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« Trouver un langage commun fondé sur des valeurs partagées »
publié le jeudi 26 octobre 2006

Pour la Palestine n°50
 
Ancienne négociatrice dans les pourparlers de paix, Hanan Ashrawi a pris depuis des années ses distances, critiques, avec l’Autorité palestinienne, mais aussi avec les différentes factions partisanes, pour se consacrer à la lutte en faveur de la démocratie. Elle est, aussi, l’une des rares femmes intellectuelles à intervenir dans le débat d’idées et le débat politico-stratégique. Sans complaisance vis-à-vis de la culture politique du Hamas, son analyse demeure, malgré tout, nuancée. Ce vaste entretien vient clore la série de textes proposée.

Un entretien avec Hanan Ashrawi Députée palestinienne indépendante, ancienne présidente de MIFTAH (Initiative palestinienne pour la promotion du dialogue global et de la démocratie.), universitaire.

MIFTAH : Le dialogue national parait être la discussion du moment. A la lumière des récentes ruptures survenues entre les Palestiniens, quelle importance accordez-vous à ce dialogue ?

Hanan Ashrawi : Je pense que le dialogue est un autre instrument de la démocratie et qu’il est absolument crucial. Nous devons être capables de communiquer entre nous afin de résoudre pacifiquement nos différences, pour tenter de trouver soit des accords, soit des ententes ou un consensus national à travers le dialogue car on ne gagne rien en ne communiquant pas. Et il me semble que c’est une question toujours ouverte - vous pouvez structurer ce dialogue de façon à ce qu’il soit officiel, mais à d’autres occasions vous pouvez juste créer les conditions nécessaires et manifester la volonté de poursuivre les discussions sur une variété de questions simplement de façon à éviter la violence et les conflits déclarés.

MIFTAH : La situation en Palestine sur le plan de la sécurité n’a fait qu’empirer depuis que le nouveau gouvernement a pris ses fonctions, la présidence et le gouvernement prenant des décisions chacun de leur côté en formant des services de sécurité séparés. Que faut-il faire pour que la violence interne diminue et que la situation sécuritaire soit maîtrisée ?

H. A. : C’est avec tristesse que l’on voit quelle est la situation aujourd’hui - l’absence de loi, le manque de sécurité, les affrontements, l’absence d’Etat de droit dans nombre de cas - et ceci a empiré récemment. Cette question doit être traitée dans le cadre d’un plan global afin d’effectuer des réformes sérieuses dans l’organisation des forces de sécurité, selon un plan déjà établi. Il n’est pas nécessaire de réinventer la roue. Fusionnons les différentes forces, assurons- nous qu’elles ont des règlements intérieurs appropriés, changeons régulièrement leurs responsables, assuronsnous qu’elles n’interviennent pas dans le domaine politique ni dans celui de la finance et ainsi de suite - il faut dépolitiser les forces de sécurité. Vous ne résolvez pas un problème en en créant d’autres. Il n’est pas besoin de former d’autres services de sécurité ou de les politiser ou de transformer des milices en nouveaux services de sécurité indépendants. Ceci ne fait qu’aggraver la situation. Mais dans le même temps, il faut activer le système judiciaire pour que les gens puissent être obligés de rendre des comptes. Il faut que les services de sécurité comprennent qu’ils sont des forces de police et de sécurité internes et donc que leur rôle est de faire respecter la loi, qu’eux-mêmes doivent la respecter et la protéger ainsi que le système judiciaire. Bien évidemment, le premier objectif est de protéger les vies et les biens des individus, l’ordre public et la sécurité nationale. Je pense que cela demande un effort concerté. Malheureusement, l’esprit de faction et d’autres intérêts particuliers ont créé une situation de rivalité qui s’est transformée en violence et l’intérêt national a été jeté par-dessus bord. Et bien sûr, c’est le citoyen ordinaire qui en paye le prix car aujourd’hui les gens pensent que leur sécurité personnelle n’est pas assurée, qu’ils n’ont pas de protection, qu’il n’y a pas d’ordre public, que leurs vies et leurs droits ne sont pas respectés. Ceci est impératif ; si nous tombons dans une situation anarchique et sans plus aucune loi, ce sera alors la fin de la cause palestinienne.

MIFTAH : mise à part les difficultés internes, les Palestiniens sont confrontés à de nouvelles intentions déclarées israéliennes d’agir de façon unilatérale pour fixer les frontières israéliennes. Quelles actions sur le plan politique devraient être adoptées par nos dirigeants pour contrecarrer ces projets israéliens ?

H. A. : En ce moment, le peuple palestinien est en état de siège, confronté à des sanctions et à un boycott au niveau international, avec en plus le risque d’une grave scission interne. La première chose à faire est de pouvoir remettre de l’ordre dans notre maison, d’être capables de nous renforcer au niveau interne. Et ceci exige un réel engagement vis-àvis d’une unité ou d’une plateforme nationales. Nous devons dégager une plateforme politique ou un programme qui ferait que la situation ne s’aggrave pas, qui n’augmenterait pas notre isolement, qui n’amènerait pas à une dé -légitimation de la cause palestinienne au niveau international, mais un programme national capable de nous aider à briser le siège et l’isolement et de réimposer la légitimité de la cause palestinienne. Alors nous pourrons faire face aux plans unilatéraux d’Olmert et de l’occupation israélienne qui représentent une annexion unilatérale de la majeure partie de la Cisjordanie et l’imposition par la force de frontières définitives. Car l’unilatéralisme n’est qu’un autre mot pour désigner la politique de la force et l’utilisation de la force -bien sûr- pour dicter le règlement final. Il me semble que continuer à dire qu’il n’y a pas de partenaire parmi les Palestiniens est facilité par le refus du gouvernement palestinien actuel de négocier et d’accepter le droit international et les accords internationaux. Ceci est exploité comme une excuse commode pour avancer à marche forcée vers les objectifs unilatéraux. Ensuite, cela permet à la communauté internationale d’éviter d’avoir à mettre sur les rails un processus de paix viable. Nous devons augmenter au maximum notre capacité à manoeuvrer et à agir politiquement afin de briser le siège et le boycott.

MIFTAH : Jusqu’à quel point un retrait unilatéral israélien serait-il défavorable aux Palestiniens  ? Pensez-vous qu’il y aurait moyen de le tourner en notre faveur ?

H. A. : Ce projet est extrêmement préjudiciable et tout à fait dangereux car il s’agit d’une tentative de résoudre de façon unilatérale le conflit israélo-palestinien sur la base des priorités israéliennes. C’est une tentative de consolider la mainmise d’Israël sur la Cisjordanie pour annexer de larges portions de notre terre dont Jérusalem, ainsi que les principaux blocs de colonies et la vallée du Jourdain. Ce projet détruit toute chance de voir un jour un Etat Palestinien viable - économiquement, démographiquement et territorialement - et détruira les chances de la paix, car un Etat Palestinien viable capable d’exercer sa souveraineté est une condition essentielle à la paix. Si vous détruisez cet élément-là, alors vous détruisez la paix. Et vous ne faites qu’aggraver la situation et préparer la perpétuation du conflit.

MIFTAH : Que doivent faire les Palestiniens vis-à-vis de la communauté internationale, et particulièrement des Etats-Unis ? Et comment faire plus en matière de diplomatie et de relations publiques ?

H. A. : En ce moment, les responsables officiels du gouvernement sont boycottés par les Etats-Unis, par les Européens et par conséquent l’activité diplomatique est limitée de maintes façons. Les gens s’adressent au monde arabe et à la communauté islamique uniquement.

MIFTAH : Et que se passe-t-il au niveau non officiel ?

H. A. : Nous devons bien évidemment nous adresser à l’Ouest, nous devons interpeller l’opinion publique, les organisations de base, la société civile, nous devons avoir accès au médias, nous devons contacter différents corps représentatifs, des groupes nationaux et ethniques, des églises et ainsi de suite - toutes les composantes de la mosaïque qu’il y a dans les sociétés occidentales de façon à être capables d’influer sur l’opinion publique, pour susciter la prise de conscience et créer la pression qui tique de l’Ouest. C’est crucial et nous ne l’avons pas fait du tout. La plupart du temps, les gens estiment qu’il suffit que les administrations communiquent entre elles. Nous devons être capables d’influencer les élus, les décideurs par le biais du public et en mettant en avant un message convaincant et cohérent qui n’exacerbe pas les divergences ni ne nous présente nous-mêmes comme une menace. Il faut donc trouver un langage commun basé sur des valeurs partagées, basé sur des principes, basé sur la légalité, la justice et le droit international. L’Ouest comprend ces choses-là. Mais si nous persistons à user du langage, du discours et de la politique de l’exclusion, nous serons alors nous-mêmes exclus et perçus comme une menace.

MIFTAH : L’Union européenne (UE) a-t-elle toujours plus de sympathie pour notre cause ou s’est-elle mise totalement à la remorque des Etats-Unis dans le boycott total du gouvernement conduit par le Hamas ?

H. A. : Il y a des différences (entre les pays de l’UE, NDLR), au moins dans la façon dont ils s’expriment, mais très clairement il y a des limites dans leur espace de manoeuvre. Historiquement, et en dépit du fait qu’il y a des distinctions entre les différentes politiques menées par l’UE et les positions politiques exprimées, leurs actes ont tendance a être contraints par le refus de créer tout désaccord ou tout risque de confrontation avec les Etats-Unis, et par conséquent ils tendent à agir dans le cadre des paramètres fixés par les Etats-Unis pour l’action politique. Donc, quoiqu’ils en disent en apparence et malgré les déclarations et communiqués, le plus souvent lorsqu’il s’agit de passer aux actes, ce sont les Etats-Unis qui entraînent la décision.

MIFTAH : Que pensez vous de l’avenir des négociations avec Israël, au vu de l’attitude du Hamas qui ne veut pas reconnaître Israël et de l’attitude du parti Kadima qui considère l’Autorité Palestinienne (AP) comme une organisation terroriste ?

H. A. : En ce moment cela ne parait pas très probable. Mais la question n’est pas de savoir si le Hamas reconnaît ou non Israël. Les Palestiniens n’y accordent pas d’importance. Ils ne demandent pas au Hamas de reconnaître Israël. Nous voulons avoir un programme politique qui soit consistant avec la légitimité nationale palestinienne et l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP), avec la légitimité arabe et l’initiative de la Ligue Arabe ainsi qu’avec le droit international et la légalité internationale. Si la reconnaissance d’Israël est un dérivé de cette démarche, cela n’importe pas. La vraie question est de savoir si le Hamas peut se transformer pour être plus en phase avec les réalités contemporaines, les réalités globales et la nécessité pour le peuple palestinien de pouvoir briser l’isolement et gagner du soutien. C’est de cela que nous avons franchement besoin. Le fait est que depuis longtemps - depuis le moment où Sharon est devenu Premier ministre -l’époque après Camp David, il n’y a pas eu de négociations. D’un côté, il y a eu un refus constant de la part du gouvernement israélien d’entrer dans un processus ou une négociation politique tout en maintenant une approche unilatérale, de mise devant des faits accomplis en construisant le mur, en annexant notre terre, en augmentant les colonies, en annexant Jérusalem et ainsi de suite. D’un autre côté, il y a eu un manque total de volonté politique de la part de la communauté internationale pour lancer un processus de négociation viable, pour respecter même ses propres initiatives, y compris la feuille de route.

MIFTAH : Vous être en train de dire que la balle est du côté d’Israël (et du côté du camp international) et que, eu égard à leur intransigeance, les positions du Hamas ont une importance très relative ?

H. A. : Non, c’est important car c’est utilisé de diverses manières ; c’est exploité pour affaiblir la position palestinienne et cela fournit une excuse commode à l’Occident pour punir les Palestiniens - ainsi lorsqu’ils boycottent et répriment les Palestiniens parce qu’ils ont élu le Hamas. Mais quoi que fasse le Hamas c’est toujours utilisé comme justification, comme une excuse commode pour punir encore plus les Palestiniens et ne plus les prendre en compte de façon globale. Donc, c’est important, mais je suis en train de dire que le problème n’est pas purement palestinien. Cela a toujours été un problème. Il faut blâmer Israël, il faut blâmer la communauté internationale - les Palestiniens ont toujours été en bout de chaîne de cette politique et en ce moment cela donne aussi une excuse commode. Le Hamas devrait les prendre au mot et montrer un sens des responsabilités et de la flexibilité afin de répondre à une nécessité interne de la société palestinienne.

MIFTAH : Le Hamas est-t-il allé dans ce sens jusqu’ici ?

H. A. : Jusqu’ici, malheureusement, on voit qu’il faut beaucoup de temps au Hamas pour faire un ajustement. Sans doute ont-ils besoin de passer d’un comportement d’opposition à celui de gouvernance responsable ; cela demande du temps mais nous espérons qu’ils comprendront la gravité de la situation. Beaucoup d’entre eux parlent encore de la situation présente comme si elle n’était ni sévère ni grave. Certains affirment que nous ne sommes pas isolés, que ce sont les Etats-Unis qui sont isolés ; ils disent que nous ne sommes pas en état de crise, mais que le reste du monde est en état de crise. Ils s’affichent avec tous ces discours bravaches et pleins de rhétorique qui n’ont rien à voir avec les responsabilités qui sont celles du gouvernement. Ils doivent comprendre que la bonne adresse pour des négociations et un accord politique c’est l’OLP. Cela a toujours été le cas, quel que soit le gouvernement, qu’il soit du Fatah ou du Hamas. Ils devraient pouvoir faciliter cette approche plutôt que d’y faire obstacle. En ce sens, les pays occidentaux et Israël ne peuvent pas dire qu’il n’y a pas de partenaire palestinien car il y a un partenaire palestinien, il y a toujours eu un partenaire, avec un agenda qui n’a pas changé. Le problème n’est pas le programme de l’OLP, le problème c’est que nous avons maintenant deux programmes - celui du gouvernement étant différent de celui de l’OLP.

MIFTAH : Quelle est selon vous la signification du référendum proposé sur la base du « document des prisonniers », étant donné que 1) il n’inclut pas tous les Palestiniens et que 2) Israël n’en accepterait pas les termes ?

H. A. : Tout d’abord, ceci est une question interne ; aujourd’hui cela n’a rien à voir avec Israël. C’est quelque chose à quoi les Palestiniens vont avoir recours pour que le peuple palestinien ait son mot à dire, pour qu’il ait un impact sur la politique. Il y a un réel besoin d’un consensus national. Le référendum est un instrument de la démocratie et c’est un moyen, pas une fin en soi. En conséquence, il est utilisé pour aider le Hamas, par exemple, pour montrer qu’il répondra aux besoins exprimés par les gens ; qu’il acceptera l’expression de la volonté populaire à ce niveau. Deuxièmement, il n’aurait pas dû être transformé en sujet de discorde, ce qu’il est devenu. La façon dont ce projet de référendum a été décrit comme un « coup d’Etat » ou comme anti-démocratique ou anticonstitutionnel est absurde. Pour moi ceci est totalement inadapté. Au contraire, c’est un moyen d’éviter la violence, le conflit armé et la confrontation en Palestine et d’engager les gens dans un sens positif. Et on attaque ce référendum parce qu’il n’implique pas tous les Palestiniens où qu’ils soient ? Des élections ont eu lieu en Cisjordanie, à Gaza mais guère à Jérusalem. Il n’y a pas eu les Palestiniens de l’extérieur pour voter en leur faveur. Ils utilisent cela maintenant comme un prétexte pour miner une autre pratique démocratique. L’Autorité elle-même a été mise en place dans le cadre d’accords pour la Cisjordanie et Gaza, le poste de Premier ministre a été créé suite à ces accords et la portée de leur juridiction est limitée à la Cisjordanie, à la Bande de Gaza et à Jérusalem, et même à Jérusalem vous avez des obstructions israéliennes. Par conséquent, ils essayent de tirer des excuses de leur chapeau et elles sont contradictoires. Je pense que les gens devraient être plus sérieux et plus responsables en faisant face aux exigences du jour et en comprenant la gravité de la situation.

MIFTAH : Aujourd’hui, les Palestiniens sont confrontés à une vision générale divisant tout entre terrorisme et antiterrorisme, et malheureusement ils sont du mauvais côté de la barrière. Que pouvons-nous faire pour changer cela ?

H. A. : Oui, malheureusement dans l’univers de “ l’après 11 septembre”, nous avons été stigmatisés comme terroristes et du côté des terroristes. Très ironiquement Israël a été transformé en innocente victime en état de légitime défense alors que les gens qui vivent sous occupation étaient présentés comme agressifs et terroristes et étaient condamnés puis punis. L’ironie est que depuis des décennies Israël est un occupant brutal qui n’a jamais subi aucune sanction ni aucune sorte de punition. Mais dès que les Palestiniens ont élu le Hamas ils ont été soumis à un régime de sanctions internationales. C’est vraiment ironique et tragique. Je dirais, en dépit de cela, que nous devons être cependant capables de défendre notre cause et d’intervenir de façon positive, persuasive et convaincante et de ne pas permettre à Israël de donner constamment le ton, les conditions et le rythme dans les contacts avec les Palestiniens ou de définir la nature de notre cause. C’est à nous de le faire et quand aujourd’hui nous utilisons une rhétorique plus intense, et que nous avons recours aux slogans et aux clichés bravaches, ceci ne sert qu’à renforcer cette image fallacieuse que les Palestiniens sont des terroristes. Ainsi, nous devons être introspectifs aussi, pour définir notre propre langage et nos politiques sans être sur la défensive. Je parle de mettre en place des politiques inclusives et proactives qui interviendraient sur des réalités globales et changeraient ces perceptions fausses des Palestiniens. Nous avons fait cela pendant un moment ; nous sommes parvenus à changer ces idées fausses et préconçues mais nous vivons malheureusement une période de régression. Parfois, nous sommes nous-mêmes nos pires ennemis. A certains moments notre réthorique et notre politique sont les pires des instruments qui peuvent être utilisés contre nous.

© MIFTAH

Note : cet entretien a eu lieu vendredi 9 juin au matin, peu de temps avant le massacre de sept Palestiniens d’une même famille par l’armée israélienne, sur la plage de Sudaniyyah dans le nord de la Bande de Gaza. En conséquence, il n’inclut pas les réactions et l’analyse d’Hanan Ashrawi concernant cet attentat ni la suite.

Trad. de l’anglais : Claude Léostic, à partir d’une traduction de Claude Zurbach.
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