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La frontière de l’Etat de Ramallah
publié le vendredi 25 novembre 2005

Amira Hass
 
Contrairement au grand fracas de l’élection d’Amir Peretz ou du départ d’Ariel Sharon du Likoud, la fixation de la frontière sud de l’Etat de Ramallah passe complètement sous silence.

Tout comme le désengagement de Gaza, il s’agit ici encore d’une démarche unilatérale israélienne, sauf qu’ici, elle l’est totalement : il n’y a pas de négociations et pas d’implication de la Banque Mondiale ni de l’émissaire du Quartet dans la fixation des règles du transit.

La gradation dans le processus unilatéral d’instauration de l’Etat de Ramallah rend chaque étape imperceptible, insignifiante en fait. Quoi de plus insignifiant que quelques Palestiniens qui gagnent leur vie en traînant des colis sur des charrettes à bras au barrage de Qalandiya ? Soldats et officiers de l’administration civile leur ont fait savoir, ces deux dernières semaines, que dorénavant il leur serait interdit de transporter des caisses de fruits et de légumes pour ceux qui passent le barrage en direction du sud. « Allez à Bitounia » (à l’ouest de Ramallah), leur dit-on.

Pour le porte-parole de l’armée de défense d’Israël et pour l’administration civile, il y a une explication : « D’après une ordonnance (de 1988) portant sur le passage des marchandises, signée par le Commandement central et par le chef de l’administration civile (et qui a connu une mise à jour en août 2005), toute sortie de marchandises en quantité commerciale depuis la zone vers Israël et toute entrée de marchandises dans la zone depuis Israël ne se feront que via les points de passage de marchandises suivants (et par la méthode « de l’arrière vers l’arrière » [on décharge un véhicule par l’arrière pour charger, par l’arrière, un véhicule placé de l’autre côté du barrage - NdT]) : passage de Gilboa, porte d’Ephraim, passage de Bitounia et passage de Tarqoumiya ». Les passages de Gilboa et de Tarqoumiya ainsi que la porte d’Ephraim sont plus ou moins sur la Ligne Verte. Bitounia se situe profondément à l’intérieur du territoire de la Cisjordanie.

Les propriétaires de ces charrettes ne sont pas des importateurs en gros. Ils tirent leur gagne-pain des colis traînés par les piétons à Qalandiya. Les charrettes sont un misérable substitut aux taxis et aux voitures particulières qui faisaient autrefois le trajet direct de Ramallah aux villes et villages de la région et en Cisjordanie. Les habitants des villages proches ont l’habitude d’acheter au marché de Ramallah les biens de consommation qu’ils ne trouvent pas au village. Un ou deux kilos ne suffisent pas pour les grandes familles, d’où la nécessité de caisses. Mais pour l’armée de défense d’Israël et l’administration civile, il s’agit de « marchandises » et de « quantités commerciales » auxquelles s’appliquent les règles en matière de taxes et de contrôle aux « points de passage internationaux » entre une Etat et un autre. Israël et Ramallah. La frontière pour ceux qui vont à pied est à Qalandiya. Pour les marchandises, la frontière est à Bitounia.

Au niveau des apparences, il s’agit « seulement » d’un cas parmi beaucoup d’autres de Palestiniens qui, à cause d’une ordonnance militaire israélienne, perdent une source de revenus, si misérable soit-elle. Mais il s’agit de bien plus que cela, en réalité. C’est une déclaration de victoire de la politique d’Israël menée par Ariel Sharon, destinée à découper la Cisjordanie en plusieurs cellules territoriales palestiniennes disjointes. La ligne de frontière sud de la cellule territoriale de Ramallah se compose de la route 443 (la route de Modi’in à Givat Ze’ev, dont l’accès depuis les villages palestiniens est bloqué par des blocs de béton et des portes métalliques), de clôtures de fil de fer barbelé et de deux points de passage « internationaux » : Bitounia et Qalandiya. Le reste de la frontière de Ramallah - à l’est, au nord et à l’ouest - est délimité de manière semblable.

En mars 2001, l’armée de défense d’Israël a commencé à poster des soldats au sud du camp de réfugiés de Qalandiya en plus du barrage permanent de A-Ram, au sud, qui sépare la Cisjordanie du territoire palestinien annexé à Jérusalem en 1967. Progressivement, le nombre de soldats a augmenté à Qalandiya, les heures d’attente se sont allongées, la presse a augmenté. En mai 2002, l’armée de défense d’Israël s’est lancée, sur place, dans des travaux de terrassement annonciateurs de projets à long terme. Graduellement, le passage a été interdit aux voitures portant des plaques d’immatriculation palestiniennes et parfois même le passage a été interdit aux habitants de certaines régions de Cisjordanie ou appartenant à un groupe d’âge déterminé. Le tracé de la clôture de séparation - qui est ici un mur - coupe dans cette zone le nord de la Cisjordanie de sa partie sud.

Jusqu’à nouvel ordre, les habitants de Cisjordanie sont autorisés à passer, à pied, par ce barrage. Au sud du barrage, ils montent dans des taxis pour se rendre à leurs maisons, si proches et si lointaines, par des routes secondaires sinueuses. Seuls les Palestiniens habitant Jérusalem sont autorisés à passer par ce barrage aussi bien à pied qu’à bord d’un véhicule (au prix d’une longue attente). Les blocs de béton qui avaient été placés là au début ont progressivement laissé la place à une monstruosité dont la construction s’achève ces jours-ci : une suite continue de tours de guet en béton renforcé qui ont la prétention d’être un « terminal » international : une construction couverte, une clôture de fil de fer barbelé partant de Qalandiya vers l’est et de hauts murs de béton d’ouest en est et de nord au sud, séparant les membres d’une même famille, séparant ceux qui, jusqu’il y a peu, étaient des voisins qui faisaient un saut les uns chez les autres, pour aller chercher du sucre ou jouer au backgammon. Le tout en profondeur à l’intérieur du territoire de la Cisjordanie.

A la différence du désengagement unilatéral de Gaza, les colonies ne sont pas évacuées du territoire de l’Etat de Ramallah. Le désengagement de Gaza respecte la Ligne Verte. Mais l’établissement des barrages de Qalandiya et de Bitounia comme points de passage « internationaux » au cœur de la Cisjordanie occupée est lié à l’annexion à Israël d’une plantureuse bande de terre allant de Modi’in à Geva-Adam et Psagot. C’est dire le mépris à l’égard de toute décision internationale portant sur une résolution du conflit. Mais l’Europe et l’Amérique, qui ont ratifié ces décisions, se comportent comme si c’était du vent.

Traduction de l’hébreu : Michel Ghys

Amira Hass Haaretz, 23 novembre 2005

www.haaretz.co.il/hasite/pages/ShArtPE.jhtml ?itemNo=649037

Version anglaise : www.haaretz.com/hasen/spages/648788.html

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