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La quête de l’unité
publié le mercredi 18 octobre 2006 Isabelle Avran, Pour la Palestine n°50 Un déluge de feu s’abat
sur Gaza, alors que le
dialogue national
palestinien a abouti à un
accord sans précédent
entre les forces
nationales et islamiques.
Le texte des dirigeants
politiques emprisonnés
qui en est à l’origine,
reconnaît la légitimité et
la représentativité de
l’OLP et en appelle à
l’édification de l’Etat
palestinien dans les
territoires occupés
depuis 1967. Pour ses
promoteurs, il s’agit à la
fois de mettre fin à la
crise qu’impose la
communauté
internationale à l’issue
des élections
démocratiques et
transparentes qui ont
porté le Hamas au
pouvoir, et aux violents
affrontements
interpalestiniens qui ont
réveillé le spectre d’une
guerre civile.
PLP publie les points de
vue contradictoires
d’analystes et acteurs
palestiniens et les
documents de référence.
Moins de trois mois après l’installation du gouvernement palestinien dirigé par le Hamas et quelques semaines à peine après la publication, fin mai, par les dirigeants palestiniens de tous les courants politiques emprisonnés par Israël, d’un « document de conciliation nationale des prisonniers », Fatah et Hamas ont finalement adopté fin juin un accord sur une plateforme politique et stratégique commune. C’est sur la base du « document des prisonniers » que s’est ouvert le 25 mai dernier un « dialogue national » dans le territoire occupé. Y participent non seulement les représentants des institutions (présidence, Fatah, et parlement, à majorité Hamas depuis les dernières élections législatives) l’ensemble des courants politiques palestiniens, mais aussi les représentants de ce qu’on appelle la société civile, à commencer par les ONG. Ce texte en appelle à l’unité nationale, à la libération des prisonniers politiques, et trace les grandes lignes d’un projet et d’une stratégie politiques : il assure que l’OLP est la seule représentante légitime du peuple palestinien, il affirme les droits du peuple palestinien à la liberté, au retour de ses réfugiés, à l’indépendance et à l’autodétermination, à commencer par celui d’établir un Etat indépendant dans tous les territoires occupés par Israël depuis 1967 avec Jérusalem-est pour capitale, et il rappelle le droit des Palestiniens à la résistance par tous les moyens, dans les territoires occupés depuis 1967, La communauté internationale ne s’y est pas trompée qui a d’abord voulu lire en filigrane dans ce texte, qui mentionne les frontières de 1967 tant pour l’Etat palestinien à instaurer que comme périmètre de la résistance, une reconnaissance implicite de l’Etat d’Israël. Lequel, en revanche, treize ans après la signature des accords d’Oslo et la reconnaissance dissymétrique entre cet Etat et l’OLP, ne reconnaît toujours pas l’Etat palestinien, moins encore dans ces frontières. Le 25 mai, le président palestinien avait donné dix jours aux organisations politiques pour parvenir à un accord dans le cadre de ce « dialogue », faute de quoi il convoquerait un référendum. Le 5 juin signait l’échec de la première phase de concertation, et le président Mahmoud Abbas annonçait le 10 la tenue du référendum le 26 juillet, en dépit des protestations du gouvernement et des députés du Hamas. L’accord, dont Fatah et Hamas se disaient proches dès le dimanche 18 et adopté le 27 juin est en tout cas historique à plus d’un titre. D’abord, parce qu’il entérine un projet d’union nationale, lequel est finalement dans ses grandes lignes assez proche de celui que défendent le Fatah et plus largement l’OLP. Ensuite, parce qu’il atteste une évolution politique sensible du mouvement Hamas. Intégré dans le système politique depuis les élections municipales et plus fortement depuis les législatives, assumant les rênes d’un gouvernement de cohabitation avec un président du Fatah, il montre sa capacité à tenir compte des donnes diplomatiques régionales et internationales, sans pour autant renoncer ni à ses principes, ni aux cartes qu’il entend ne pas gaspiller sans contrepartie, en particulier quant à la reconnaissance officielle d’Israël. Enfin, même si les dirigeants israéliens ont qualifié le projet de référendum palestinien de futile, l’accord sans conséquences, décrété que le processus en cours ne concerne que le débat interne palestinien, et assuré n’envisager de négociations que si le Hamas respecte trois conditions préalables qu’ils se refusent à eux-mêmes (arrêt des « violences », voire démantèlement des forces palestiniennes armées ; respect des accords signés depuis Oslo et reconnaissance d’Israël), il n’empêche : le texte se veut un message clair à la communauté internationale et renvoie la balle dans le camp israélien... Massacres israéliens contre référendum palestinien Difficile de ce point de vue de croire totalement au hasard de calendrier. Vendredi 9 juin, jour de repos palestinien, à l’heure où les bords de mer se peuplent de badauds, l’armée israélienne a bombardé une plage de Gaza. Les tirs sont venus de la mer dont les berges sont enfin accessibles aux habitants, la mer sillonnée par les navires de guerre israéliens qui en barrent l’horizon. Bilan : huit morts. Parmi eux, un couple et ses trois enfants, laissant une fillette au traumatisme de la perte de tous les siens. Au-delà de l’émotion qui a -mollementgagné la communauté internationale et une partie de la société israélienne, la colère a submergé des Palestiniens, exaspérés de subir, depuis des semaines, quelque 300 tirs d’obus journaliers dans ce petit territoire évacué par l’armée mais transformé en prison à ciel ouvert, dans le silence du monde, et de voir, toujours et encore, couler le sang. Les dirigeants israéliens ont d’abord annoncé une enquête interne, réfuté toute enquête internationale, annoncé que le carnage proviendrait de l’explosion d’une roquette palestinienne, puis qu’il s’agirait peut-être d’un ancien obus israélien non explosé, annoncé que l’armée israélienne était la plus éthique du monde, plaidé quoi qu’il arrive la « légitime défense » fût-ce au détriment de la vie de civils... Toujours est-il que cette tuerie est intervenue au moment précis où le président de l’Autorité nationale palestinienne s’apprêtait à annoncer la tenue du référendum sur le document des dirigeants emprisonnés de toutes les factions politiques palestiniennes (voir page 14), pour amener la société palestinienne à se prononcer sur leur plan stratégique unitaire. Mahmoud Abbas, qui s’est rendu peu après dans la bande de Gaza, a dénoncé un « crime de guerre ». Le mouvement Hamas, lui, a annoncé qu’il pourrait mettre un terme à la trêve qu’il respectait depuis près de dix-huit mois en dépit de la poursuite des assassinats dits « ciblés » et des morts « collatéraux » qui les accompagnent, en dépit du maintien en détention de quelque 10.000 prisonniers politiques, en dépit de la poursuite de la colonisation, des destructions de maisons et autres mesures d’asphyxie. Le scénario effarant mais connu, éprouvé, réitéré jusqu’à l’écoeurement, sert en tout cas ici trop parfaitement le projet du gouvernement israélien qui en répète la sentence, de Tel-Aviv à Washington, Berlin ou Paris : faute de négociation avec une partie palestinienne décrétée introuvable, il fixera unilatéralement les frontières de l’Etat dès les prochains mois, en annexant les grands blocs de colonies et en confirmant l’annexion d’une Jérusalem à la superficie étendue aux faubourgs de Ramallah, au Nord, de Bethléem, au Sud et de Jéricho, à l’Est. Rien de nouveau dans ce discours sur l’absence de partenaire, censée justifier tous les faits accomplis. Le précédent gouvernement n’avait eu de cesse que d’isoler diplomatiquement et d’assiéger physiquement le président Yasser Arafat, puis de contourner Mahmoud Abbas au profit d’une stratégie unilatérale. Le gouvernement d’Ehud Olmert a trouvé dans l’élection d’une majorité de députés du Hamas au sein du nouveau parlement palestinien, puis dans la nomination du gouvernement, l’alibi facile pour justifier la poursuite de cette politique. Il lui suffit d’estampiller le Président de l’ANP, jusque là esquivé, comme dorénavant impuissant. C’est que l’hypothèse d’un « oui » au référendum risquait sinon d’enrayer sa stratégie du moins d’en amoindrir la validité auprès de chancelleries occidentales prêtes à le suivre, de Washington à Londres... La reprise d’une escalade, entre bombardements contre la population civile palestinienne d’un côté et tirs de roquettes voire attentas possibles de l’autre, ne pourrait que nourrir dès lors la thèse du chaos, permettant à la colonisation et aux faits accomplis unilatéraux de proliférer, facilitant l’avènement de l’annexion annoncée. C’est dans ce contexte que s’intensifient les bombardements de la bande de Gaza, censés « riposter » aux tirs de roquette artisanaux palestiniens sur la ville israélienne de Sdérot. De nouveau, le 13 juin, neuf Palestiniens étaient tués à Gaza par un raid aérien israélien, probablement d’un avion sans pilote. Parmi eux, selon le médecin Joumaa Al-Saqaa de l’hôpital Al-Chifa de Gaza, deux enfants. Un second raid aérien, également contre une voiture dans le nord de la bande de Gaza, a fait quatre blessés. M. Abbas a accusé Israël de « terrorisme d’Etat ». « Ce terrorisme d’Etat ne nous ébranlera pas », a-t-il assuré. L’unité nationale face au spectre de la guerre civile Mahmoud Abbas a cependant, ou précisément pour cela, annoncé le 11 juin la tenue du référendum le 26 juillet. Il s’agissait selon lui, pour l’essentiel, d’une tentative de réponse à une double crise : crise majeure de reconnaissance par la communauté internationale avec ses conséquences économiques gravissimes, (voir page 28) et crise politique interne. Car sur la scène palestinienne, les concurrences politiques qui se sont exprimées durant la campagne électorale se sont poursuivies depuis la mise en place du gouvernement, et se sont même aggravées face à la crise économique et sociale imposée par le blocus israélien puis international ; le gouvernement ne dispose plus d’un budget suffisant pour payer les salaires des fonctionnaires, bloqués depuis le mois de mars. Pour autant se manifeste une volonté d’unité nationale, censée éviter que les affrontements actuels entre des militants du Fatah et du Hamas ne dégénèrent en guerre civile, et soudant la résistance et l’ensemble des institutions autour d’un projet politique et d’une stratégie communs. La crise interne exprime d’abord des besoins d’éclaircissements institutionnels : elle met à l’épreuve la répartition des prérogatives entre la présidence, en la personne de Mahmoud Abbas élu l’an passé, et le gouvernement, dirigé par le Hamas à l’issue de sa victoire électorale du 25 janvier 2006. La question du contrôle des forces de sécurité en est l’une des traductions. Le ministre de l’Intérieur a ainsi mis en place, dans la bande de Gaza, une force sous son contrôle dont le président récuse la légitimité, puis a décidé de la retirer de certains quartiers au nom de la paix civile. Mais elle manifeste aussi la compétition entre Hamas et militants du Fatah abasourdis par leur défaite aux législatives. De fait, la confrontation a pris des formes armées meurtrières -faisant une vingtaine de morts en quelques semaines, singulièrement dans la bande de Gaza- alimentant une spirale dangereuse à laquelle gouvernement et présidence appellent à mettre un terme. Après des affrontements entre hommes armés des deux organisations -dont des membres des forces de sécurité -, des combattants du Fatah ont répondu, le 12 juin, à l’attaque du siège de la sécurité préventive à Rafah par des activistes du Hamas, par l’incendie des bureaux du Premier ministre, par celui de l’immeuble du conseil législatif à Ramallah et par l’attaque de locaux du Hamas en Cisjordanie. Président de la « Commission palestinienne indépendante pour les droits humain », le Dr Mahmoud Akker commente, le 13 juin : « le siège économique crée dans la rue palestinienne une situation propice au déclenchement d’une guerre civile avec toutes les conséquences qu’elle aura ». Une situation qui inquiète notamment les associations de défense des droits humains, lesquelles en appellent au retour de la sécurité interne et de l’Etat de droit. L’appel des prisonniers C’est dans ce contexte général, et tandis que le siège israélien s’intensifiait, qu’est intervenue en mai l’initiative des prisonniers politiques. Un texte à l’audience d’autant plus large que ces prisonniers sont totalement légitimes auprès de la population des territoires occupés, quasiment toutes les familles ayant ou ayant eu au moins un de ses membres emprisonné, et qu’il est signé par des dirigeants de premier plan de tous les courants politiques. Leur « document de conciliation nationale des prisonniers » (voir le texte intégral p.14) s’adresse d’abord à la scène palestinienne, et ne se veut pas un plan de paix ou de négociation. Il est davantage un texte d’orientation politique et stratégique. Il réaffirme d’abord la nécessité d’unité nationale. Il bannit le recours aux armes entre Palestiniens. Il met ensuite en exergue l’OLP comme seule représentante légitime du peuple palestinien et en appelle à une intégration en son sein de tous les courants palestiniens. Une problématique d’autant plus importante que c’est théoriquement l’OLP qui négocie et en son nom que les accords sont signés, nonobstant sa marginalisation de fait depuis Oslo. « Les négociations sont de la compétence de l’OLP ou du président de l’Autorité palestinienne (...) à condition que tout accord crucial soit approuvé par le Conseil national palestinien (le parlement de l’OLP, dont sont théoriquement membres de droit les députés du Conseil législatif, ndlr) ou soumis à référendum », précise le texte. Reste à savoir dans quelles proportions s’y intégreraient, le cas échéant, les organisations de la résistance islamique... La communauté internationale a surtout retenu un autre aspect du texte : affirmant les droits du peuple palestinien à la liberté, au retour de ses réfugiés, à l’indépendance et à l’autodétermination, il souligne que ces droits passent par celui d’établir un Etat indépendant dans tous les territoires occupés par Israël depuis 1967 avec Jérusalem-est (« al- Quds ash-Sharif ») pour capitale et mentionne la charte des Nations unies et le droit international. Il affirme aussi le droit des Palestiniens à la résistance par tous les moyens, dans les territoires occupés depuis 1967, en articulation avec l’action politique, diplomatique, et la négociation. Entre dialogue et consultation populaire Le « dialogue national » constitué autour de ce document est appelé à ne pas s’arrêter au texte mais à se poursuivre, ce qui constitue un gage de démocratie contre le spectre de « guerre civile ». Autre élément important : s’il concerne principalement les territoires occupés, les forces politiques qui y participent représentent, elles les Palestiniens dans leur totalité (occupation et exil forcé). Mais dialogue ne signifie pas accord, et le Hamas a tout d’abord émis de fortes réserves. Il rappelle que les concessions des négociateurs palestiniens depuis Oslo, dans un rapport de force totalement dissymétrique, n’ont conduit à aucune réciproque de la part des dirigeants israéliens. Il souligne également que les années d’un « processus » qui n’avait de paix que le nom, ont permis au pouvoir en place à Tel-Aviv d’accélérer la colonisation et de poursuivre sa politique destructrice et meurtrière sans réaction de la communauté internationale. Ce qui fut l’un des thèmes de sa campagne électorale, cependant plus largement centrée sur les dossiers intérieurs et notamment sur la nécessaire probité du pouvoir. Il considère que l’occupant doit s’engager luimême dans le retrait des territoires occupés depuis 1967 avant d’envisager une longue trêve ou l’hypothèse d’une reconnaissance. Le débat en tout cas n’est pas clôt, entre les différentes composantes du mouvement de la résistance islamique, dont la direction est partagée entre les territoires occupés -ainsi d’Ismail Haniyeh ou de Mamoud Zahar- et l’exil, en particulier à Damas -comme c’est le cas de Khaled Mecha’al, ou de Moussa Abu Marzuq. Le référendum qu’avait convoqué le président palestinien pour le 26 juillet n’était censé concerner que la population des territoires occupés. Pour la première fois, cette partie du peuple palestinien aurait été appelée à se prononcer clairement sur de tels enjeux. L’enjeu pour Mahmoud Abbas : reprendre la main pour tenter de sortir de la crise. « Il est temps d’aller de l’avant pour mettre un terme aux souffrances du peuple palestinien », plaide-t-il, au nom de l’urgence. Le Hamas, mais aussi le Jihad islamique et le FPLP, appelant à la poursuite du dialogue national, ont vivement protesté. D’abord sur le fond, puisqu’ils refusent de céder aux pressions internationales. Ensuite sur la méthode. Le Hamas a évoqué un risque de « division historique ». Il estime que le vote a déjà eu lieu lors des législatives. Et il a jugé le référendum non constitutionnel : la Loi fondamentale, qui définit les prérogatives du président, n’en mentionne pas l’hypothèse. Député du mouvement, Moushir Masri a estimé qu’il s’agissait d’un « coup d’Etat contre le choix du peuple palestinien et la légitimité » conférée au Hamas par les urnes. Le Hamas s’est dit décidé à l’empêcher par tous les moyens juridiques et à en appeler au boycott. Il a assuré qu’Abdelkhaleq Natche (Hamas) et Bassam as- Saadi (Jihad) retiraient leur signature du texte des prisonniers à la suite de l’annonce du référendum. Mahmoud Abbas considère, lui, que la Loi ne mentionne pas davantage un interdit et que les élections ne portent pas sur l’ensemble de ces questions stratégiques. « Le fait que le document vienne des prisonniers et ait le consentement des premiers dirigeants lui a donné une grande crédibilité et a permis au président Abbas de reprendre l’initiative et de mettre le Hamas sur la défensive pour la première fois depuis l’élection du CLP du 25 janvier », analyse le politologue Ghassan al-Khatib [1]. Le pari d’Abbas était cependant risqué. D’une part, une partie de la population estime que certains militants du Fatah sont avides de reprendre le pouvoir et ne le souhaite pas. Le gouvernement israélien l’a compris qui cherche, aussi, à discréditer Mahmoud Abbas, notamment en annonçant autoriser le transfert d’armes pour sa garde personnelle... Khalil Shikaki, politologue également, indique surtout que si une grande majorité de la population soutient le texte, celle-ci n’était pas forcément prête pour autant à le signifier dans un vote. Le temps du dialogue a permis d’aboutir à un accord. Pour l’unité nationale et pour la stratégie palestinienne, le moment est historique. Un accord entre les organisations palestiniennes amènera-t-il à un gouvernement d’union nationale ? Pour le Hamas, la question n’est pas à l’ordre du jour. Il est trop tôt pour le dire. L’armée israélienne a entrepris une nouvelle offensive sans précédent. Qui vise aussi l’unité palestinienne. Isabelle Avran [1] Bitterlemons, 20 juin 2006. |
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