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La guerre des Six jours, une brutale révélation
publié le mercredi 3 octobre 2007

Monique Etienne - Pour la Palestine n°54
 
Témoignage
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Portraits de fedayins, Saida, Liban (1967-1970). À partir des années 1960, la Résistance (OLP), qui recrute désormais à une large échelle, dit la fierté d’une visibilité retrouvée. Les fedayins, avant de s’enrôler et de rentrer en clandestinité, passent... par le studio du photographe pour se faire tirer le portrait. Image extraite du livre d’Elias Sanbar Les Palestiniens - La photographie d’une terre et de son peuple de 1839 à nos jours, Editions Hazan. © Hachem al-Madani

La guerre de 1967, dite « guerre des Six Jours » a non seulement déterminé mon engagement pour le droit et la justice en Palestine, mais elle a fondé mon exigence d’analyse critique : celle de toujours chercher ce qui se cache derrière les « vérités » assénées comme des évidences... Enfant de l’après-guerre, j’ai grandi dans un monde marqué par la guerre froide et les soubresauts des conflits coloniaux. Le traumatisme de la révélation des camps d’extermination nazis et du génocide des juifs avait conduit mes parents à s’engager fortement dans le combat pour la paix et pour le respect de l’indépendance des peuples. Le « plus jamais ça » s’incarnait pour moi dans la dénonciation des crimes coloniaux en Indochine, puis en Algérie.

En 1967, j’avais 16 ans ; je commençais à m’engager contre la guerre au Vietnam, contre les essais nucléaires français. J’étais profondément antiraciste. C’était l’époque du Che et des guerillas en Amérique Latine. Je me rappelle le choc, lorsque j’avais vu au cinéma Nuit et Brouillard d’Alain Resnais. L’image au ralenti de ces corps poussés par la pelleteuse vers l’abîme des fosses communes hantait mes pires cauchemars. Auschwitz, Dachau, Buchenvald représentaient le comble de l’abomination. C’est ainsi que j’étais ultra-sensible au drame des juifs et que lorsque la guerre fut déclenchée en 1967, j’adhérais naturellement à la thèse israélienne. Une fois de plus, le peuple juif était menacé d’être « rejeté à la mer ». J’ai retrouvé un extrait de mon journal daté du 6 juin 1967. Voilà ce que j’écrivais : « Ce peuple a toujours été persécuté. Une malédiction pèse sur lui. Bien sûr, il a des torts ; il s’est emparé d’un pays arabe, il a expulsé des “minorités” arabes. Mais ce n’est pas une raison pour détruire un travail acharné, des réalisations formidables. Nasser excite un nationalisme exacerbé et une haine féroce, prônant l’extermination de la race juive... ». Comme tant de militants socialistes ou du PSU que je connaissais, j’admirais l’organisation collective des kibboutz... et ce peuple qui, croyais-je alors, avait fait « fleurir le désert ». J’avais parfaitement intégré le mythe fondateur d’Israël : « une terre sans peuple pour un peuple sans terre ». Et tout ce que je lisais, tout ce que j’entendais autour de moi, malgré l’engagement de mes parents au PSU, me confortait dans cette vision d’un petit pays courageux, havre de paix pour les rescapés du nazisme et des pogroms. Spontanément j’allai offrir ma solidarité aux juifs de La Rochelle.

Paradoxalement, la « guerre des Six Jours » a été pour moi, d’une façon aussi brutale que mon soutien à Israël, la révélation de l’existence du peuple palestinien, grand absent invisible de l’époque. En effet, deux semaines après la fin victorieuse de cette guerre éclair, au cours d’une rencontre internationale avec des représentants des mouvements de libération du Tiers Monde, je fis la connaissance d’un Palestinien - un mot inexistant dans mon vocabulaire- qui m’expliqua l’histoire de la Palestine depuis Balfour. Je découvrais la Nakba, refusant dans un premier temps d’y croire, pensant qu’il voulait me manipuler, puis capitulant devant l’évidence des faits historiques. Peu de temps après, les camarades du PSU divulguèrent le numéro historique des Temps Modernes sur le conflit du Proche-Orient qui acheva de me convaincre que le combat pour la libération de la Palestine s’intégrait dans celui, universel, de l’émancipation des peuples.

Un an après, j’entrais à la fac de Poitiers où j’ai eu la chance, militant au sein du Comité anti-impérialiste, de connaître Ezzedine Kalak [1] qui fut un compagnon de lutte jusqu’à son assassinat. Pourquoi est-ce que je raconte cette histoire ? Parce qu’elle est symbolique des idées de l’époque et qu’elle me permet de comprendre comment s’est ancré, en France et en Europe, ce soutien irrationnel à Israël, ce refus de « voir », cette culpabilité de trahir qui continuent encore aujourd’hui, à paralyser certains. Avec une parfaite bonne conscience, armée des meilleurs sentiments antiracistes et de toute la compassion envers les souffrances d’un peuple, j’avais été abusée et j’avais cautionné une injustice. Je me suis promis dès lors, de garder les yeux ouverts et de ne plus me laisser guider par mes seules émotions.

Cette prise de conscience de la nature coloniale et expansionniste d’Israël ne m’a jamais conduite à banaliser le génocide des juifs. Mais elle m’a permis de mettre en perspective le drame de l’extermination des juifs avec le nazisme et l’histoire de l’antisémitisme en Europe et de dissocier la question juive de celle du sionisme et d’Israël. Et de continuer à faire du combat anti-fasciste et antiraciste une priorité, avec en résonance intime le message d’Alain Resnais : « La guerre s’est assoupie, un oeil toujours ouvert...Qui de nous veille pour nous avertir de la venue des nouveaux bourreaux ? ». Plus globalement, la guerre de 1967 a marqué le début de la longue marche vers la visibilité de la Palestine dont parle Elias Sambar. A l’époque, nous étions très peu à vouloir l’entendre et les inlassables interventions d’Ezzedine ressemblaient à un baroud d’honneur se heurtant aux agressions continuelles des « amis d’Israël » qui ne décoléraient pas de voir surgir cet « Autre » à qui ils déniaient tout droit d’exister, selon les bons mots de Golda Meir.

Il a fallu attendre vraiment 1987 et la Première Intifada pour que l’opinion bascule et reconnaisse enfin la terrible injustice subie par le peuple palestinien. Et de faire mienne, en ces temps dramatiques, où l’on se prend à douter de l’avenir, ces paroles optimistes de Camille Mansour [2] : « ...On ne peut pas dire que rien n’avance. Du point de vue idéologique, nous avons fait des progrès immenses. Le peuple palestinien n’existait pas, nous n’avions pas droit à un Etat. Israël a dû reconnaître le peuple palestinien, l’Etat palestinien, même s’il est en train de le vider de sa substance. Comment faut-il regarder ? Le verre à moitié vide ou à moitié plein ? L’avenir nous le dira. »

[1] Représentant de l’OLP en France de 1974 jusqu’à son assassinat en 1978.

[2] PLP n°48, décembre 2005, Entretien avec Camille Mansour : « J’ai confiance dans la résilience du peuple palestinien »

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