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Une bipolarité difficle à dépasser
publié le mercredi 17 janvier 2007

Salim Tamari, Pour la Palestine n°52
 
« Si la solution de deux Etats échoue cela ne conduit pas nécessairement à un Etat. Je ne pense pas que la solution d’un seul Etat, qu’on le qualifie de “binational” ou de “démocratique et laïque” constitue une alternative crédible, parce que dans les faits, nous aurions un régime colonial avec un système d’apartheid et la fragmentation des territoires et de la société. »

Pour la Palestine : Quelles sont, aujourd’hui, les perspectives pour briser le boycott et sortir de la crise institutionnelle palestinienne ?

Salim Tamari : Il y a encore quelques jours la situation était dans une impasse du fait de la décision de la communauté internationale de punir les Palestiniens pour avoir élu le Hamas et parce que le nouveau gouvernement ne reconnaissait pas les traités internationaux signés par ses prédécesseurs. Nous subissons deux blocus : le blocus israélien qui fragmente le pays en différentes régions et le blocus américain et européen imposé sur les finances, qui ruine notre économie. Ces derniers jours, la situation semble échapper à la voie dramatique puisque la présidence et le Premier ministre ont été capables d’élaborer un plan qui n’est pas encore finalisé pour former un gouvernement qui serait constitué de personnalités publiques reconnues par les deux parties. Dire que nous avons brisé l’isolement est encore prématuré mais au moins, la vie quotidienne va-t-elle probablement changer. Ce ne sera malheureusement pas encore le cas de la politique israélienne d’encerclement des territoires occupés, de fragmentation en cantons, de colonisation et de blocus total de Gaza.

La situation a changé également aux Etats-Unis avec les élections au Congrès et le bourbier irakien. Ils vont entrer dans une phase plus accommodante. James Baker va tenter d’agir sur deux fronts : le front syro-iranien pour aider la stratégie américaine en Irak et le front israéloarabe pour convaincre les Arabes que les Etats-Unis ne sont pas totalement du côté israélien. La situation internationale nouvelle est favorable à un nouveau compromis.

PLP : Est-il possible de sauver la solution de deux Etats ?

S.T. : La notion de deux Etats est fondée sur la conception d’une entité nationale viable. Si cette entité nationale est fragmentée par des colonies et par le blocus, objectivement ce ne sera plus un Etat que de nom, sans bases valables. On ne peut les créer qu’en mettant en cause fondamentalement les colonies. Et Israël a peur de défier les colons parce qu’ils ont infiltré les forces de sécurité, l’armée et le gouvernement. Les Israéliens trouvent qu’il est plus facile de maintenir le régime colonial que de risquer de provoquer un éclatement ou une guerre civile en Israël pour permettre la création d’un Etat voisin. L’unique voie pour contraindre Israël à se retirer, c’est une pression internationale ; à moins que les Palestiniens deviennent si forts qu’ils puissent pousser les colons hors de leur terre. Malheureusement ce n’est pas le cas. Si la solution de deux Etats échoue cela ne conduit pas nécessairement à un Etat. Je ne pense pas que la solution d’un seul Etat, qu’on le qualifie de « binational » ou de « démocratique et laïque » constitue une alternative crédible, parce que dans les faits, nous aurions un régime colonial avec un système d’apartheid et la fragmentation des territoires et de la société. Dans trente ans peut-être, le gouvernement israélien pourrait s’effondrer ou le nombre de citoyens arabes augmenter pour atteindre 40% de la population et le tiers du Parlement, ce qui créerait évidemment une situation différente. Mais il faudrait attendre trente ou quarante ans.

PLP : Quelle a été la stratégie du Hamas pour crédibiliser sa stature de parti de gouvernement ?

S.T. : Depuis son élection, Hamas n’a pas une stratégie très claire. Il conserve une rhétorique abstraite sur la résistance, alors que sur le terrain, les attaques en Israël ont cessé. Il pratique une surenchère verbale qu’Israël instrumentalise avec l’appui des Etats-Unis pour dénier toute légitimité à ce gouvernement. Hamas n’admet pas la feuille de route et bloque toute reprise de dialogue avec les Européens et les Américains ; dans le même temps, il n’est pas vraiment engagé dans la résistance. C’est la pire des stratégies possibles. Il a perdu le soutien de la communauté internationale exception faite de l’Iran et de la Syrie. Sur le plan intérieur, je pense que la popularité du Hamas a un peu baissé, mais la majorité du peuple le soutient pour sa réputation d’honnêteté. Il représenterait une sorte de gouvernement des « incorruptibles » comme au début de la Révolution française, mais qui repose sur une torsion philosophique compliquée. Il a accepté les conséquences d’Oslo puisqu’il a décidé de participer aux élections, mais il rejette les principes d’Oslo. Le gouvernement assimile « être propre » à « être radical » et, à ce titre, il doit rejeter le compromis de deux Etats. Alors que nous savons qu’un nombre significatif des leaders du Hamas, dont probablement le Premier ministre Haniyeh, et beaucoup de militants, acceptent la solution de deux Etats par souci de réalisme, ils ne veulent pas entrer en conflit avec des leaders plus radicaux comme Khaled Mecha’al et le ministre des Affaires étrangères. Et pour ne pas diviser le mouvement, ils ne cherchent pas à articuler ce soutien de deux Etats avec un programme de gouvernement. Le dilemme est qu’Hamas pense, parle, agit comme s’il était encore une force d’opposition, alors qu’il est au gouvernement. Pour sortir de cette impasse, il lui faudra accepter un gouvernement de transition qui autoriserait le Président palestinien à conduire des négociations au nom du Parlement.

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© Amjad Rasmi, Arab News
A ramer en sens inverse, le Hamas et le Fatah, sous menace israélienne, couleront tous les deux.

PLP : Quelle est la réaction du Fatah depuis qu’il est devenu un parti de l’opposition ?

S.T. : Le Fatah n’est pas un parti homogène. Il ne peut pas continuer sous cette forme et il finira certainement par se diviser en deux ou trois partis, ce qui serait positif. Il est temps de changer de leadership. Parce qu’il n’y a pas d’avenir pour un parti sans épuration de ses éléments corrompus. Ces gens ont trahi ce en quoi ils croyaient et ils ne sont pas capables de changer. Il faut qu’ils partent. L’autre problème c’est que Fatah est un parti nationaliste, sans agenda social. En son sein, il y a des gens de droite, de gauche et aussi une composante religieuse. C’était utile pour un mouvement qui avait une influence extraterritoriale lorsqu’il était en exil. Mais quand vous vivez sur une terre, que vous êtes implanté dans une société, vous devez proposer un programme qui réponde aux besoins sociaux. C’est pourquoi Fatah ne peut continuer à gouverner, à diriger, à contester les élections comme s’il était un parti, alors qu’il est divisé en trop de tendances. Les jeunes membres du Fatah qui sont marginalisés par les institutionnels n’aiment pas la direction du parti et essaient de la changer. Mais en même temps, ils n’ont pas de représentant qui ait une stature nationale. La seule personnalité qui pourrait les rassembler c’est Marwan Barghouti, qui propose une plateforme politique militante populaire, qui agit avec la rue, qui est contre la corruption, tout en acceptant la solution de deux Etats et la légitimité du leadership de Mahmoud Abbas. En général, le Fatah espère la défaite du Hamas et reconquérir le pouvoir en se réformant. Il voudrait montrer qu’il est le meilleur pour le peuple palestinien, qu’il détient la légitimité historique de la révolution palestinienne et qu’il est un interlocuteur pour les Européens et les Américains. En même temps, il sait qu’une politique de confrontation directe avec le Hamas conduirait à un désastre économique. Il est donc amené à coopérer avec Hamas, dans l’objectif d’alléger l’impact économique désastreux du boycott international.

PLP : Existe- t-il une alternative qui répondrait aux besoins sociaux des populations ?

S.T. : Il y a effectivement des besoins, mais pas de leadership qui apporte une réponse politique. C’est le problème. La majorité des Palestiniens ont pensé que l’ancien régime, le Fatah avait failli à répondre à leurs besoins. Ils ont pensé que Hamas le ferait. La troisième voie, la gauche, a échoué à capitaliser le mécontentement. Aujourd’hui, les conditions sont bonnes pour qu’une alternative émerge : un mouvement laïque avec un programme socialiste qui s’appuierait sur une campagne démocratique et contre la corruption. Mais malheureusement la rue est totalement polarisée entre Fatah et Hamas, entre les nationalistes et les religieux. Et les éléments ne semblent pas réunis pour faire émerger cette troisième force. La perspective la plus réaliste serait une réforme du Fatah qui permettrait de créer cette alternative.

PLP : Pourquoi la gauche ne peut-elle pas offrir cette alternative ?

S.T. : Je crois que les mouvements de la gauche n’ont pas su tirer les enseignements de l’effondrement de l’URSS. Ils n’avaient pas d’agenda social et n’offraient pas d’alternative réelle au Fatah. Bien sûr, l’intelligentsia de gauche existe, mais elle se montre incapable d’atteindre une audience de masse. On ne peut pas parler d’une coalition de la gauche : il y a la coalition des trois partis (PPP, Front démocratique et Fidah) et le Front populaire, un parti nationaliste politiquement proche du Hamas mais socialement différent. Mais dans l’ensemble, la gauche reste divisée. Il y a une crise de leadership à même de mobiliser les gens sur des idées.

Ici, le problème n’est pas seulement subjectif, dans le domaine des idées, c’est une situation structurelle difficile parce qu’il n’existe pas d’autre cas au monde où l’encerclement international est aussi total. Les Européens, en dépit des espoirs, ont joué le rôle écoeurant de soutenir le blocus américain et israélien, sans aucune protestation, tout en encourageant les initiatives privées, en soutenant les ONG et les gens qui ne sont pas liés au Hamas ou au secteur public. Malheureusement, nous n’avons pas un Mandela pour résoudre ce problème. Ce n’est pas seulement que Mahmoud Abbas soit affaibli, mais que cette absence de direction politique se produise dans le contexte d’une situation objective redoutable où le discours sur le terrorisme est accepté, où il est admis que la violence palestinienne fasse partie d’une stratégie globale anti-occidentale  ; une situation pleine de non-sens, d’intimidation idéologique pour accepter cette vision du monde. Je crois très fort que ça ne peut plus continuer comme cela et que le changement doit être des deux côtés : l’Union européenne doit cesser d’être à la traîne des Etats-Unis. L’Amérique elle-même doit changer et j’espère qu’en Palestine émergera une voie capable de porter cette vision d’un programme politique honnête et de recevoir un appui populaire.

Nous avons évité le pire scénario de la guerre civile même si la situation n’est pas bonne. Je crois que les nationalistes palestiniens ont assez d’expérience pour esquiver les pièges tendus par les Israéliens. Nous sommes dans une situation profondément inquiétante mais Israël également. Dans l’immédiat, le peuple palestinien a besoin de respirer. Pour intervenir dans le débat politique, il doit d’abord ne plus avoir faim. Il aspire à un gouvernement d’unité nationale pour pouvoir débloquer la situation, relancer le dialogue, les investissements et l’économie.

Entretien réalisé à Ramallah le 13 novembre 2006 par Monique Etienne.

Salim Tamari est sociologue, universitaire, directeur de l’Institute for Jerusalem Studies, professeur associé de sociologie à l’université de Bir Zeit. Il a été le coordinateur du Refugee Working Group de l’équipe palestinienne aux négociations multilatérales et l’un des membres du comité quadripartite sur les personnes déplacées.
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