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Taayoush ici, Taayoush là-bas
publié le jeudi 16 novembre 2006

Bernard Ravenel, Pour la Palestine n°50
 
« Taayoush », « vivre ensemble », pourrait être le mot clé de ce livre qui retrace quelque trois années de rencontres et de débats entre Leila Shahid, alors déléguée générale de la Palestine en France, Dominique Vidal, journaliste au Monde Diplomatique, Michel Warschawski, militant anti-colonialiste israélien et les centresvilles et les banlieues françaises. Ensemble, ils ont choisi non seulement de s’adresser à un public nombreux lors de conférences en ville, mais aussi d’aller « de l’autre côté du périphérique », à la rencontre, en particulier, des jeunes des cités, pour débattre sans tabous du conflit israélopalestinien et aussi d’une réalité française où la ségrégation économique, sociale, culturelle, s’accompagne trop souvent de clichés injustifiés et manipulateurs sur les représentations que ces jeunes auraient du conflit. Un travail de déconstructions multiples pour produire des ponts indispensables à l’élargissement du mouvement de solidarité.

Ce livre-bilan était nécessaire. De mars 2003 à novembre 2005 Leila Shahid et ses compères, Dominique Vidal et Michel Warschawski ont sillonné les centres-villes et les banlieues françaises pour parler, pour échanger, pour débattre sur la Palestine, sur Israël, sur les perspectives de paix et ses impasses. En même temps ils ont été amenés à se confronter au public sur la manière dont le conflit israélo-palestinien est représenté, raconté et aussi instrumentalisé dans la société française. Un Palestinien, un Israélien, un Français présentant ensemble à partir de leur culture propre toute la problématique du conflit devant les milliers de personnes et en particulier devant les jeunes Français d’origine arabe constitue une expérience singulière dont le bilan méritait d’être présenté.

C’est ainsi que les protagonistes de ce Tour de France original vont être amenés à préciser la substance de leur voyage au coeur d’une société française plurielle en crise et en perte de repères. L’échange a été « franc et massif », l’écoute exceptionnelle. En même temps l’émotion était au rendez-vous d’une démarche fondée d’abord sur la rationalité politique. Un ensemble de moments intenses et forts. On retrouvera donc, synthétisés dans un langage clair, très accessible, l’ensemble des thèmes qui ont traversé et animé le débat sur la question palestinienne pendant cette deuxième Intifada : sur le terrorisme, sur la lutte armée, sur le racisme, l’antisémitisme, l’islamophobie, sur la politique de l’Etat israélien, sur le concept - et la politique - du « clash des civilisations  ». Tout est présenté avec une pédagogie concrète que pourraient envier de nombreux enseignants... Une leçon d’histoire en même temps pour un conflit dont la profondeur historique est sans pareil mais sans laquelle on ne peut parler sérieusement des enjeux qu’il porte. La nécessité pour les Palestiniens, en particulier, de comprendre le lien entre le processus sioniste et la Shoah, souvent rappelé par Edward Saïd, expliqué à la fois par Leila Shahid et Michel Warshawski, relève de cette mémoire historique indispensable. Et bientôt, à travers un raisonnement politico-historique d’une logique implacable, le conflit n’apparaît plus seulement comme une confrontation entre Palestiniens et Israéliens : il devient vite le paradigme des tensions qui traversent le monde... et donc la France. Une France dont la mémoire historique nationale est donc sérieusement interpellée, sur le colonialisme, sur son rapport avec le monde arabe, la « question juive » et Israël etc... Bref la spécificité française est aussi mise en relief à partir de la question palestinienne qui amène également à s’interroger sur les effets de longue durée d’une histoire déformée, occultée ou mal assimilée, et surtout sur les déformations insidieuses dans les discours politico-culturels dominants (voir le débat sur la réhabilitation du colonialisme) et dans la propagande quotidienne.

En un mot si l’on pense que lire, savoir, comprendre et distinguer sont les procédures nécessaires de l’intelligence, alors ceux qui aiment la Palestine et qui ont à coeur de construire un mouvement de solidarité à la hauteur des défis en Palestine mais aussi en France auront avec ce livre un indispensable manuel de base qui, sans pathos inutile, avec les armes de la raison, nous donne des raisons fortes d’une solidarité internationaliste politiquement mais aussi éthiquement fondée.

Bernard Ravenel

« De même, les intellectuels arabes, aujourd’hui français, d’origine marocaine, tunisienne, algérienne, syrienne, libanaise, souvent exilés politiques, progressistes, certains enseignant à l’université ou écrivant et étant publiés en français, ont-ils leur part de responsabilité. La majorité d’entre eux n’entretient pas le moindre contact indispensable avec ces jeunes, elle est absente de leur réflexion politique et culturelle, tout comme une grande partie de l’intelligentsia française. Un tel constat de défaillance a sans doute plus d’un niveau d’explication. En tout état de cause, on ne peut que regretter cet enfermement dans des tours d’ivoire des centres-villes où ils vivent et travaillent, au détriment de la périphérie. (...) J’aurais donc envie de lancer un appel aux intellectuels arabes pour qu’ils fassent l’effort du déplacement dans ces territoires qui ne sont pas forcément les leurs, mais où ils découvriraient la force du contact réel avec des jeunes en demande. »

Extraits de la page 18. Intervention de Leila Shahid

LES BANLIEUES, LE PROCHE-ORIENT ET NOUS --- Leila SHAHID, Michel WARSCHAWSKI, Dominique VIDAL ---

Les éditions de l’Atelier- Les éditions ouvrières- Paris 2006-160 p.-17 €

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