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Entre ruptures et continuités
publié le mardi 25 avril 2006 Isabelle Avran, Pour la Palestine n°49 Un peu moins de deux
mois après les élections
législatives palestiniennes
remportées largement par
le Hamas, le nouveau
Premier ministre, Ismail
Hanyieh, a présenté au
Président Mahmoud
Abbas un gouvernement
de 24 membres, composé
de responsables du
mouvement islamiste et
de techniciens. Le
Premier ministre israélien
par intérim, Ehud Olmert,
à la veille des élections du
28 mars donnant son parti
Kadima gagnant,
réaffirme une stratégie
mise en oeuvre de longue
date : l’unilatéralisme, le
refus de toute négociation
avec les Palestiniens,
pour annexer d’ici 2010
les grands blocs de
colonies. La communauté
internationale, elle,
brandit contre les
Palestiniens la menace de
sanctions dont elle a
toujours refusé le principe
contre d’Israël, qui
continue à jouir d’une
totale impunité. Ruptures,
ou continuités ?
Des élections transparentes et démocratiques. Au moins la communauté internationale, de Washington à Bruxelles ou Paris, aurat- elle dû reconnaître ce mérite au scrutin législatif palestinien de ce 25 janvier 2006 pourtant tenu sous occupation. Les entraves n’ont pas manqué, entre les arrestations de nombre de candidats, singulièrement ceux du Hamas - ce qui a alimenté sa popularité en tant qu’ennemi désigné par Israël - aux multiples interdictions imposées par l’armée à Jérusalem ou aux difficultés d’une campagne barrée par les centaines de checkpoints qui enferment la multiplicité des enclaves du territoire palestinien. Plusieurs centaines d’observateurs internationaux, cependant, ont insisté sur le bon déroulement d’un scrutin tenu à la date annoncée. Mieux : fait unique dans la région, des centaines de Palestiniens eux-mêmes ont tenu leur rôle d’observateurs, ce qui souligne la détermination démocratique d’une société pourtant épuisée et laisse présager de ses possibles exigences pour les scrutins à venir où l’alternance pourrait, de nouveau, être au rendez-vous. Une exigence de changement Probablement le Hamas lui-même ne s’attendait-il pas à un tel raz-de-marée aux élections législatives, les secondes de l’histoire du territoire palestinien occupé, les premières auxquelles il participait. Leur victoire et, partant, la défaite du Fatah, sont de ce point de vue historiques. Mahmoud Abbas avait fait le pari de l’intégration au système politique palestinien du mouvement de la résistance islamiste. Celui-ci, déjà, l’avait emporté sur le Fatah lors de la dernière phase des élections municipales en Cisjordanie, en décembre 2005. Et s’il a respecté la trêve unilatérale, il a aussi accepté les règles du jeu électoral, et notamment la participation des femmes sur ses listes [1] Il a obtenu la majorité absolue, et 76 sièges sur 132. Probablement aussi se serait-il contenté d’être un brillant perdant, laissant au Fatah la gestion du pouvoir et d’improbables négociations, s’appuyant sur un score confortable pour formuler ses exigences en particulier sur le terrain social et se réserver la carte de la critique sur le terrain politique. Désormais confronté à la gestion du pouvoir, il est en quelque sorte à l’heure des choix. A la fois quant à son projet de société et quant à son programme politique. C’est sous la bannière « Réforme et changement » que le Hamas a fait campagne. L’axant principalement sur le thème de l’assainissement de la vie politique palestinienne, il a également, sinon d’abord, récolté les fruits de l’affaiblissement de la stratégie du président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, pourtant élu un an plus tôt, mais miné par le choix fondamental d’unilatéralisme des dirigeants israéliens au profit d’une colonisation à outrance de la Cisjordanie. Un choix qui a de facto rendu caduc, au moins dans la période, tout projet de négociations. Le Fatah, qui a fait des négociations sa stratégie et qui les a portées quasiment seul depuis quinze ans paie le prix de cet échec qui se traduit par l’impasse politique et diplomatique, par le déchaînement de la colonisation et par une dégradation sans précédent des conditions de vie ou de survie et de sécurité de la population. Nombre d’éditorialistes palestiniens soulignaient, au lendemain du scrutin, combien le Hamas est apparu comme le seul susceptible de répondre par l’intransigeance à l’intransigeance israélienne. Mais c’est aussi sur le terrain de la gestion des institutions, de la vie économique et sociale, que le Hamas, qui a su développer un réel réseau d’entraide, a fait le plein des voix. Soumise à l’étranglement économique, à l’appauvrissement absolu, la population a d’autant plus sanctionné le népotisme, le clientélisme ou la corruption, comme l’indécent enrichissement de certains des cadres du parti au pouvoir. A l’inverse, les candidats du Hamas ont su développer une image de probité et de compétence au point d’attirer sur leurs listes des candidats sans affiliation, éloignés des préoccupations islamistes, ou de conquérir des voix chrétiennes. 60% des électeurs du Hamas ne se définissent pas comme islamistes. Le nouveau Premier ministre, Ismail Hanyieh, qui vit dans le camp de réfugiés de Chatti dans la bande de Gaza, incarne cette image de proximité avec la population et ses difficultés quotidiennes.
Mais cette victoire historique interroge aussi la stratégie des forces qui, dans la société palestinienne, se réclament de la gauche nationaliste et de la démocratie. Si Mustapha Barghouti, fondateur de « Moubadara » et connu comme l’un des pères de l’Union des comités de secours médical palestinien, avait recueilli un score honorable à la présidentielle, sa liste n’obtient cette fois que deux élus, de même que la « troisième voie » de Salam Fayyad et Hanan Achrawi, tandis que les organisations de la gauche traditionnelle de l’OLP sont de fait marginalisées. La bipolarisation que semble révéler ce scrutin témoigne aussi de la distance des dirigeants de ces organisations avec la population et les besoins qu’elle exprime. Les ONG elles-mêmes, pourtant efficaces, comblant le déficit de services publics et de services d’urgences, pâtissent d’une professionnalisation de leurs cadres dès lors moins perçus qu’à leurs débuts comme militants de terrain. En tout état de cause, la question sociale a émergé comme centrale. Des défis nouveaux La nouveauté de la période ouvre dès lors sur plusieurs interrogations qui renvoient au projet de société du mouvement islamiste, aux relations entre l’Autorité palestinienne et l’OLP -question marginalisée ces dernières années -, aux modalités de la résistance et au projet diplomatique, comme à la réorganisation de la scène politique palestinienne, tant à l’intérieur du territoire occupé que dans les camps de l’exil. « Nous avons un programme clair. Nos deux préoccupations essentielles sont l’économie et la sécurité. (...) Il y a beaucoup trop d’armes dans la rue qui sont entre les mains des familles ou de certains organes de sécurité. (...) La restauration de l’ordre et de la discipline est l’une de nos priorités. Nous n’accepterons ni corruption, ni favoritisme. Nous allons désarmer les gangs et les mafias qui provoquent le chaos », assure Mahmoud al-Zahar, nommé depuis ministre de l’Intérieur [2]. Islamisation de la société ? Sans doute est-ce l’un des objectifs des Frères musulmans. La Palestine, quelles que soient ses spécificités, inscrites dans l’histoire de sa r é s i s t a n c e , n’échappe pas pour autant aux tendances, diversifiées, qui se manifestent dans la région. Mais, comme le fait remarquer Camille Mansour [3], ce sont aussi les conditions mêmes de l’occupation, la réorganisation de l’espace que bouclages et checkpoints imposent en limitant l’horizon de chacun qui ont, d’ores et déjà, contribué à un repli sur la famille, le clan... Ou sur ce qui apparaît comme tradition, perçue comme devant être préservée. Le Hamas, lui, dont l’orientation économique s’inspire plus volontiers du libéralisme, si tant est que cela ait un sens dans une situation de total étouffement imposé par l’occupation, conjugue islamisme et nationalisme. Comme le souligne Leila Shahid, c’est probablement de cette double composante qu’il tire sa légitimité auprès de la population dont la majorité affirme qu’elle refusera, notamment, toute tentative d’imposer une législation islamique ou de réviser les programmes scolaires. Bouleversements politiques sur la scène palestinienne C’est peu dire que la défaite du Fatah, première organisation de l’OLP, qui tenait les rênes de l’organisation comme du pouvoir au sein du territoire palestinien, bouleverse la donne. Accusé de corruption et de l’impasse actuelle, il fait aussi les frais de ses carences de démocratie interne. Son dernier congrès remonte à 1989. L’absence de débat stratégique s’est conjuguée à celle du renouvellement de ses cadres, malgré l’apparition, à côté des grandes familles traditionnelles, non pas seulement d’une mais de deux générations nouvelles. Celle de la première Intifada, dont les cadres sont soit en prison, tel Marwan Barghouti, soit en quête de pouvoirs, tel Mohammed Dahlan ; celle de la seconde Intifada, celle des enfants souvent emprisonnés et en mal de scolarité durant la première, et qui croit en grande partie pouvoir tirer sa légitimité de cinq ans d’engagement armé dont elle a payé le prix fort. La difficile constitution d’une seule liste, unie, pour les élections, en a témoigné, un an après la mort de Yasser Arafat qui faisait figure de ciment de l’unité nationale. Que va faire le mouvement de sa défaite ? Sera-telle l’occasion du débat et d’une refonte de ses liens avec la population, ou au contraire la frustration et les concurrences risquent-elles de dégénérer en crise plus profonde ? Le Hamas, lui, aurait préféré un gouvernement d’union nationale dont le programme serait nécessairement différent de celui du mouvement, comme l’avait indiqué sa tête de liste, Ismail Hanyieh [4]. Durant la première Intifada, le mouvement alors naissant, principalement dans la bande de Gaza, se singularisait par ses attaques violentes contre les forces de la résistance nationale -après celle, quelques années plus tôt, des locaux du Croissant Rouge, dirigé par le populaire Dr Haïder Abdel Shafi, considéré comme proche des communistes. Le cheikh Ahmad Yassine - revenu d’Egypte à Gaza en 1971- avait jeté les bases du mouvement, dans la lignée des Frères musulmans, dès les années soixante-dix, limitant alors ses activités à l’aide sociale et aux études religieuses, avec des fonds venus principalement des pays du Golfe ou de Jordanie. Tandis que la jeunesse palestinienne voulait « donner vie aux rêves des aînés et à leur aspiration à l’indépendance », comme l’exprimait alors le Dr Ahmed Hamzeh, les associations islamistes s’inscrivaient dans la première Intifada comme mouvement dont les organisations nationalistes apparaissaient comme l’une des cibles, avec l’assentiment de dirigeants israéliens en quête d’une alternative à l’OLP [5]. Près de vingt ans plus tard, forts d’une nouvelle image de l’échec du processus de négociations et d’une forte résistance armée, populaire, les dirigeants du Hamas affichent au contraire une volonté de coopérer avec toutes les composantes de la scène politique nationale palestinienne. Ce qui lui aurait aussi permis de partager la responsabilité des difficultés de gestion du pouvoir. Certains militants nationalistes et certains intellectuels étaient favorables à un gouvernement de coalition, tel Georges Giacaman, doyen de l’université de Bir Zeit qui, dans une tribune publiée par Amin [6], a estimé qu’il serait contraire à l’intérêt national de parier sur une défaite du Hamas au nom de calculs partisans. Une question qui pose également celle des relations entre l’Autorité nationale palestinienne et l’OLP. Officiellement, le Conseil législatif palestinien est partie intégrante du Conseil national palestinien, représentatif de l’ensemble du peuple palestinien, sous occupation et en exil. Officiellement aussi, c’est l’OLP et non l’ANP qui est signataire et garante des accords conclus avec Israël. Président de l’ANP, Mahmoud Abbas l’est aussi de l’OLP dont les instances n’ont en réalité guère eu depuis Oslo l’occasion de se réunir et de débattre. L’arrivée du Hamas au Parlement oblige aussi à repenser ces relations. En tout état de cause, l’OLP dit non au Hamas si celui-ci ne la reconnaît pas comme seule et légitime représentante du peuple palestinien. Le FPLP a eu à son tour l’occasion de le réaffirmer. Le Hamas entre intransigeance et pragmatisme C’est donc un gouvernement de 24 membres composé pour moitié de responsables du Hamas et pour moitié de techniciens qui n’en sont pas membres -et au sein duquel on compte un chrétien, et une femme- que le nouveau Premier ministre, Ismaël Hanyieh, a soumis le 19 mars au président Abbas (voir encadré ). Avant son investiture par le Conseil législatif, et tandis que les instances de l’OLP l’ont rejeté, Mahmoud Abbas l’a quant à lui accepté, quelques jours après l’assaut de la prison de Jéricho par les troupes israéliennes. D’une part, au nom du respect de la démocratie. Ensuite, pour favoriser l’intégration du mouvement au système politique palestinien. Enfin, il parie sur le pragmatisme du mouvement qui, depuis plusieurs mois, respecte la trêve unilatérale, en dépit des provocations meurtrières d’Israël. Au mot d’ordre « un seul pouvoir, une seule loi, une seule Autorité armée » de Mahmoud Abbas, le Hamas préfère celui de « la voie de la résistance, au-dessus de toutes les autres ». La « résistance sous toutes ses formes », plaide le Hamas, est un droit légitime du peuple palestinien. Pour Mahmoud al-Zahar, pourtant, la vocation des militants du Hamas n’est pas de porter les armes, même s’il ajoute que « chaque fois que nous avons voulu organiser des manifestations pacifistes, les Israéliens nous ont tiré dessus, arrêtés, jetés en prison (...) La violence s’arrêtera quand s’arrêtera l’occupation. » [7]
Pour autant, lors d’un entretien à la chaîne américaine CBS, le 17 mars, Ismail Hanyieh a répété que son mouvement ne s’oppose pas à la poursuite des négociations par le Président Abbas au nom de l’OLP, que lui-même « n’a jamais encouragé les attentats suicides » et qu’il « espère un jour un accord de paix avec Israël ». S’il refuse la déclaration d’indépendance de l’OLP de 1988 et le plan Fahd adopté par la Ligue arabe (la paix en échange d’un retrait des territoires occupés depuis 1967 et d’une « solution » pour les réfugiés), le Hamas se dit prêt à « envisager des mécanismes de négociations » si Israël reconnaît les droits des Palestiniens et « fait une proposition sérieuse » pour un retrait total des territoires occupés depuis 1967. Il ne reconnaît pas les accords signés, mais entend les aborder « avec sens des responsabilités » et envisage une « trêve à long terme ». Annexionnisme et unilatéralisme : la continuité israélienne Pas de négociations avec le nouveau gouvernement palestinien, répondent les dirigeants israéliens, pariant sur l’isolement palestinien sur la scène internationale, isolement dont la ministre des Affaires étrangères, Tzipi Livni, a fait le cheval de bataille de sa tournée européenne. Sans doute les dirigeants du parti Kadima créé par Ariel Sharon, avant qu’un coma profond l’écarte de la vie politique, ont-ils compris avec ces cinq années d’Intifada que le « Grand Israël » de la mer au Jourdain ne relevait guère du projet réalisable. C’est en tout cas, avec le retrait de Gaza, le message qu’ils ont prétendu adresser tant à leur propre opinion qu’à la communauté internationale, prompte à se laisser convaincre par le portrait séduisant d’un Ariel Sharon muant de son long parcours d’homme de guerre ayant poussé la violence à son paroxysme - des massacres de Kybia à ceux de Sabra et Chatila, des bombardements du Liban au siège des villes et camps de réfugiés de Cisjordanie et de la bande de Gaza- à une nouvelle stature d’« homme de paix » ainsi qualifié par George W.Bush. Une mutation qui symboliserait celle de la société israélienne, permettrait de justifier la progression inégalée des coopérations économiques et stratégiques de l’Europe et singulièrement de la France avec Tel-Aviv et jetterait sur la partie palestinienne l’opprobre du refus de la paix. Si Benyamin Netanyahu et les caciques du Likoud continuent de s’arc-bouter sur cette vieille obsession d’« Erez Israël » de la droite sioniste, les dirigeants de Kadima, transfuges du Likoud et d’un travaillisme dont Shimon Pérès a fait la caution de Sharon, n’en ont pas pour autant abandonné ce qu’ils considèrent comme l’essentiel : l’annexion de la plus grande partie du territoire palestinien dépeuplé de ses habitants. Le retrait d’une bande de Gaza surpeuplée où quelque 8000 colons se partageaient 40% de la terre au prix d’un déploiement de forces coûteux s’inscrit dans cette perspective. Surtout, ce redéploiement de forces a indiqué la méthode : le rejet de toute négociation, c’est-à-dire l’unilatéralisme. Qu’Ehud Olmert prétende ne refuser qu’aujourd’hui, à l’issue du scrutin, de négocier avec le gouvernement palestinien n’est donc qu’un leurre et le vote du peuple palestinien en faveur du mouvement Hamas qu’un alibi de plus. Car cette stratégie n’a rien de nouveau. Elle prévaut sans ambiguïté depuis l’échec de la négociation de Camp David. Durant les années d’Oslo, une négociation dite « intérimaire » accompagnait une politique de colonisation aussi outrancière qu’illégale de la Cisjordanie. Dès lors qu’il s’est agi de négocier les dossiers essentiels de la terre, des colonies, de Jérusalem, du statut du territoire, des frontières, des réfugiés, que l’accord de 1993 avait laissés pour la fin, le gouvernement d’Ehud Barak a réussi à la fois à réfuter le droit international comme fondement de la paix, à délégitimer la partie palestinienne dès lors qu’elle refusait de confondre paix et marchandage et, ce faisant, est parvenu à exclure la négociation comme méthode sinon la paix comme horizon. L’« ère nouvelle » saluée avec ostentation par Ariel Sharon dans la mort de son ennemi personnel, Yasser Arafat, qu’il avait condamné à la séquestration, n’a pas davantage altéré le choix stratégique unilatéral du gouvernement israélien. Et Mahmoud Abbas, à tous les sens du terme, s’est dès lors heurté à un mur. Une méthode, donc, pour un projet qu’Ehud Olmert se plait à répéter à son opinion publique : définir d’ici 2010 les frontières de l’Etat, en annexant à Israël les grands blocs de colonies et en ne laissant aux dépouilles de l’hypothétique Etat palestinien que quelques fragments de terre isolés, surpeuplés, et invivables. Et donc, quoi qu’il arrive, dans une situation explosive. Le « centrisme » que les chancelleries américaine et européennes prêtent au parti Kadima ne relève donc en rien d’une rupture mais bien davantage d’une continuité historique, tant en termes d’objectifs que de stratégie. Les résultats des élections palestiniennes lui servent en revanche de nouveau prétexte à l’impunité. Le refus israélien de respecter la démocratie, de se conformer aux accords signés concernant la continuité territoriale palestinienne et le droit de passage sûr entre la Cisjordanie et la bande de Gaza, la poursuite de la construction illégale du mur d’annexion et la colonisation accélérée de la vallée du Jourdain , s’accompagnent d’un regain de la stratégie de chaos, qu’il s’agisse des raids contre les populations, des assassinats dits « ciblés » et de leurs « dommages » dits « collatéraux », de l’assaut de la prison de Jéricho , ou de la rétention des sommes dues à l’ANP (droits de douane), pour épuiser ses finances et anéantir ses institutions. Une stratégie de chaos imposé aux Palestiniens dont Kadima espère, s’il conserve le pouvoir, faire un prétexte de plus de son unilatéralisme... L’irresponsabilité internationale Asthénique durant -au moins- toute cette première année de pouvoir de Mahmoud Abbas, la communauté internationale joue aujourd’hui l’effarouchement. Incapable de faire du respect du droit international le pilier de sa diplomatie, elle a préféré saluer le retrait de Gaza, nonobstant son objectif d’annexion de la Cisjordanie, comme une preuve de bonne volonté israélienne et comme la démonstration que l’unilatéralisme permettrait d’avancer plus sérieusement que la négociation, fût-ce aux conditions coloniales d’Israël. Une politique totalement irresponsable. Les membres du quartette ne sauraient donc se dédouaner d’une évolution politique qu’ils se croient aujourd’hui en droit de condamner. Pourtant, ils ont résolument inversé l’équation du conflit. Ce n’est pas à l’occupant de se plier au droit, mais à l’occupé de faire la preuve préalable de son droit et de sa capacité à l’autodétermination et à un Etat indépendant. Aucun des membres du quartette n’a accepté le principe de sanctions contre Israël, laissant impunis la construction du mur d’annexion, la colonisation massive, les raids et les bombardements meurtriers, le siège des villes et des camps palestiniens, les assassinats en série, et le cycle de violence de cette occupation. Toutes les « lignes rouges », repoussées les unes après les autres depuis le début de cette Intifada et de sa répression sanglante, ont été franchies dans l’attente impavide des suivantes. Les recommandations du Parlement européen en faveur non de sanctions mais simplement de la suspension de l’application de l’accord d’association de 1995 tant qu’Israël ne se conformerait pas au droit international et à ses obligations ont été rejetées par les gouvernements au mépris de la démocratie et au nom d’une préférence : le dialogue dans l’impunité plutôt que des pressions décrites comme susceptibles de renforcer un consensus national paranoïaque.
C’est en revanche contre le peuple palestinien que vient de surgir l’hypothèse de sanctions à l’issue de son vote. Certes, la communauté internationale plaide le respect de la démocratie et craint une crise humanitaire grave en cas de suspension de son aide économique, alors que deux tiers de la population vivent sous le seuil de pauvreté. C’est ce qui a amené Washington à défendre le principe d’une réunion israélo-égypto-palestinienne sur la réouverture du terminal de Karni, fermé par Israël depuis fin janvier contrairement aux accords signés. Il reste que refusant d’imposer la moindre conditionnalité à sa coopération étroite avec Tel-Aviv, la communauté internationale s’estime aujourd’hui autorisée à imposer des conditions au Hamas et au gouvernement palestinien. A aucun moment, ni l’ONU, ni l’Union européenne n’ont été capables de fournir une définition du terrorisme, qui les aurait contraints à condamner le terrorisme d’Etat israélien. En revanche, les Etats-Unis, puis l’Europe à l’issue des attentats suicides revendiqués par le Hamas, l’ont inscrit sur leur liste des organisations terroristes. Washington a entretenu des liens avec le mouvement islamiste jusqu’au début des années 1990, en fait jusqu’au revirement israélien qui, après avoir cru voir dans ce mouvement une alternative au nationalisme palestinien, y a perçu un ennemi à réduire tout en cherchant à le pousser dans la voie de la radicalisation. C’est en 1992 que plusieurs centaines de militants du Hamas sont déportés par Israël dans un « no man’s land » dans sud du Liban alors occupé. C’est cette même année que Washington inscrit le Hamas sur sa liste des organisations terroristes. L’Europe suivra quelque dix ans plus tard. Stratégie à haut risque Le quartette exige aujourd’hui du Hamas la reconnaissance d’Israël et le respect des accords déjà signés par l’Autorité palestinienne. Les Etats-Unis y ajoutent son désarmement, l’Union européenne le renoncement à la violence, négligeant que la résistance armée et non pas les attentats contre les civils, -au-delà des débats sur son efficacité- constitue un droit des peuples occupés reconnus par les Nations unies. Pour autant, jamais Israël n’a reconnu le droit des Palestiniens à un Etat dans les frontières de 1967, et rejette l’arrêt des violences contre la population palestinienne occupée ou le respect des accords signés. Pire : Washington et Londres viennent eux-mêmes de violer, à Jéricho, les accords conclus en 2002 sur la surveillance de la prison et de ses détenus. A l’inversion des termes du conflit s’ajoute la politique du « deux poids deux mesures »... En quête d’un rôle diplomatique nouveau, Moscou a tenté une percée en invitant, en février, une délégation du Hamas. Officiellement pour lui faire entendre les exigences du quartette. Mais si Washington n’est pas défavorable à une évolution confessionnelle des paramètres dans la région au détriment d’une vision politique, et si certains évoquent d’hypothétiques négociations secrètes avec le Hamas, l’isolement demeure l’orientation officielle. Cette stratégie à hauts risques indique en fait un tournant : celui de l’adoption par les Etats de l’Union européenne, et singulièrement par Paris, des thèses néoconservatrices de Washington. Nombre de multinationales françaises, dépitées de n’être pas invitées au partage du marché irakien, aspirent à conquérir des contrats lucratifs avec Israël, fût-ce en Palestine occupée, le gouvernement français plaidant alors, comme c’est le cas pour la construction du tramway à Jérusalem, une affaire commerciale et privée qui ne le regarderait pas même s’il en a favorisé l’avènement. Parallèlement, tandis qu’après Hubert Védrine, Dominique de Villepin défendait à la tribune des Nations unies, à la veille de la guerre en Irak, le respect du droit et des institutions internationaux, une vision du monde fondée sur le droit se dérobe aujourd’hui au profit d’une autre séparant la « civilisation » occidentale de la « barbarie » du monde musulman. Et dont l’occupation de la Palestine, au nom des thèses israéliennes de « séparation », fait figure de laboratoire. Or la facticité de cette thèse d’une guerre globalisée des civilisations ne protège pas pour autant contre son expansion. Ni dans le monde arabe, ni en Europe. L’enjeu d’une réorientation de la politique européenne et française, dès lors, ne concerne pas seulement l’avenir des droits du peuple palestinien. Il renvoie aussi à l’évolution des relations internationales et à l’avenir de notre propre société. Isabelle Avran
[1] 13 sur sa liste nationale, pour 12 au Fatah. [2] Entretien à Libération, 2 février 2006. [3] Voir entretien avec Camille Mansour dans Pour la Palestine de décembre 2005. [4] Dans un entretien à la chaîne satellitaire al- Arabia, le 26 janvier. [5] Le Hamas, constitué le 14 décembre 1987 a fondé sa branche armée, les brigades Ezzeddine al-Qassam, deux ans plus tard. Le Jihad islamique, lui, a été créé en 1980. [6] Voir le site de l’Arab media information network, http://www.amin.org [7] Entretien à Libération, 2 février 2006. |
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