Accueil >> Actions >>
« Les colons veulent toujours plus de terres »
publié le mercredi 11 janvier 2006

Bernard Ravenel, Pour la Palestine n°48
 
Entretien avec Mohammed Khatib Secrétaire du Conseil de village de Bil’in ; un des dirigeants du comité populaire de Bil’in contre le Mur.

PLP : La lutte contre le mur semble se cristalliser à Bil’in. Pourquoi ?

Mohammed Khatib : Pour vous répondre, il faut que je donne des informations sur notre village. Bil’in, qui est à 16 kilomètres de Ramallah et à quatre kilomètres et demi de la Ligne Verte, compte 1.600 habitants. Notre terre couvre 4.000 dunums [1]. Le mur nous a pris à l’ouest 2.300 dunums, soit environ 60% de notre terre. Cette terre n’est pas seulement celle mangée par le mur et non travaillée. Une partie était déjà mangée par des colonies. Aujourd’hui, une nouvelle colonie se construit mais elle est considérée par Israël comme faisant partie du bloc de cinq colonies construites dans la région. Elle est donc un quartier de cette grosse colonie qui s’appelle Modi’in Illit. Ce mur permet d’encercler les colonies et de les séparer du reste. Modi’in Illit comprend d’autres colonies qui n’ont pas de nom en raison de la demande américaine de ne pas créer de nouvelles colonies ; l’ensemble compte 32.000 habitants. Le ministre israélien du logement a annoncé que le nombre d’habitants de cette colonie serait de 150.000 en 2010. Ce nombre n’a pas plu au maire de Modi’in Illit parce qu’on lui avait promis 300.000 habitants. Il n’accepte pas les 150.000. Cela veut dire que les colons veulent toujours plus de terre. Il faut analyser la superficie confisquée et les modalités de la construction urbaine pour comprendre. Chaque immeuble a huit étages de quatre appartements chacun. Il couvre un demi dunum et donc, avec les terres confisquées aux quatre autres villages autour de Bil’in, on atteindra 12.000 dunums et il sera alors possible de loger 300.000 habitants. Les habitants prévus de Modi’in Illit sont des religieux qui font beaucoup d’enfants.

PLP : Ce sera donc une énorme colonie ?

M. K. : En fait, les dirigeants de cette colonie ont fait une annonce dans les journaux israéliens. Ils veulent transformer le statut de cette colonie en ville israélienne. Le plus dangereux c’est qu’ils le demandent au ministre de l’Intérieur, ce qui signifie que cette ville ferait déjà partie dans leur esprit de l’Etat d’Israël. Alors que si elle gardait le statut de colonie, ce serait l’armée qui en aurait la responsabilité dans les territoires occupés et elle relèverait du droit international.

PLP : Quels liens avez-vous avec les autres villages touchés ?

M. K. : Chaque village a sa propre situation et a un comité qui est relié avec les autres dans toute la région de Ramallah. Ils sont environ une vingtaine. Quelques-uns sont actifs, d’autres moins.

JPEG - 14.9 ko
© Lisa Nessan

PLP : Avez-vous des réunions entre vous ?

M. K. : Chaque comité à ses propres réunions mais nous avons une réunion mensuelle ensemble. Dans chaque village, le comité décide de sa propre action. On discute des actions communes. Par exemple : pour l’anniversaire de l’avis de la CIJ, une action commune a été organisée à Bil’in. Mais les actions ne sont pas les mêmes partout car les situations sont différentes. Dans certains villages, le mur s’est arrêté ; par exemple à Boudros [2] où il y a eu une forte mobilisation, la trajectoire du mur a été changée. Aujourd’hui, le point sensible est Bil’in où il y a une confrontation avec l’armée.

PLP : Pourquoi ?

M. K. : Les autres villages attendent un peu les résultats de cette action avant de s’engager davantage.

PLP : Est-ce que les habitants des autres villages viennent à Bil’in ?

M. K. : Il y a une présence limitée. Certains viennent. Certains ne sont pas convaincus par cette action. Ils nous disent « Vous êtes un petit village, vous ne représentez rien, vous êtes trop prétentieux » mais finalement il y a toujours des participants des autres villages à nos actions.

PLP : Depuis quand manifestez-vous ? Sous quelle forme ? Avec quelle régularité ?

M. K. : Nous avons commencé le 20 février 2005. Le premier mois, nous manifestions tous les jours. Après, pendant deux ou trois mois, deux fois par semaine, le mercredi et le vendredi. Maintenant c’est tous les vendredis. Nous avons besoin de continuer pour réussir. Notre combat n’appartient pas seulement à nous mais à tout le monde. Nous devons continuer pour montrer une issue politique. Le sens profond de notre lutte, c’est la lutte contre l’occupation israélienne mais pas contre le peuple israélien. Nous distribuons des tracts aux soldats en leur disant que nous ne sommes pas contre eux en tant qu’individus mais contre ce qu’ils représentent c’est-à-dire l’occupation.

JPEG - 17.3 ko
© Lisa Nessan

PLP : Cela doit faciliter la participation d’Israéliens à votre lutte...

M. K. : La participation d’Israéliens n’est pas seulement une marque de solidarité internationale mais c’est aussi leur lutte à eux.

PLP : Comment a été décidée la participation israélienne ?

M. K. : Les premiers venaient de Boudros où ils avaient déjà lutté aux côtés des Palestiniens contre le mur et d’ailleurs ils avaient déjà été là au moment de la première Intifada. Ce sont surtout « les Anarchistes contre le mur ». Nous avions déjà eu des contacts et entretenu des relations. Ce ne sont pas eux qui ont inventé cette forme de lutte. Chaque mois, nous avons une rencontre avec les représentants des groupes israéliens de la « Coalition israélienne contre le mur » qui regroupe dix organisations  : Gush Shalom, Taayoush, Machsom Watch, Yesh Gvul, AIC, Rabbins pour les droits de l’Homme, Hamoked, etc. Il y a un accord selon lequel la direction sur le terrain est palestinienne mais nous discutons avec eux ce que nous voulons et ce qu’ils veulent, ce qui est positif pour la lutte. De même avec les Internationaux. Nous pensons que le combat doit être triangulaire.

PLP. Quel est le climat des discussions ?

M. K. : Nous parlons en anglais, quelquefois en arabe avec traduction. Il n’y a pas de problème de langues. Nous nous comprenons toujours. Au début, il y avait des différences entre Palestiniens et Israéliens dans la définition de la violence et de la non-violence. Les Israéliens considèrent comme violence le fait de jeter des pierres, même s’ils sont convaincus que les Palestiniens ont le droit d’utiliser des pierres et même d’autres moyens.

PLP : Y compris armés ?

M. K. : Effectivement ils ont ce droit. Mais nous considérons que ce serait plus nocif pour leur lutte. De même, nous ne voulons pas de pierres.

PLP : J’ai entendu dire qu’il y aurait des provocateurs israéliens qui se mêleraient aux manifestants et jetteraient des pierres aux soldats.

M. K. : Effectivement, c’est arrivé deux fois. Ils ont été pris en photo par des journalistes présents. Ce sont des soldats parlant arabe qui sont introduits parmi les manifestants et qui exhortent les foules à jeter des pierres pour justifier ensuite la violence israélienne.

PLP : Quelle est la stratégie de répression d’Israël ?

M. K. : Les militaires n’aiment pas ce qui se passe, d’abord parce que cette forme d’action peut durer plus longtemps que les autres formes d’action. Ensuite parce qu’ils redoutent cette concentration qui regroupe les trois composantes : palestinienne, israélienne et internationale. Et enfin parce que, avec cette forme d’action, ils ne peuvent plus utiliser le prétexte de la sécurité. Aujourd’hui les manifestants des trois composantes viennent ensemble, s’accrochent les uns aux autres, s’attachent aux arbres et les militaires ne peuvent pas invoquer la sécurité. Face à cela, que peut faire le soldat israélien ? Le soldat est devant un choix : utiliser tout l’équipement qu’il a, ou non. S’il l’utilise, les médias montrent qui emploie la violence et qui ne l’emploie pas. S’il ne l’utilise pas, les Palestiniens voient que cette forme de lutte fonctionne, se sentent plus forts que les Israéliens qui ne peuvent pas grand chose contre ce type de manifestants et cela peut leur permettre d’aller vers les bulldozers et d’arrêter le mur. Dans tous les cas, aujourd’hui, les soldats utilisent toujours la violence : gaz, arrestations, car ils ont peur que nous arrivions aux bulldozers.

PLP : Une telle forme de lutte nécessite beaucoup de maîtrise des manifestants ?

M. K. : Beaucoup de ceux qui entendent parler de lutte non violente ont l’impression que c’est beaucoup plus simple de lutter de cette façon-là. En fait, cela demande beaucoup de courage car nous ne sommes pas armés,nous avançons vers les soldats en nous tenant par la main. De toute façon, chacun est seul dans sa détermination. Le nombre des participants n’est pas important car chacun d’entre eux est représentatif de toute la population, qui est contre l’occupation. Nous avons deux objectifs : arrêter le mur et envoyer un message sur ce qui se passe et sur la façon dont nous luttons, laquelle doit attirer la sympathie sur nous. On peut gagner avec peu de gens. Si vous me demandez si beaucoup de gens croient à cette bataille, il suffit de constater que des intellectuels et des responsables de toutes les organisations, y compris du Hamas, viennent nous voir et disent dans les journaux que si cette forme non violente de lutte s’accompagne de succès, ils nous suivront. Tout le monde regarde si nous réussissons. C’est pour cela que nous décidons de continuer.

JPEG - 17.8 ko
© Lisa Nessan

PLP : Avez-vous réfléchi sur les deux Intifadas précédentes et les formes de lutte qu’elles ont utilisées ?

M. K. : La deuxième Intifada a connu un certain nombre de violences, avec beaucoup de morts des deux côtés. L’armée israélienne a organisé la terreur contre les Palestiniens qui n’osaient plus sortir de chez eux et elle a tué pour tuer. Elle l’a avoué. En particulier en utilisant le concept de « guerre contre le terrorisme  ». Nos objectifs de lutte sont de montrer qu’il y a une victime et un bourreau et de faire tomber le mur de la peur construit par Israël qui empêchait les gens d’agir. A Bil’in, notre lutte y a contribué.

PLP : S’agit-il d’une critique de la lutte armée ?

M. K. : Un de nos succès est d’avoir amené d’autres qui luttaient à leur manière à se joindre à nous, en espérant qu’ils en tireront un enseignement. Les leçons tirées de la première et de la deuxième Intifadas ont des points positifs et des points négatifs. On a vu et convenu que seule cette forme de lutte peut fonctionner. Nous n’obligeons personne à y participer mais nous espérons des résultats positifs pour faire adhérer les gens à cette forme de lutte. En fin de compte, ce que nous voulons, c’est l’application des résolutions de l’ONU et de l’avis de la CIJ.

PLP : Quelle solidarité voulez-vous ?

M. K. : Israël a été créé par la communauté internationale et en même temps il est dirigé par des gouvernements qui refusent d’appliquer le droit international et qui le bafouent le plus. Nous ne demandons pas plus que l’application du droit. J’estime que chacun est responsable du non respect du droit par Israël. Il ne suffit pas de dire qu’on est solidaire de la lutte palestinienne. On doit faire partie de cette lutte pour l’application du droit, en particulier avec des pressions sur Israël. Il faut passer de la notion de solidarité au statut d’acteur. En fin de compte, chacun, en tant que citoyen, a une responsabilité par rapport à la politique d’Israël. Il faut participer aux manifestations pour la Palestine, ici et là-bas. Ici, pour que votre pays applique des sanctions contre Israël. Mais il ne faudrait pas appréhender cette action comme une simple solidarité avec les Palestiniens, mais comme une action pour le droit. Ici vous avez aussi une action particulière à mener contre les entreprises françaises qui construisent un tramway qui renforce la colonisation.

PLP : Que pensez-vous de l’action de l’Autorité palestinienne ?

M. K. : Il y a un comité national contre le mur avec des représentants de l’Autorité palestinienne, dont Qadura Farès, qui suivent ce qui se passe à Bil’in et qui y viennent pour soutenir notre lutte. C’est nous qui décidons des actions et qui allons voir le comité pour qu’il nous aide. Mais nous voulons garder notre indépendance.

Propos recueillis par Bernard Ravenel

[1] Un dunum = 10 ares

[2] voir dans PLP n°44 : « Budrus se mobilise pour conserver ses terres » http://www.france-palestine.org/article1148.html et dans PLP n°45 : « La Cour suprême d’Israël et le mur » http://www.france-palestine.org/article1463.html.

imrimer cet article Impression
Envoyer par mail
Destinataire  :
(email du destinataire)

De la part de 
(entrez votre nom)

(entrez votre email)






Sur le même sujet :

Uri Avnery - 23 août 2008 | 28 août 2008

Emmanuel Riondé | 21 août 2008

AFP | 16 août 2008

Zeev Sternhell | 15 août 2008

Le Monde et dépêches | 8 août 2008

Radio Canada | 26 juillet 2008

Le Monde et AFP | 10 juillet 2008

Delphine Matthieussent | 10 juillet 2008

Raja Shehadeh | 6 juillet 2008

Sur le même sujet :

Sylviane de Wangen - Pour La Palestine n°43 | 1er juillet 2005

communiqué de l’AFPS | 11 juillet 2004

Communiqué de la Cour Internationale de Justice | 10 juillet 2004

10 avril 2004

Plateforme des ONG françaises pour la Palestine / PENGON | 6 janvier 2004

2 août 2003

Noémie Debot-Ducloyer | 4 août 2008

AP | 29 juillet 2008

AFP | 21 juillet 2008

Comité populaire de Nil’in, dépêches et CL | 13 juillet 2008

J. Kissous | 17 juin 2008

Irin | 11 mars 2008

Mohammed Khatib | 12 novembre 2007

Gideon Lévy | 9 novembre 2007

Bil’in village | 19 mars 2007

Actualités :

5 septembre 2008

Jeff Halper | 5 septembre 2008

Meron Benvenisti | 5 septembre 2008

Abdelkrim Ghezali - La tribune d’Algérie | 4 septembre 2008

Paola - PNN | 4 septembre 2008

Nadia - ASSAWRA | 4 septembre 2008

Rapport hebdomadaire du PCHR | 3 septembre 2008

Fadi Yacoub - PNN | 3 septembre 2008

café "La mer à boire" en collaboration avec Sivan Halévy | 2 septembre 2008

Alain Gresh - Les blogs du Diplo | 2 septembre 2008


L'AFPS soutient le peuple Palestinien dans sa lutte pour la réalisation de ses droits nationaux. Elle agit pour une paix réelle et durable, fondée sur l'application du droit international. Lire la charte
Dans une volonté d'information large, afin que nos lecteurs puissent avoir des outils d'analyse de la situation en Palestine et aussi en Israël, l'Afps traduit et publie des auteurs divers. L'opinion des auteurs que nous publions ne reflète pas nécessairement celle de l'Afps.
Site conçu avec le logiciel libre SPIP.