeur émérite de médecine.
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