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Clandestins sur leur propre terre
publié le mercredi 8 février 2006

Pour la Palestine n°48
 
En 1987, 187 000 Palestiniens bénéficiaient d’un permis de travail pour Israël. C’était avant le début de la première Intifada, autant dire il y a des lustres. Aujourd’hui, selon les derniers chiffres du ministère du Travail palestinien, ils ne sont qu’un petit millier à disposer de ce précieux document, tous de Cisjordanie.

Quelques centaines donc à avoir le droit de travailler légalement de l’autre côté de la Ligne verte pour une population active estimée à plus d’un million et demi d’hommes et de femmes, tandis que près de dix mille autres se vendent aujourd’hui comme clandestins sur les chantiers de Jérusalem, Haifa ou Tel Aviv. Une « vie de chien » et de fuyards pour gagner quelques centaines de shekels dans des conditions abominables ; celle d’hommes devenus illégitimes sur leur propre terre, condamnés à quitter leur domicile des semaines durant pour risquer le moins possible de croiser la police des frontières. Qu’est-ce que ce quotidien veut dire ? Témoignages croisés de Rafiq, maçon sans papier dans la ville nouvelle de Modi’in, et d’Imad, travailleur de terrain, employé par l’association israélienne de défense des droits humains, Bet’selem.

« Chaque matin, les patrons viennent chercher la main d’oeuvre qui leur manque »

« Je travaille à Modi’in depuis longtemps, avant le début de la deuxième Intifada. Modi’in, c’est là bas, de l’autre côté de la montagne, sur la route entre Jérusalem et Tel Aviv. A l’époque, je gagnais au moins 250 shekels par jour. J’y allais en voiture et ne chômais jamais. Maintenant, je gagne 150 shekels. Cent cinquante shekels lorsque je trouve à m’employer... Et quand je suis payé.

PLP : C’est-à-dire ?

Rafiq : Au début de l’année, j’ai travaillé trois mois sans l’être ; six mois après, j’en suis encore à essayer de récupérer la somme. Si tu veux savoir quelle est ma vie, elle est celle là. Je travaille pour 150 shekels, sans aucune sécurité, sans casque, sans protection. Prends ce que l’on te donne et tais-toi. Sinon, on te dénonce à l’armée.

PLP : Dans ce cas ?

Rafiq : Dans ce cas, c’est la prison. Et comment pourrais-je me défendre ? De contrats, bien sûr, il n’y en a pas. Rien n’est écrit. Rien n’est légal.

PLP : Comment faites-vous pour entrer en contact avec un employeur ?

Rafiq : Il y a un endroit à Modi’in où, chaque matin, les patrons viennent chercher la main d’oeuvre qui leur manque. On se poste là et on attend qu’on vienne nous chercher. Un maçon, un plâtrier, un charpentier : c’est à la demande. Et s’ils n’ont pas besoin de toi, tu déguerpis... Maintenant, il y a les Chinois, ce n’est plus la même chose.

PLP : Les Chinois ?

Rafiq : Les Chinois, les Thaïlandais, les Russes qu’ils ont embauchés pour nous remplacer. Ils gagnent deux fois plus que nous, ont des papiers, sont protégés, ont des casques, des vêtements de travail [1]. Je me souviens encore de cette époque où l’on parlait de la création d’agence d’intérim à Ramallah et Tulkarem pour recruter du personnel palestinien. Officiellement, ces entreprises de travail temporaire étaient palestiniennes. C’était en fait des sociétés écran à capitaux israéliens essentiellement à contourner le droit du travail israélien. Mais même ça, on ne peut plus l’espérer.

PLP : Quels contacts avez-vous avec les travailleurs migrants ?

Rafiq : Aucun. De quelle façon pourrions-nous nous parler si nous le pouvions ? En quelle langue ? Ils ne parlent ni l’hébreu ni l’arabe. Chacun de son côté, c’est comme ça. Maintenant, je peux aller jusque là bas, là où se trouvent les gratte-ciels, là bas tu vois, et ne rien trouver. Mais chaque jour quand même je me lève à 4 heures du matin pour faire à travers champs les quinze kilomètres qui me séparent de Modi’in. Je marche, je grimpe, j’évite les soldats, et repars en espérant que quelqu’un voudra bien de moi. En général, la journée de travail est de 10 heures. Et le soir, je fais le chemin inverse. Je rentre, si tout va bien, vers minuit.

PLP : Vous ne pourriez pas légaliser votre situation ?

Rafiq : L’obtention d’un permis de travail en Israël ou dans les colonies dépend de l’obtention auprès de l’armée israélienne d’une carte magnétique. Pour cela, il faut pouvoir faire la preuve que l’on n’a jamais eu de problème de sécurité  : que l’on n’a jamais été arrêté, jamais eu, même, un proche arrêté. Ensuite, il faut bien sûr disposer d’un certificat d’embauche, être marié, avoir plus de 35 ans et avoir des enfants. J’aurais pu essayer [2] mais, maintenant, c’est trop tard pour moi. J’ai 40 ans, et en ce moment la situation n’est guère favorable. Israël accorde très peu de permis. Je me souviens encore de cette époque, avant la première Intifada, où 180.000 d’entre nous travaillaient en Israël. Nous sommes six fois moins actuellement...

PLP : Une fois que vous disposez d’un permis de travail, combien de temps vos documents sont-ils valables ?

Rafiq : La carte magnétique : un an ; le permis de travail : trois mois renouvelables mais ce, pour un employeur et un seul.

PLP : Savez-vous quels types d’informations sont consignés sur les cartes magnétiques ?

Rafiq : Absolument pas. Le nom, le prénom, la date de naissance, j’imagine. On dit aussi le nombre d’enfants, le passé politique et les activités actuelles. Personne ne sait exactement ce qui y est consigné. Personne. Ce sont là juste des suppositions.

PLP : Y a-t-il des accidents sur les chantiers ?

Rafiq : Et comment, qu’il y en a !

PLP : Et dans ce cas-là, comment les choses se passent-elles ?

Rafiq : Si tu tombes, tu déguerpis, et vite. Pas question que le patron te laisse traîner.

PLP : Vous n’avez pas les moyens de vous défendre, de faire valoir vos droits ?

Rafiq : Se défendre ! Se défendre contre qui ? Contre l’armée ? [3]

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© Hazem Bader

« Ils dorment dans des lieux sordides, minuscules... »

« Je suis travailleur de terrain en charge de la zone de Jérusalem et de sa banlieue. Je suis diplômé de l’université de sciences humaines et sociales d’Amman. Avant ce poste, j’ai été enseignant en psychologie à l’université An Najah de Naplouse, après avoir été instituteur, ouvrier du bâtiment un temps, et éducateur de jeunes enfants. J’ai 47 ans. Je suis Palestinien. Depuis le début de la deuxième Intifada, donc, un nombre croissant de travailleurs palestiniens viennent gagner leur vie en Israël dans des conditions que l’on ne peut imaginer.

PLP : Quelles sont leurs conditions de vie ?

Imad : Condamnés par les barrages à de longs trajets pendant lesquels une interpellation est toujours possible, la plupart d’entre eux choisissent, sont contraints devrais-je dire plutôt, de dormir sur place une semaine durant dans les immeubles en construction dans lesquels la plupart d’entre eux travaillent, se cachant comme ils le peuvent, dans les pièces les plus petites et les plus sombres. Là où ils auront le plus de chance de ne pas être repérés par la police des frontières, changeant régulièrement d’abris pour tromper sa vigilance. Des lieux sordides et minuscules que j’ai pu visiter dans lesquels ils se tiennent parfois à une quinzaine, mangeant ce que leurs employeurs ou des collègues israéliens veulent bien leur ramener. La plupart du temps, du pain et des yoghourts, six jours sur sept.

PLP : Avec quelles conséquences psychologiques ?

Imad : De nombreux articles ont été publiés dans la presse sur le sujet. Il faut s’imaginer ce que représente la vie de ces hommes condamnés à vivre de la sorte six jours sur sept, partant le samedi dans la nuit pour arriver à la frontière de Jérusalem le dimanche à l’aube, payant des sommes devenues astronomiques à des compagnies de taxi pour les mener jusqu’à leurs lieux de travail, et revenant le vendredi soir chez eux avant de repartir à nouveau. Une semaine sans manger correctement, sans se laver, dans une promiscuité humiliante. Et s’ils évitent ainsi les contrôles sur les checks points, ils ne s’épargnent pas le risque toujours possible d’une interpellation. Le coût est énorme : une amende de plusieurs milliers de shekels et la menace de plusieurs semaines de prison. Quelle relation peut-on avoir avec sa femme et ses enfants, avec ses fils quand on mène une vie de chien comme celle que vivent les travailleurs clandestins ? Et certains vont encore plus loin que Jérusalem ou Tel Aviv. Il en est qui travaillent pour des entrepreneurs de Netanya ou Ber-Sheeva. Encore plus loin, donc encore plus de temps de perdu, encore plus d’argent à donner aux « passeurs ». Des taxis qui désormais bourrent leurs véhicules pour maximiser leurs gains. Certains diront que les travailleurs clandestins de Cisjordanie n’ont qu’à faire le ménage chez eux : empêcher les kamikazes de venir se faire sauter en Israël.

Qui crée les kamikazes ?

Qui pousse les gens aux désespoir ?

[1] Ce que dit ce maçon doit être nuancé. La situation des travailleurs migrants en Israël n’est guère enviable. Selon un rapport publié en 2003 par le FIDH sur les travailleurs migrants, leurs droits fondamentaux ne sont pas respectés (pas de jours de congé, très bas salaires (bien inférieurs à ceux payés aux Palestiniens) etc. Sur les 300 000 recensés en Israël, 60% étaient alors en situation irrégulière, précisait le rapport.

[2] A ceux dont le permis est refusé, il est toujours possible de faire appel devant la Cour de justice israélienne. Mais une telle procédure comporte un risque : celle de ne plus laisser aucune possibilité de demande à qui sera donné une réponse négative.

[3] C’était en septembre 2004. Un mois plus tard, un article paraissait dans le quotidien israélien Ha’aretz : « La police de Modi’in s’attaque aux travailleurs illégaux palestiniens ». Le journaliste Yuval Azoulay rapportait que la police du district avait trouvé la voie qui permettait aux travailleurs palestiniens d’entrer illégalement en Israël dans la colonie de Modi’in où quelque 4.000 logements étaient alors en construction. Et le journaliste de citer le représentant des forces de l’ordre chargé de l’affaire : « Notre objectif est de créer les conditions permettant d’en finir avec le travail au noir sur le site en empêchant les clandestins d’arriver à destination et en forçant les employeurs à n’embaucher que les travailleurs dotés d’un permis ». Sans grand espoir, soulignait Yuval Azoulay. Aux propositions de la police, expliquait-il, d’accorder des permis de travail aux employeurs désireux d’employer des Palestiniens en toute légalité, beaucoup refusaient de coopérer. « Le coût d’un travailleur clandestin est toujours plus faible que celui d’un travailleur déclaré. Plusieurs d’entre eux préfèrent se couvrir en usant d’entreprises soustraitantes dans ce cas plutôt que de se plier à la loi ». Début d’octobre 2004, la police, néanmoins, se réjouissait : des milliers de travailleurs palestiniens sans permis avaient été attrapés et quelques employeurs israéliens allaient être poursuivis. « La campagne dans laquelle nous nous sommes engagés n’a pas de limite. Elle prendra fin quand la zone aura été nettoyée », déclarait le porte-parole du district au quotidien. »

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