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De Melilla à Kalandia
publié le jeudi 12 janvier 2006 Monique Etienne, Pour la Palestine n°48 Monique Etienne était en mission pour le projet de l’huile d’olive en
Palestine du 20 octobre au 3 novembre 2005 avec l’AFPS du Haut-Rhin
et des Alpes de Haute Provence, le Président du CCFD d’Alsace et le
représentant de la Confédération paysanne du Haut-Rhin. Reportage.
Première image, premier choc : le mur, incontournable, dès l’arrivée à Kalandia, chaque fois plus cauchemardesque. Depuis mon dernier voyage en juin, je ne reconnais plus rien de ce lieu kafkaïen qui m’était devenu, au fil des ans, presque familier ; auquel, comme tous les Palestiniens, je m’étais habituée, comme si l’on pouvait intégrer cet univers de béton, de barbelés, de couloirs, au point de ne plus le regarder... Cette fois, ma gorge se noue à la vision de cette folie que l’occupant israélien peut construire en toute quiétude, y compris avec l’aide financière de la communauté internationale, sans que celleci ne soit scandalisée qu’une telle monstruosité puisse encore se produire en ce 21ème siècle. La Palestine dépecée Ce check-point dont j’ai vu se construire toutes les étapes depuis 1993, n’en finit pas de raffiner son système de « nettoyage ethnique ». Le mur-ouest, avec sa tour de contrôle maculée des jets de peinture de la protestation, a été rejoint par le mur-est qui va fermer l’enclave de Ramallah et la couper définitivement de Jérusalem. Les voitures et les piétons sont déviés, dans un bazar indescriptible, en attendant que s’ouvre le terminal bâti sur le modèle d’Erez à Gaza, qu’Israël est en train d’achever et qui entérinerait, selon la vision unilatérale de Sharon, la future frontière internationale. Partout ailleurs, le mur avance, bornant l’horizon ... Des pans de mur, posés ça et là, selon une absence de logique apparente, dessinent la carte d’une Palestine fragmentée, découpée par ces blocs de béton, la nouvelle étape consistant à construire, pièces par pièces, des murs partout où c’est possible, là où il n’y a pas eu de recours posé par les Palestiniens devant la cour suprême d’Israël, pour les joindre ensuite...
Devant un tel désastre écologique, car il s’agit d’une destruction méthodique de l’espace et de la représentation géographique d’un territoire, sans parler des autres aspects, je me demande pourquoi nos « belles âmes » ne se scandalisent pas et n’exigent pas immédiatement des sanctions contre Israël... Pourtant, devraisje encore m’en offusquer ? Le mur israélien n’est que l’aboutissement de la conception que le « monde libre » se fait de la sécurité. J’ai quitté la France hantée par ces images terribles, insoutenables, de cette chasse à l’homme noir à Melilla-Ceuta, cet autre scandale des pays riches refusant de s’ouvrir à la misère du monde qu’ils ont pourtant engendrée. Le lien m’apparaît évident entre le soutien à Israël, puissance coloniale et cette Europe qui s’érige de murs contre le Sud pauvre... Et le débat auquel nous venons d’assister sur les bienfaits supposés de la colonisation, ou les déclarations d’un Finkielkraut sur la guerre ethnico-religieuse dans nos banlieues qu’il qualifie de « pogrom antirépublicain », ne font que confirmer leurs profondes connivences. Un dispositif chaque fois plus performant « Israël contrôle toute notre vie. Ils savent qu’on se lève et qu’on se couche en pensant aux soldats. Même nos pensées sont assiégées. L’occupation est suffocante, elle réduit notre espace ; on n’en peut plus mais on continue » dit Leïla en m’avouant ne plus savoir où se trouvent les échappées possibles. Et pourtant, tous les jours, les Palestiniens vont au travail, à l’école, ils attendent des heures que les portes s’ouvrent pour aller cueillir leurs olives de l’autre côté du mur. Résistance patiente, obstinée, mâtinée de colère et de désespoir. Nous sommes arrivés en Cisjordanie en plein bouclage, en représailles pour les colons tués du côté d’Hébron. De nouveau des tonnes de terre déversées à l’entrée des villages, les jeeps de l’armée bloquant les passages ; de nouveau, la ronde des taxis empruntant les chemins détournés à travers champs pour rejoindre coûte que coûte les villes. Six heures pour faire Ramallah-Jénine. Tout un peuple puni collectivement !
Autre nouveauté dans le dispositif de séparation et d’enclavement, les fameux tunnels - que les Israéliens ont ouverts pour « améliorer la circulation des Palestiniens » et pour lesquels ils ont reçu des financements européens - qui passent sous les murs et les routes confisquées aux Palestiniens. Très pratiques pour boucler les villes...Nous en avons fait l’amère expérience à l’entrée de Tulkarem où les Palestiniens n’ont plus à passer par le check-point de Jubara pour aller vers Qalqilya, mais traversent, sous un tunnel, la route de Naplouse qui leur est interdite... Après l’attentat du 26 octobre au nord de Tel-Aviv, ils ont fermé le tunnel. Une seule jeep militaire suffit pour enfermer des milliers de personnes. Du côté de Qalqilya, trois villages se retrouvent du côté israélien du mur, totalement séparés par la colonie Alfe Menashe et les routes des colons. Non seulement les 1500 habitants de Ras Tira sont prisonniers, mais ils n’ont plus le droit d’enregistrer les naissances dans leur commune. Ils doivent les déclarer à Habla ou Wadi Rasha. Ils ont protesté à la Haute Cour d’Israël qui a reconnu que ces trois zones ne devaient pas être isolées et qui leur a proposé de construire une barrière pour les séparer de la colonie et un tunnel pour rejoindre Habla. L’occupant aménage l’apartheid... L’enclave d’Azzun Atma en voie d’annexion Nous rejoignons Qalqilya où nous sommes attendus par l’Union des fermiers pour visiter le moulin de Kufr Thulth dont l’AFPS du Haut-Rhin a financé la rénovation. Le soir, nous serons logés à Azzun Atma, un village de 1700 habitants entouré de trois colonies à l’ouest, au sud-est et à l’est, totalement encerclé par le mur. Seul passage autorisé, le check-point de Beit-Amin qui est fermé le soir. Interdit d’être malade ou d’accoucher pendant la nuit ! La situation de ce village est symbolique de l’enfermement que subissent les Palestiniens. Pour s’y rendre il faut passer par Qalqilya, ville de 43 000 habitants, entourée par les murs avec pour seule entrée un check-point qui peut être fermé à tout moment. Ensuite, nous devons passer sous deux tunnels pour franchir le mur et la route des colons, et traverser une enclave où se trouvent deux villages dont celui d’Habla. Là, deux murs de barbelés se rejoignent formant un goulot d’étranglement. Enfin, nous arrivons au checkpoint de Beit-Amin qui boucle la poche d’Azzun Atma. Il est bientôt 17h, moment de la rupture du jeûne en ces temps de Ramadan. Les soldats refusent de nous laisser passer parce que nous n’avons pas de permis. Motif invoqué : la sécurité. Seuls les habitants du village sont autorisés. Après vingt minutes, une soldate nous dit que nous pouvons faire le tour par Israël. Plus question de sécurité. Peu importe, c’est l’arbitraire auquel tout le monde ici est soumis en permanence. 25 minutes de taxi pour prendre la route des colons qui va à Ariel. Nous descendons près d’un barrage de terre qui ferme l’ancienne route, désormais interdite, menant au village. De l’autre côté, nos amis nous attendent. Ils ont raté leur repas de Ramadan. La maison de notre hôte, qui jouxte la colonie de Sha’are Tikwa, est menacée de destruction. Si elle y a échappé jusqu’à présent, ce n’est pas le cas de la maison voisine dont une partie a été dynamitée. Le matin, les fermiers nous emmènent visiter le chantier du nouveau mur additionnel qu’Israël va construire pour protéger la colonie et qui passe dans les champs d’oliviers. Ils nous montrent des champs entiers d’arbres tronçonnés. 600 ha de leurs terres se trouvent de l’autre côté des murs, soit 122 000 oliviers. Une perte de 3 millions de dollars par an. Dans cette vallée fertile, il y avait 250 ha de serres permettant à 600 fermiers de vivre de la vente du maraîchage. Aujourd’hui, il n’en reste que 75 ha en service parce que les fermiers des villages voisins ne peuvent plus pénétrer dans l’enclave d’Azzun Atma pour prendre soin de leurs serres. Pour acheminer leurs légumes au marché de Naplouse, il faut payer le transport qui est de plus en plus cher, alors que les prix de leurs produits sont si bas que, souvent, ils vendent à perte. Malgré de grandes difficultés, la même volonté de construire Il y a 18 mois, les paysans ont créé l’Union des fermiers. Ils sont 102 adhérents à se grouper pour sauver leur terre et se donner des moyens collectifs pour améliorer leur production, élever leur revenu, payer leur protection sociale, obtenir des réductions sur les prix des intrants. Ils ont créé une caisse d’entraide à laquelle chacun apporte 225 dollars au départ et une cotisation mensuelle de 15 dollars. Elle permet d’ouvrir des crédits pour des micro-projets et d’employer 20 jeunes dans les serres. Les femmes sont très actives et font partie de la direction du syndicat. Il reste de gros problèmes à résoudre parce que l’Union est constituée de paysans pauvres qui manquent de moyens : « Tout vient de notre travail. Nous avons besoin d’un tracteur puissant. Nous espérons avoir suffisamment d’argent pour l’acheter ce qui permettrait d’améliorer les conditions de vie de 50% de la population. » Cette volonté de construire est la même dans tous les villages que nous visitons. Avec les mêmes difficultés aussi, les mêmes urgences financières qui se déclinent de manière pressante, au gré de l’avancée du mur qui détruit la vie rurale et le tissu social.
A Azzun, à l’est de Qalqilya, la majorité des serres se trouveront de l’autre côté du mur. Tel fermier a perdu ses arbres fruitiers juste quand ils arrivaient à maturité parce qu’Israël va construire une route. Telle famille ayant emprunté pour construire, sur son unique hectare de terre, deux serres qui seront confisquées lorsque le mur sera terminé, ne pourra plus vivre avec les 24 ares qui lui resteront. Réunis avec les fermiers dans le local des femmes d’Azzun, c’est un véritable cahier de doléances qui nous est transmis, chacun demandant de l’aide et ne comprenant pas que le PARC et le PFU aient financé tel projet dans tel village, acheté de l’huile dans tel moulin et pas dans tel autre ; nous sentons très fort les effets pervers de l’enfermement qui se traduisent par un retour au localisme. A Qaffin, au nord de Tulkarem, le maire, Taisir Arashi, nous raconte que le soir de l’attentat, 150 fermiers ont été bloqués au retour de la cueillette des olives, à la porte de l’autre côté du mur, jusqu’à 11h du soir. « J’ai parlementé pendant 3h avec la sécurité israélienne avant qu’elle ne les libère. » En août dernier, le feu a pris dans les oliviers qui se trouvent de l’autre côté du mur. La commune de Qaffin a perdu 80% de sa surface agricole avec le mur. Ce sont 400 hectares sur 500 qui ont brûlé en trois fois. « L’armée a empêché les pompiers palestiniens de franchir la porte parce qu’ils n’avaient pas de permis. Et les pompiers israéliens, qui étaient massés aux bordures des vergers pour protéger le kibboutz voisin, n’avaient pas le droit d’intervenir parce que c’étaient des terres palestiniennes. Il a fallu attendre 6 heures pour débloquer la situation. La plupart des arbres avaient brûlé. »
Tout va de mal en pis, nous dit Taisir : « En 2005, le pire arrive. Depuis trois ans, les Israéliens n’ont pas donné les permis aux fermiers pour soigner leur terre, ce qui fait baisser les rendements. Cette année nous cumulons, les arbres qui ont brûlé, la récolte d’olives très faible qui a fait grimper les prix. Pour la première fois, la population est obligée d’acheter de l’huile d’olive pour sa consommation, au moment où elle est très chère, alors qu’ils n’ont pas de revenus. Ici, 90% des gens travaillaient en Israël. La plupart avaient des olives en complément alimentaire. Avec le mur, ils ont perdu leur travail et leur terre. Nous avons évalué nos pertes à 20 millions de dollars par an. Les gens ne construisent plus, n’achètent plus de voiture, ne se marient plus. L’économie est paralysée. C’est exactement ce qu’Israël a planifié : que nous n’ayons plus d’autre choix que de partir. Plus de 200 familles sont déjà allées à Ramallah. Le projet israélien est de prendre la terre. Il est en train de construire des murs additionnels, notamment à Qaffin où un deuxième mur est prévu pour entourer deux colonies. Déjà, avec le mur existant, il faut attendre en moyenne 2heures pour franchir la porte. Imaginez le temps qu’il faudra avec ces nouveaux murs ! Il viendra un moment, où l’habitant de Qaffin, qui a un job à Tulkarem, quittera le village. C’est ce qu’on appelle le “transfert de son plein gré”. Le mur est l’invention de Sharon pour compléter l’issue finale : l’annexion de la Cisjordanie. Tout se fait progressivement : le vol de l’eau, des bonnes terres, des routes. La vie devient impossible. Parallèlement, ils vont donner “la sécurité” aux colons pour pouvoir étendre les colonies. Si on se projette dans les vingt prochaines années, les Palestiniens seront contraints au départ volontaire pour des raisons économiques et les colonies grossiront “de manière naturelle”. Quand Israël aura équilibré le nombre de colons avec le nombre de Palestiniens, il justifiera, au nom de la démocratie, l’annexion de la Cisjordanie. » Une vision pessimiste qui malheureusement semble réaliste. Quoi que la société civile palestinienne s’organise pour développer la survie. Dans cette résistance au quotidien réside l’espoir. A l’exemple de la ténacité de Fayez et Mona dont la ferme a été détruite trois fois et chaque fois reconstruite. Tous les jours, malgré les soldats et les menaces, Mona coupait les barbelés pour se rendre dans leurs serres. Leur droit au travail, ils l’ont reconquis en ne pliant pas. « C’est notre destin de toujours repartir de zéro. Perdre, ce serait accepter l’humiliation. » conclut Fayez. Si l’on a souvent l’impression que les Palestiniens sont fatigués, que de plus en plus ils ont le sentiment que parler ne sert plus à rien pour secouer l’indifférence du monde, il suffit d’évoquer le projet de l’huile d’olive pour que l’espoir revienne avec la joie et l’énergie de construire l’avenir. Le regard s’allume alors de la petite flamme de la certitude d’être vivant sur sa terre et d’y rester à n’importe quel prix. Monique Etienne |
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