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Une carte humaine de la Palestine
publié le mercredi 15 novembre 2006

Antonia Naïm, Pour la Palestine n°50
 

ATTENTE, un film de Rashid Masharawi

Histoire de frontière(s), histoire d’attente(s), histoire de séparations : Attente, le nouveau film de Rashid Masharawi, cinéaste de Gaza, nous transporte dans les non-lieux, les aéroports et les checkpoints transformés désormais en frontière, et enfin dans les camps de réfugiés de Syrie, de Jordanie, du Liban.

Prétexte fictionnel du film, la mission confiée à Ahmad, réalisateur sur le point de quitter la Palestine, par le directeur du futur théâtre national palestinien : organiser des auditions dans les camps de réfugiés palestiniens pour trouver les acteurs qui constitueront la troupe nationale. Accompagné de la journaliste Bissan, Palestinienne exilée et revenue après les accords d’Oslo (interprétée avec talent par Areen Omary, la compagne de Masharawi), et de son caméraman qui porte le nom de Lumière, Ahmad part à la recherche des futurs talents et, au fur et à mesure des auditions, demande à ses aspirants acteurs de reconstituer ce qui incarne le mieux leur essence de Palestiniens : l’attente... « J’étais en Europe au moment où j’ai commencé à écrire le scénario de ce film car, durant cette période, l’occupation israélienne m’empêchait de me rendre dans ma maison à Ramallah » raconte le cinéaste palestinien. « En effet, en tant que Palestinien possédant un passeport obtenu après les accords d’Oslo, je ne pouvais me rendre en Palestine, en Syrie, au Liban, pays où je devais tourner. Je me trouvais donc dans une situation absurde, drôle et triste à la fois, puisque le sujet de mon film c’était aussi l’attente. Une fois arrivé chez ces réfugiés, en Palestine, en Syrie et au Liban où les gens attendaient depuis plus de cinquante ans, je leur ai demandé qu’ils jouent cette attente, ce qui en a amplifié le côté absurde et comique. J’ai constaté que leurs vies ressemblaient à la mienne. Celle d’un être interdit de voyager, le fils d’un réfugié attendant quelque chose, comme si nous étions tous en train de tisser nos rêves nulle part. » Le rêve est omniprésent tout au long de cette fiction qui renvoie au documentaire (mais pas assez et c’est bien dommage). Le rêve du pays perdu, à jamais rêvé. « Viens mon fils, le pain est encore chaud depuis 1948 », lance à Ahmad une vieille femme palestinienne dans le camp de Chatila. Sortir du camp grâce aux tournées théâtrales fantasmées et revoir son mari, policier dans les territoires occupés, interdit de sortie, c’est le rêve d’une autre femme, d’un autre camp. Elle n’est pas comédienne, peu importe, elle passera l’audition, histoire d’envoyer une vidéo à son policier de mari. Mais les acteurs, exceptés les trois rôles principaux, ne sont de toutes façons pas des professionnels et tous réfugiés. La manifestation pour le droit au retour a été tournée pendant une vraie manifestation dans un camp.

« La plupart des réfugiés vivant à l’extérieur se souviennent de la Palestine comme d’un paradis de soleil et d’oliviers. Ceux qui ont été contraints de partir il y a cinquante ans ne peuvent imaginer les constructions d’aujourd’hui, les checkpoints et le couvre-feu... Mais pour les jeunes générations, c’est fondamentalement différent. Nous n’avons pas connu la Palestine idéalisée. Tout ce que nous avons connu ce sont les camps de réfugiés, où l’on ne choisit rien. On porte les vêtements et on mange les repas que les Nations unies nous donnent. Les camps produisent une culture qui n’est pas notre culture naturelle. Par conséquent, l’image que les médias donnent de nous ne nous correspond pas, c’est l’image d’une culture que la politique a fabriquée pour nous », explique le cinéaste. « Nous, les Palestiniens, avons le sentiment de ne pas contrôler notre destinée. L’espoir d’une éventuelle solution surgit régulièrement puis s’évanouit et nous recommençons à attendre. L’attente fait partie intégrante de nos vies. Elle est à la racine de tout notre être. » Et si les nombreuses attentes fragmentent et cadencent ce voyage filmique, qui est une métaphore de la condition des Palestiniens mais aussi, quelque part, un récit autobiographique, des micro-histoires surgissent, qui font aussi la force du film car elles le remettent dans le sillon du réel. Ainsi, en regardant Ahmed on pense bien sûr au cinéaste. Né dans le camp de réfugiés de Shati à Gaza, Masharawi a été le premier cinéaste palestinien de « l’intérieur  », qui travaillait et habitait en Palestine alors que le cinéma palestinien était un cinéma d’exil, de diaspora. Après ses premiers longs métrages, Haïfa et Couvre-feu, Rashid Masharawi avait créé en 1996 une salle de cinéma mobile pour projeter des films dans les camps de réfugiés tout en travaillant pour sa maison de production, le Cinéma Production & Distribution Center à Ramallah, mais aussi pour le théâtre où il animait des ateliers pour enfants. Depuis, il voyage pour trouver des aides destinées à produire ses films, en Europe surtout, et il ne sait jamais s’il pourra rentrer vivre dans son pays où s’il sera bloqué à n’importe quel checkpoint ou frontière. Il lui est plus facile d’aller à Tokyo qu’à Ramallah, aime dire le cinéaste avec un humour teinté d’amertume...

Dans le film, aux contrôles de sécurité de l’aéroport, Ahmed est stoppé par les soldats car il transporte une pierre dans son sac. La pierre, symbole de la terre mais aussi de la résistance des deux Intifada, est confisquée, mais en sortant, Ahmed en ramasse une autre, plus petite, signe, comme le souligne Masharawi, qu’Ahmad ne pourra jamais vraiment quitter la Palestine, malgré sa lassitude constamment rappelée tout au long du film. A la fin du film, le théâtre construit avec des financements européens est détruit par l’armée israélienne. Scène de guerre que l’on ne voit pas à l’écran, mais si réelle. Triste métaphore (et scène du réel) qui rappelle les incessantes reconstructions en Palestine et les perpétuelles destructions. « Cette partie du film est emblématique de l’attitude de l’Union européenne : chaque fois qu’il y a une construction, une réalisation financée par l’UE, les Israéliens la détruisent, mais les bailleurs de fonds européens ne disent rien, ne protestent pas ; ça a été la même chose avec le port ou l’aéroport de Gaza et beaucoup d’autres réalisations. C’est une sorte de jeu cynique, les bailleurs de fonds font beaucoup de bruit autour de leur soutien mais à la fin les Israéliens bombardent et il ne reste jamais rien... » Scène du réel d’un pays coupé en deux, car on estime à quatre millions les Palestiniens réfugiés et à quatre millions ceux de l’intérieur, de Gaza en Cisjordanie, rappelle encore le cinéaste. « C’est à nous de construire notre propre scène. Et l’art peut s’approprier des territoires », suggère Rashid Masharawi. Il doit transporter, lui aussi, une petite pierre de Palestine dans sa valise.

Antonia Naim

ATTENTE, un film de Rashid Masharawi, durée 87 min. Silkroad production (producteurs : Setareh Farsi et Rashid Masharawi). Scénario Rashid Masharawi & Oscar Kronop. Image Jacques Besse. Distribution Eurozoom. Contact : sf@silkroadproduction.com Film présenté notamment au Festival international du film de Venise 2005 et au Festival international du film de Toronto 2005.

Filmographie sélective :

-  2005, Arafat, my brother (documentaire)
-  2003, Ticket to Jerusalem
-  2001, Live from Palestine (documentaire)
-  1995, Haïfa (75 min). Sélection Festival de Cannes 1996. Meilleur film étranger au Festival international du film de Jérusalem 1996.
-  1993, Curfew (Couvre-feu). Pyramide d’or au Festival international du Caire (Egypte) 1993. Prix Unesco. Festival international du film de Cannes 1994. Meilleur film, prix du public et prix de la critique auFestival du film méditerranéen de Montpellier 1994.
-  1991, Long days in Gaza (documentaire).

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