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Des uniformes à 10 shekels
publié le jeudi 2 septembre 2004

Armanda Dos Santos
 
Leur tache : confectionner les uniformes verts turquoise pour les personnels des hôpitaux israéliens de Tel-Aviv.

Leur local improvisé se situe dans le centre du camp de réfugiés de Balata, à Naplouse (nord de la Cisjordanie), dans une pièce spécialement aménagée au rez-de-chaussée de la maison de l’un d’entre eux, dans une des nombreuses ruelles exiguës du camp. Trois hommes et trois femmes se cloîtrent là, tous les jours, clandestinement, à l’abri des regards. Tous sont résidants du camp. Leur tache : confectionner les uniformes verts turquoise pour les personnels des hôpitaux israéliens de Tel-Aviv.

Six machines à coudre sont disposées dans un coin de la pièce étroite et poussiéreuse. Sur le sol traînent déjà quelques blouses de chirurgien, finies et prêtes à partir. Il est bientôt 23 heures. Khaled et Aladdin [1] s’activent toujours sur leurs machines à coudre, fumant de temps en temps quelques cigarettes, la lumière à demi éteinte. « Les trois autres sont déjà rentrés chez eux, ils ont des familles, avance Khaled, le propriétaire. Nous, on finit quelques blouses et ce sera tout pour aujourd’hui.

En général, poursuit-il, chacun en confectionne une cinquantaine par jour. » Combien sont-ils payés ? « 10 shekels [2] par blouse finie. La même marchandise coûterait cinq fois plus si elle était fabriquée par des Israéliens. Une fois les uniformes terminés, ce sont des Palestiniens de Jérusalem, seuls détenteurs de la carte d’identité bleue des citoyens habitant Israël, qui apportent la marchandise jusqu’à Tel Aviv. »

« Depuis le début de l’Intifada d’Al Aqsa, renchérit Aladdin, nous n’avons plus le droit de nous rendre en Israël. Des dizaines de milliers de palestiniens qui gagnaient auparavant leur vie et celle de leur famille en travaillant en Israël sont désormais sans emploi et sans revenu. »

En effet, après plus de 37 ans d’occupation et surtout 4 ans d’Intifada, la dynamique économique des territoires est aujourd’hui brisée.

La confiscation des terres, le détournement de l’eau, les blocages administratifs ont été des armes formidables pour détruire le développement agricole et industriel palestinien, permettant aux producteurs israéliens d’écouler leurs produits et de tirer parti d’une main d’œuvre palestinienne flexible et bon marché.

En outre, à cause de l’enfermement, des points de contrôle et en raison de la fermeture des routes qui relient les villes palestiniennes entre elles, plus de 200 000 personnes ne peuvent plus se rendre sur leur lieu de travail. En quelques semaines, après l’éclatement de la deuxième Intifada, l’économie palestinienne s’est réduite d’à peu près 50 %.

« Le blocus [aérien, maritime et terrestre] que nous impose Israël a fini par complètement paralyser notre économie, déjà si vulnérable. La construction du Mur l’affaiblit encore davantage, anéantissant toute perspective d’avenir, explique Aladdin. A tel point que des millions de personnes, en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza, sont touchées par une pauvreté sans précédent, surtout dans les camps et les villages. »

Un rapport des Nations Unies (3) [3], publié le 30 juillet, parle en effet de 2 millions de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté, avec moins de 2 dollars par jour, soit 63% des Palestiniens, ce qui signifie une paupérisation massive de la population. Les niveaux se sont toutefois avérés sensiblement plus élevés à Gaza (83%) qu’en Cisjordanie (52%). En Cisjordanie, la pauvreté a particulièrement augmenté dans les communautés rurales du nord-ouest. Au total, toujours selon le rapport des Nations Unies, 42% des familles palestiniennes dépendent de l’aide humanitaire.

« La guerre économique menée par Israël fait partie de la stratégie militaire et politique qui vise à provoquer la lassitude des Palestiniens et à les mettre à genoux, reprend Khaled, brûlant une dernière cigarette. Mais à quoi bon ? Nous sommes déjà comme morts. Les israéliens peuvent rentrer dans le camp quand bon leur semble, et nous abattre... dans l’indifférence générale. »

A Balata, la nuit est déjà bien avancée quand les deux hommes décident d’arrêter leurs machines.

Une centaine d’uniformes au total jonchent le sol. Sur le col, une étiquette : « Made in Israël »…

[1] Pour préserver leur anonymat, les noms des personnes interviewées ont été changés

[2] 1 shekel = 0.18 euros

[3] Economic and Social Repercussions of the Israeli Occupation on the Living Conditions of the Palestinian People in the Occupied Palestinian Territory, including Jerusalem, and of the Arab Population in the Occupied Syrian Golan http://www.escwa.org.lb/main/pal/publications.html

Transmis de Ramallah le 01 septembre 2004 pour le site de l’AFPS.
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