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« J’ai confiance dans la résilience du peuple palestinien »
publié le vendredi 10 février 2006

Monique Etienne, Pour la Palestine n°48
 
Entretien avec Camille Mansour Professeur à la Sorbonne, détaché auprès du PNUD pour la réforme judiciaire palestinienne.

PLP : Quels sont les effets de la fragmentation de la Palestine ? Comment cela se traduit-il dans les mentalités et la société palestinienne ?

Camille Mansour : On ne peut pas encore parler de fragmentation de la société, mais d’une fragmentation territoriale qui a des effets sur la société palestinienne. L’idée de l’unicité de l’Etat, d’Autorité est un peu compromise, mais pas au niveau de l’exécutif et du législatif. Malgré le fait que les membres du Conseil législatif ne peuvent pas se réunir, puisque les députés de Gaza n’ont pas l’autorisation de venir à Ramallah, ils le font par vidéo conférence. Le gouvernement peut se réunir. Les partis politiques beaucoup plus difficilement. Les citoyens ne peuvent pas se rencontrer, participer à la vie publique en toute mobilité. Les fonctionnaires de l’administration publique ne peuvent pas circuler. Qu’un directeur général d’un ministère ne puisse pas aller d’une région à une autre, signifie qu’un espace public unifié n’existe plus. Y compris les ministres n’ont pas le droit de se rendre à Gaza, comme ce fut le cas, dernièrement, pour le ministre du Plan alors qu’il est responsable de négocier avec Israël la continuité territoriale entre Gaza et la Cisjordanie. Le plan unilatéral de Sharon est en train de séparer Gaza de la Cisjordanie. Déjà, le fait que les gens ne puissent pas circuler a des conséquences sur les comportements des Gazaouis. Quand toutes les affaires commerciales, les mariages, tous les aspects de la vie sociale se passent entre eux, à l’intérieur, cela se traduit, du point de vue idéologique, par un retour au localisme. C’est l’un des effets majeurs qui à long terme, peut évoluer vers une fragmentation de la vie sociale.

Le retour au localisme est également favorisé par l’absence de pouvoir politique sur le plan de la sécurité. Par exemple, si le ministre de l’Intérieur donne des ordres, il devrait pouvoir les faire appliquer. Il est impossible d’envoyer, d’un jour à l’autre, 200 policiers à Naplouse pour rétablir l’ordre. Si un crime se passe dans un village, il faut attendre l’autorisation des Israéliens. Quand il y a une bataille rangée entre des clans, comme cela s’est récemment produit, il faudrait pouvoir intervenir vite. La police a dû attendre une dizaine d’heures avant de pouvoir agir parce que le village était en zone B. C’est vraiment très grave. Cependant, il faut nuancer ce bilan négatif parce que la société palestinienne, du point de vue idéologique, garde un très fort sentiment d’identité politique et une conscience des risques de division. Malgré l’absence réelle des services de sécurité, elle arrive à se gérer. C’est pourquoi je ne suis pas sûr qu’il y ait un délitement parce qu’en réalité, les principaux incidents, qu’ils soient criminels ou le fait de groupes armés, proviennent des services de sécurité officiels, traduisant des règlements de compte au sein de l’Autorité. Quand on parle de déliquescence sécuritaire, c’est du fait de groupes armés qui dépendent pour la plupart de l’Autorité. Si celle-ci parvenait à tenir ses troupes et à prendre de véritables mesures, 70% du chemin aurait été fait.

PLP : Depuis la mort de Yasser Arafat, l’orientation de l’Autorité palestinienne at- elle changé en termes de priorités ? Affirmation de la loi, unicité des forces de sécurité ? N’y a-t-il pas un divorce entre les priorités de l’Autorité et les aspirations des gens ?

C.M. : Les priorités définies par Mahmoud Abbas ne sont pas une réponse en termes de perspectives, mais elles sont une nécessité. Parallèlement la tenue des élections législatives est indispensable. Si elles devaient être repoussées, la désorganisation s’aggraverait, du fait que le parti dominant au sein de l’Autorité, n’arrive pas à retrouver sa cohérence. Après la mort de Yasser Arafat, le Fatah a eu une réaction vitale qui lui a permis de s’unifier autour d’un candidat et de réussir. Après l’élection du président, chacun a eu peur pour ses positions et ses intérêts à l’intérieur du parti. Il n’y a que le danger d’une compétition électorale avec le Hamas pour sauver le Fatah. La peur de perdre le pouvoir devrait logiquement le forcer à s’unifier. C’est peut-être pour cette raison que les Israéliens cherchent à mettre des bâtons dans les roues. Cela dit, que les élections aient lieu, qu’il y ait un retour à la sécurité, tout cela restera insuffisant parce qu’il ne peut y avoir d’Etat palestinien s’il n’y a pas de territoire. Le problème fondamental demeure celui de l’occupation.

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© Hazem Bader

PLP : Dans les villages, on a l’impression d’une absence totale de perspectives politique qui se traduit par l’expression d’un mécontentement très fort contre l’Autorité palestinienne. Beaucoup nous disent qu’aucun ministre ne s’est déplacé dans les villages touchés par le mur pour soutenir les fermiers. L’ANP répondelle aux exigences et aux urgences des gens ?

C.M. : L’Autorité palestinienne ne pourra jamais satisfaire les gens à cause de l’occupation. Or l’occupation est d’une intelligence rare. Cela ne veut pas dire que ce sera profitable à long terme aux Israéliens, mais ceux qui planifient cette occupation peuvent avoir l’impression d’avoir réussi. A quel type d’occupation devons-nous nous confronter ? Sa caractéristique est de ne pas être à l’intérieur de la société mais d’être aux portes, afin de ne pas avoir à faire face à une révolte populaire. Pendant la première Intifada, les Israéliens devaient affronter les Palestiniens. Pour une armée, il n’y a rien de plus facile que de contrôler les axes routiers et de les fermer. Ils bouclent les villes, ils empêchent les gens et les marchandises de circuler. Ils sont en dehors du tissu social. C’est d’une grande intelligence tactique. Les Palestiniens qui seraient tentés de protester viennent forcément de l’intérieur, puisque les soldats sont à l’extérieur des villes... Ce sont donc des terroristes, qui viennent les attaquer et ils estiment qu’ils ont alors le droit de se défendre. Ils peuvent se justifier sur le plan international. En utilisant l’argument de la sécurité, la colonisation israélienne est en train de porter des coups, sans doute du fait du soutien de la politique américaine qui lui laisse le champ libre.

On en revient à la situation de 1981, quand Israël avait mis en place une administration civile qui dépendait de l’autorité militaire. L’objectif était que les Palestiniens aient leur propre police, que le fonctionnement de la santé, de l’éducation soient palestiniens. L’armée se contentait de contrôler d’en haut. Pour Israël, la création de l’Autorité nationale palestinienne aurait pu correspondre à la réussite de ce schéma. Jusqu’à maintenant, cela a échoué parce que l’Autorité veut également assumer le rôle de centre politique. Elle refuse de n’être qu’une administration. Mais les Israéliens font tout pour que ce centre politique soit inefficace. En revanche, que les écoles fonctionnent, pourquoi pas ? Que les gens puissent se rendre à l’hôpital à l’intérieur des villes, pourquoi pas ? On peut penser que les Israéliens sont en train de réaliser leur programme de 1981. Je ne suis pas sûr que ce soit en créant ainsi plusieurs prisons que cela va réussir parce que la situation est explosive et que ça ne peut pas durer. C’est une recette pour l’explosion. On ne sait pas quand elle se produira ; peut-être aujourd’hui, ou demain, ou dans cinq ans ? Maintenant, nous pouvons nous poser la question - et beaucoup de Palestiniens se la sont posée - : ne vautil pas mieux qu’il n’y ait plus d’Autorité palestinienne  ? L’occupation directe serait plus claire et du moins, y aurait-il liberté de mouvement comme avant 1994 quand les Israéliens étaient partout. S’ils sont à l’intérieur des villes, ils n’ont plus besoin de mettre un barrage. C’est pour cela que les gens aujourd’hui ne parlent plus de la fin de l’occupation ; c’est parce qu’ils veulent circuler, se déplacer. C’est leur principal souci. Les Israéliens ont pu trouver la faille : c’est la question territoriale. Si les Palestiniens protestent, que ce soit avec des moyens légitimes ou non conformes au droit, les Israéliens les punissent en créant une nouvelle colonie ou un nouveau barrage ; s’ils restent passifs, ils en profitent pour étendre la colonisation. C’est la stratégie israélienne, d’une logique implacable, depuis 1967.

PLP : Ne pensez-vous pas que la militarisation de l’Intifada a exclu le mouvement populaire ? Comment l’Intifada peut-elle rebondir ? Ne peut-on avoir le sentiment que l’Autorité palestinienne n’a donné aucune perspective au mouvement populaire pour participer à l’Intifada ?

C.M. : Le problème c’est que précisément, il ne peut y avoir de résistance populaire puisque les Israéliens sont en dehors des villes. Comment pourrait-on résister civilement à l’occupation ? Manifester à l’intérieur de Ramallah ne gêne pas l’occupant. On peut toujours protester pacifiquement contre les barrages. Qu’est-ce que ça change ? Les soldats seront toujours là ! La seule façon de les faire bouger, c’est soit par les pierres, soit par des balles. La militarisation est dans la logique de la situation.

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© Monique Etienne
Le pressage des olives est un moment de retrouvailles dans les villages

PLP : Dans ces conditions, comment l’exigence de Mahmoud Abbas de démilitariser l’Intifada peut-elle être perçue ?

C.M. : Il faut donner à Mahmoud Abbas toutes ses chances. Mais nous savons que pour obtenir la démilitarisation, il faut un appui diplomatique fort. Malheureusement, il est faible. Cela fait dix mois que le président a été élu. Ses services de sécurité, son gouvernement ne sont toujours pas en mesure de contrôler la situation et nous pouvons douter de ses capacités de réussite. Et même s’il réussit, ça ne peut être que provisoire s’il n’y a pas de progrès politique dans les négociations. Israël ne veut pas négocier. Du point de vue stratégique, on semble être dans une impasse. Mais heureusement ce n’est jamais aussi linéaire, et les Palestiniens continueront à vivre. Depuis 1974, après la guerre d’octobre 1973, quand l’OLP a voulu rentrer dans un processus de paix, il y a toujours eu des conditions imposées aux Palestiniens. En 1974, il fallait reconnaître la résolution 242. En 1988, lors de la déclaration d’indépendance, l’OLP a reconnu la 242. Il fallait dénoncer le terrorisme. En décembre 1988, à Genève, Yasser Arafat a dénoncé le terrorisme. Il y a toujours une nouvelle contrainte qui surenchérit sur chaque avancée... Cependant on ne peut pas dire que rien n’avance. Du point de vue idéologique, nous avons fait des progrès immenses. Le peuple palestinien n’existait pas, nous n’avions pas droit à un Etat. Israël a dû reconnaître le peuple palestinien, l’Etat palestinien, mais il est en train de le vider de sa substance. Comment faut-il regarder  ? Le verre à moitié vide ou à moitié plein ? L’avenir nous le dira. Prenez les dix dernières années. Depuis 1990, les Palestiniens sont déterminants pour faire et défaire les gouvernements israéliens. Alors qu’avant, la question palestinienne était très marginale. Du point de vue de l’équilibre stratégique de la politique israélo-palestinienne, il n’y a pas de doute que les Palestiniens font partie du corps du problème. Israël conquiert des territoires en Cisjordanie, mais cela ne conduira pas à une pacification. La première Intifada a duré de 1987 à 1993. La deuxième dure depuis cinq ans et elle continue. Les Israéliens craignent une troisième Intifada. On est face à une puissance israélienne qui a l’arme nucléaire, qui fait peur à tous ses voisins et qui, pourtant, n’arrive pas à se sortir du bourbier palestinien... Certes les acquis tactiques des Israéliens sont énormes avec le morcellement et la colonisation. Mais du point de vue stratégique à long terme, ce n’est pas sûr !

PLP : En termes d’alternatives politiques, qu’en est-il de la troisième voie ?

C.M. : Elle n’est pas encore une alternative très sérieuse. Pour parler de troisième voie, il faudrait qu’elle soit portée par des partis politiques. Or, il n’y a que des individus, des personnalités. Certes, des gens qui ne veulent pas être du côté du Hamas et qui expriment un « ras le bol » du Fatah, seraient prêts à voter pour une troisième voie. Ce courant doit représenter 20 à 25% de l’électorat. Le problème à l’intérieur de la troisième voie, c’est qu’on assiste plutôt à un combat de coqs. Il semble difficile de parvenir à construire une liste. C’est malheureux et ce n’est pas positif. La seule solution ce serait un parti politique qui se constituerait sur un programme national. Le Fatah, même s’il est très critiqué, demeure puissant, il a de gros moyens, c’est un parti de masse qui peut mobiliser. L’intégration du Hamas au jeu politique est très importante. Bien sûr, il ne faudrait pas qu’il ait la majorité, mais qu’il réussisse à former une forte minorité au sein du Parlement assainirait le jeu politique. Cela obligerait le Fatah, s’il restait majoritaire, à une cohérence entre le législatif et le politique. Aujourd’hui, par exemple, l’exécutif peut proposer un projet de loi au législatif et le législatif peut complètement le transformer, alors que c’est le même parti. Chaque individu au sein du Conseil législatif est souverain et n’obéit à aucune discipline de parti. On peut penser que si le Hamas siégeait au Parlement, il serait discipliné, forçant le Fatah à plus de rigueur. Au sein de l’Autorité, cela obligerait les services de sécurité à être plus objectifs et à ne pas dépendre des jeux de pouvoir au sein du parti. Il s’est produit quelque chose de positif hier : un décret présidentiel interdit désormais aux membres des services de sécurité d’être candidats aux élections à moins qu’ils ne déposent les armes. Cela signifie que l’Autorité veut assainir en séparant l’appartenance au Fatah et aux forces de sécurité.

Le problème ne se cristallise pas qu’autour de l’Autorité. C’est aussi la question des ONG : ce que l’on appelle « société civile ». Beaucoup d’argent des pays donateurs va aux ONG qui sont en train de consolider une classe qu’on peut difficilement différencier de celle de l’Autorité, même si, pour obtenir un financement, elles doivent la critiquer. C’est la même classe de privilégiés qui bénéficie de l’aide extérieure. Donc, quand les villageois critiquent l’Autorité, je pense qu’ils englobent tous ceux qui sont à Ramallah ou à Gaza - ville et qui bénéficient de cette manne étrangère parce que la politique européo- américaine consiste précisément à encourager les ONG. Bien sûr, il y a deux types d’ONG. Je parle des ONG pour la défense des Droits de l’Homme et la démocratie. Si véritablement on est pour les Droits humains, il faut trouver des sources de financement palestiniennes et ne pas dépendre de sources étrangères. Si ce sont des ONG dont le but est le développement, c’est différent. Qu’il y ait une captation de l’aide étrangère pour participer au développement dans plusieurs domaines, avec un contrôle de la transparence, je trouve cela plus légitime. Mais je crois que l’aide extérieure permet une main mise sur les orientations et retarde la formation des partis politiques qui pourraient constituer la troisième voie. Cela permet de se donner bonne conscience en se disant qu’on est en train de travailler pour l’avenir de la Palestine et qu’on n’a pas besoin de former un parti politique. Cela conduit également à une coupure avec la base populaire.

Fondamentalement, j’ai profondément confiance dans la « résilience » du peuple palestinien. Quoi qu’il dise contre, qu’il soit fatigué, voire désespéré, il n’est pas abattu. Malgré la situation, il continue à vivre, à violer les barrages, il se débrouille pour envoyer les enfants à l’école, à l’université. Les Palestiniens sont tenaces.

Propos recueillis par Monique Etienne à Ramallah, octobre 2005

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