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Jéricho, ses colons, ses dattes et forçats
publié le lundi 19 février 2007 Martine Hassoun, Pour la Palestine n°52 Le gouvernement israélien,
projetant de fixer
unilatéralement les frontières
d’Israël d’ici 2010, envisage
notamment de ne pas restituer
aux Palestiniens les riches
régions agricoles de la vallée
du Jourdain. D’ores et déjà, des
milliers de travailleurs
palestiniens sont contraints de
travailler dans les colonies
agricoles. Dans des conditions
qui violent toutes les normes
minimales de l’OIT.
Combien sont-ils exactement, ces travailleurs agricoles palestiniens qui tentent jour après jour de gagner quelques dizaines de shekels dans les colonies agricoles israéliennes de la vallée du Jourdain : plus de 8000, selon l’estimation de l’administration civile israélienne du travail ou moins de 2000 comme l’affirment les autorités locales ? Nul ne le sait avec précision. Voudrait-elle le savoir que l’Autorité palestinienne elle-même ne le pourrait pas puisqu’elle ne dispose d’aucun moyen légal d’imposer une visite de ces lieux. Quant aux ministères de l’Industrie, du Travail ou du Commerce israélien, ils préfèrent bien sûr fermer les yeux sur les conditions de travail des hommes et des femmes qui sont ici employés : totalement en contradiction avec le droit fondamental de l’Etat et même de toutes les conventions internationales. 7 à 8 shekels de l’heure pour les ouvriers agricoles Face à ce silence assourdissant, un homme a voulu en savoir plus : S. Alinat, coordinateur des activités en Palestine de l’Ong israélienne Kav Laoved (voir encadré). Il vient de rentre public un rapport sur ces forçats sans nom ni visage. Ses conclusions sont accablantes : ni fiche de paie, ni enregistrement devant les autorités du travail israélien, les travailleurs agricoles palestiniens qui s’emploient dans les colonies israéliennes de la vallée du Jourdain sont livrés à l’arbitraire le plus total. Pour un salaire de 50 et 60 shekels pour sept heures de travail par jour, ils travaillent sans pouvoir justifier d’un employeur attitré. Déplacés sans cesse d’une exploitation à une autre, la plupart d’entre eux sont donc d’autant plus facilement licenciés qu’ils n’ont aucune existence légale. Pas de congés payés, pas de bonus pour les jours de repos hebdomadaires ou les vacances religieuses, ils sont rémunérés a minima. Dans certaines exploitations, les temps de repas ne sont pas prévus et les toilettes souvent absentes. La plupart des travailleurs ne disposent d’aucun équipement de protection, en particulier contre les pesticides ou le soleil. Un travail d’esclave mais pourquoi les colons se gêneraient-ils ? Quand le travail fait défaut à toute une population, ceux qui en cherchent ont bien du mal à poser leurs exigences... De 10 à 30 shekels par jour pour les intermédiaires palestiniens Ces travailleurs qui souvent sont prêts à tout pour garder leur emploi viennent de tous les coins de la Cisjordanie : des villages avoisinants, bien sûr, mais aussi désormais de Ramallah, de Jénine et de Naplouse où le Mur empêche la plupart d’entre eux de trouver un autre emploi et les pousse à se rendre dans ces lieux. La plupart d’entre eux ne se connaissent pas et leur seule préoccupation est de garder leur travail le plus longtemps possible. La concurrence qui existe entre eux existe aussi entre les intermédiaires palestiniens qui les conduisent sur les lieux, des sortes d’agents recruteurs qui fournissent aux employeurs la maind’oeuvre dont ils ont besoin et reçoivent pour chaque travailleur proposé une commission de 10 à 30 shekels par jour en fonction du lieu duquel ils l’amènent. Ces intermédiaires n’ont aucun contrôle sur les conditions de travail qui sont proposées à la main d’oeuvre qu’ils recrutent. La plupart d’entre eux ne sont liés par aucun contrat avec les employeurs israéliens. Même si les relations peuvent être bonnes avec les colons donneurs d’ordre, leur fonction est avant tout de pourvoir les exploitations en bras, de servir d’interprètes et d’assurer le transport des hommes et des femmes qu’ils ont recrutés. Kefach est l’une des leurs. Elle fait l’intermédiaire entre les employeurs israéliens et des travailleuses agricoles palestiniennes. Elles les conduit sur les lieux de travail et, pour leur tâche quotidienne, elle reçoit une commission de 10 shekels par jour et par personne. Kefach est responsable de la distribution de la paye. Sur requête de Kav Laoved et de la PGFTU, le syndicat palestinien, un juge lui a fait savoir qu’elle pouvait être poursuivie par les travailleuses dont elle avait la charge pour les conditions qui leur étaient faites et dont elle devenait complice : des salaires bien en-dessous du minimum requis par la loi israélienne, des conditions de travail contraires à toutes les réglementations ; absence de congés payés, d’assurance sociale, non-respect des horaires légaux. S’en est-elle inquiétée ? Le rapporteur ne le dit pas. Ce qu’il précise indique que les travailleurs, eux, doivent vraiment le vouloir pour pouvoir se défendre. Surtout ne jamais se plaindre Rares en effet sont ceux qui, employés dans l’une des vingt et une colonies agricoles israéliennes de la vallée de Jéricho, disposent d’un permis de travail. Au cours de l’année qui vient de s’écouler, refuser des permis pour « raisons de sécurité » est même devenu une pratique courante pour l’administration civile des travailleurs agricoles de Jéricho. Ce motif est opposé à la plupart des postulants, même à ceux qui n’ont jamais eu d’« activités anti-israéliennes », de poursuites criminelles ou de poursuite pour quelconque « trafic ». Résultat, l’inquiétude est permanente. Et chacun de ceux qui veulent pouvoir gagner leur vie dans les colonies doivent accepter les conditions qui leur sont faites. Les travailleurs savent très bien qu’en cas d’accident du travail, ni leurs employeurs ni les intermédiaires palestiniens n’assumeront leurs responsabilités. A eux reviendra la charge de payer les frais médicaux qui en découleront. Et ce genre d’incident signifie pour la plupart la perte de leur emploi. Survivre comme « Taxi driver » Pour assurer les cadences, de nombreux travailleurs agricoles sont tenus de rester de trois à six heures assis au sommet des dattiers. Cette pratique, connue dans la vallée sous le nom de « Taxi Driver », a été inspirée de celle utilisée aux Etats- Unis pour exploiter la main-d’oeuvre mexicaine. De quoi s’agit-il ? A l’aide d’une grue, l’employeur hisse le travailleur en haut de l’arbre et le laisse à la tâche pendant de longues heures sans qu’il ait aucune possibilité de descendre. Les travailleurs se sont souvent plaints de ces conditions de travail extrêmement dangereuses. S’ils ont besoin de se rendre aux toilettes, ils doivent attendre que leurs employeurs acceptent de les descendre. La peur de tomber, de se blesser et, pour finir, de perdre son travail est constante. Beaucoup finissent par nier la dangerosité de la tâche pour pouvoir gagner leur vie. L’un d’eux raconte ainsi qu’il n’y a aucune raison de s’inquiéter. Il a commencé à ramasser les dattes quand il avait 14 ans et pense qu’il est parfaitement normal de passer de longues heures en haut des arbres. Il ne nie nullement l’existence des insectes, des serpents et des abeilles qui menacent en permanence, encore moins les vents forts qui agitent les arbres, risquant de les faire tomber, ses camarades et lui. Simplement, explique-t-il, cette épreuve le rend plus fort. C’est pourquoi, dit-il, « j’ai survécu et je persiste dans ce travail depuis des années tandis que les autres le quittent dès les tout premiers jours. » En principe, et jusqu’ici, personne n’osait se plaindre de telles conditions de travail par crainte de perdre son emploi. Mais malgré les difficultés et le chômage récurrent auxquels sont confrontés les travailleurs palestiniens, les choses commencent à changer. Avec l’aide de Kav Laoved, la PGFTU contourne aujourd’hui l’interdiction qui lui est faite de se rendre sur les lieux de travail pour engager des actions de sensibilisation auprès des personnes employées dans les colonies industrielles. Le mur du silence est en train de tomber. Reste à faire respecter la loi. Martine Hassoun Kav Laoved Kav Laoved est une ONG israélienne chargée de la défense des travailleurs migrants. Longtemps concentrée sur celle des travailleurs palestiniens, elle se consacre aujourd’hui, pour l’essentiel, à celle des travailleurs chinois, philippins, roumains ou thaïs qui ont pris la relève dans les sociétés du bâtiment ou les secteurs d’aide à la personne en Israël. Mais les contacts n’ont pas été rompus avec la Palestine. |
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