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" Une logique d’affrontement sécuritaire et militaire "
publié le dimanche 12 septembre 2004

Leïla Shahid
 
Pour la représentante en France de l’Autorité palestinienne, Leïla Shahid, Ariel Sharon fait de la bande de Gaza une " bombe à retardement ". Entretien avec l’Humanité, 8 septembre 2004.

*Comment réagissez-vous au raid mené par l’armée israélienne à Gaza [1] ?*

Leïla Shahid. "C’est un nouveau raid meurtrier, mené en plein centre-ville, avec des dégâts terribles sur le plan humain. Cela montre la contradiction totale d’Ariel Sharon qui, d’une part, dit qu’il veut se retirer de Gaza, et qui, d’autre part, bombarde le centre-ville avec l’aviation. Je crois que c’est la preuve de l’échec de sa politique sécuritaire et militaire, qui n’a pas suscité au sein des mouvements politiques palestiniens le sentiment qu’Israël cherche réellement une trêve ou un accord négocié. Tant que Sharon sera dans cette logique d’affrontement uniquement sécuritaire et militaire, sans aucune vision politique, nous allons aller de désastre en désastre sur le plan humanitaire et politique."

*Quels objectifs poursuit, selon vous, Ariel Sharon à Gaza, d’où il affirme vouloir retirer ses troupes ?*

Leïla Shahid. "Sharon mène un projet déterminé : se retirer de Gaza pour se débarrasser de 1,3 million de citoyens palestiniens qui sont, pour lui, un danger avant tout démographique. Il veut garder le contrôle total de la frontière aérienne, maritime et terrestre de Gaza. Sharon va faire de Gaza une immense prison qui va devenir une bombe à retardement.

Il ne se retire pas pour permettre l’autodétermination des Palestiniens ou dans une vision de paix au service de la " feuille de route " [2] . Sharon a déclaré officiellement, lundi, que la " feuille de route " était morte.

En se débarrassant de la bande de Gaza, il cherche aussi à mieux contrôler la Cisjordanie, où la colonisation s’intensifie. La construction du mur continue à une vitesse accélérée : ces derniers jours, les autorités israéliennes ont ordonné le début des travaux au sud, dans la région de Hébron et à Jérusalem, précisément là où la Cour de justice israélienne avait demandé l’arrêt de la construction.

Ariel Sharon a profité de la campagne électorale américaine et de la situation en Irak, qui accapare les diplomaties, pour créer des faits accomplis qu’il espère irréversibles. Mais ce que cette politique va susciter, c’est l’accroissement de la violence en Israël et en Palestine".

*Quelle est, aujourd’hui, la situation politique à Gaza ?*

Leïla Shahid. "Très grave, et même inégalée en cinquante-six ans de tragédie palestinienne. Aujourd’hui se conjuguent, en même temps, l’absence totale de perspective politique négociée avec le gouvernement Sharon et une crise politique réelle au sein de la société palestinienne en général, pas seulement de l’Autorité. Trois années de sape des institutions gouvernementales palestiniennes laissent évidemment des dégâts.

Par ailleurs, sur le plan économique et social, la situation est très inquiétante à Gaza : le chômage atteint aujourd’hui 80 % dans des régions comme Bet Hanoun et Khan Younes. Deux tiers de la population vivent maintenant sous le seuil de pauvreté, contre un tiers auparavant.

Depuis trois ans, les Palestiniens sont complètement enfermés dans cette immense prison qu’est devenue la bande de Gaza. Même ceux qui ont un emploi ne peuvent pas se rendre à leur travail parce que, la majorité du temps, la bande est divisée en trois par les barrages de l’armée israélienne qui ouvre et qui ferme le passage selon ses desiderata".

*Dans ce contexte, l’Autorité palestinienne pourra-t-elle organiser des élections en 2005, comme elle l’a annoncé ces derniers jours ?*

Leïla Shahid. "L’Autorité palestinienne est devant une situation surréaliste. D’un côté, on lui demande d’assumer ses responsabilités politiques - alors qu’elle est totalement assiégée par l’armée israélienne, qu’elle a perdu la souveraineté sur la quasi-totalité des territoires, et que son président, Yasser Arafat, est littéralement prisonnier dans son bunker à Ramallah -, d’un autre côté, l’Autorité est pressée par les instances internationales mais aussi, et surtout, par la population palestinienne d’essayer de faire bouger les choses.

La seule chose que l’Autorité puisse faire dans une situation, dans laquelle elle a les pieds et les poings liés, c’est d’essayer de créer une dynamique politique interne en organisant des élections. L’Autorité n’a aucun autre moyen d’amener Sharon à une volonté de négociation, au moment où la situation en Irak et la présidentielle américaine paralysent les diplomaties.

La tenue des élections permet à l’Autorité palestinienne de montrer qu’elle est prête à renouveler l’équipe politique, qui est là depuis 1996 et qui a déjà terminé son mandat. Il est évident qu’organiser des élections municipales, législatives et présidentielle dans une situation d’occupation est pratiquement quelque chose d’impossible. Nous avons décidé de lancer quand même l’inscription des électeurs et des candidats pour essayer de sauver une situation interne politique qui ne peut pas continuer à stagner".

[1] l’attaque par des hélicoptères de combat et des chars de l’armée d’occupation israélienne contre un stade de Gaza, qui a fait 14 morts, militants du Hamas, et de très nombreux blessés,le 7 septembre 2004[note de CL, Afps]

[2] le plan de paix international initié début 2003 par les États-Unis, l’ONU, l’Union européenne et la Russie - NDLR

Entretien réalisé par Paul Falzon pour le journal l’Humanité

Article paru dans l’édition du 8 septembre 2004

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