|
Accueil
>>
Culture
>>
Livres
>>
Décryptage d’un déni multiforme
publié le vendredi 26 août 2005 Isabelle Avran, Pour la Palestine n°46 « Une plongée dans la
société israélienne » : c’est
ce que propose Sylvain
Cypel, rédacteur en chef au
Monde, connaisseur de
cette société à la fois de
l’intérieur et comme
journaliste.
Tantoura. Que s’est-il passé, « le 23 mai 1948, huit jours après la naissance d’Israël », dans cette bourgade palestinienne ? Teddy Katz, tardif étudiant israélien, a mené l’enquête dans le cadre d’un travail de maîtrise d’histoire. « Tous les témoins palestiniens vont confirmer une tuerie (...). Parmi les Israéliens, sept vont confirmer qu’il “s’est passé des choses graves ” », dit Katz (...) Trois (...) sont sans ambiguïté sur la réalité d’une tuerie (...). Katz, après recoupement, estime que 80 à 90 personnes furent ainsi assassinées (...) Il n’a précisément pas écrit “massacre” parce que le mot induit l’idée d’une préméditation et qu’il est persuadé qu’il s’est agi d’une crise de folie sanguinaire spontanée de quelques individus » du « 33e bataillon Alexandroni du Palmakh (...) les troupes d’élite de la Hagana ». Attaqué au tribunal comme falsificateur, soumis à des pressions sur sa famille, Teddy Katz signera dans un premier temps une rétractation, acceptant sa publication dans la presse. Mais il reviendra immédiatement dessus, demandant à la juge de ne pas la valider. Ce qu’elle refuse, validant ainsi le « retrait conséquent de sa plainte ». Tel est le point de départ du livre de Sylvain Cypel. L’auteur, rédacteur en chef au Monde, envoyé spécial en Israël et en Palestine au début de l’Intifada, a également enquêté sur Camp David. Il connaît de l’intérieur la société israélienne où il a vécu douze ans dans les années soixante soixante-dix, étudié, travaillé, fondé un foyer, servi dans l’armée, milité à l’extrême gauche. Il consacre un livre à l’approche novatrice [1] à une question clé, d’abord dans la société israélienne : « la part du déni ». « Le terme est à entendre dans l’acceptation convenue : “le refus de connaître comme vrai un fait, une assertion ”. Dans le contexte israélo-palestinien, le déni s’accompagne de la fabrication d’une image diabolique de l’autre, niant sa réalité propre, et, par contrecoup, de la fabrication d’une image de soi niant ou dénaturant sa propre histoire, ses propres actes - le tout, afin de conforter sa propre figure de “juste” et de victime en toute circonstance (...). Pourquoi et comment les Israéliens en sont venus à emmurer physiquement les Palestiniens et à s’emmurer mentalement, dans leur grande majorité, dans une impasse politique, légitimant l’oppression quotidienne de tout un peuple ? Et en quoi le déni qu’opposent les Palestiniens à la constitution en société nationale des Israéliens alimente-t-elle vigoureusement leur propre comportement ? », interroge l’auteur. Il exprime une vision non pas en miroir mais des interrogations posées sans concession aux deux sociétés, tout en insistant sur l’asymétrie entre Israéliens et Palestiniens. « Chacun, à sa façon, construit un narratif qui correspond à une représentation de soi servant ses intérêts nationaux », souligne-t-il. « Les débordements du refoulé » Ce n’est donc pas par hasard que Sylvain Cypel entame sa réflexion par un regard sur celui que la société israélienne porte, ou ne porte pas, aujourd’hui, sur son histoire, particulièrement sur les conditions de la naissance de l’Etat, dans son rapport aux Palestiniens. Il ne s’intéresse pas là directement à la question du projet israélien. Il n’est évidemment pas le premier à mettre en lumière l’enjeu des représentations de l’histoire dans la construction de celles du présent, notamment dans ce conflit inauguré par un « remplacement » sur une terre d’un peuple par un autre, et par l’effacement des traces de la présence palestinienne, que relatent Ilan Halévi ou Elias Sanbar [2]. Il n’est pas le premier non plus à mettre en évidence l’enjeu des constructions dites mémorielles, collectives, sous l’influence des discours historiques officiels, comme a su le montrer Eyal Sivan dans son film Yizkor. Mais Sylvain Cypel n’interroge pas ici seulement le rôle de l’historiographie officielle, de son enseignement, ou des commémorations qui imposent leur récurrence à la vie quotidienne commune ; il tente de scruter plus profondément, ce qui fonde la prospérité des thèses officielles, même lorsque sont publiés les travaux des nouveaux historiens israéliens. Qu’est-ce qui, fondamentalement, y résiste et les rend inaudibles ? « Tantoura ou les débordements du refoulé », titre-t-il son premier chapitre. Et d’étudier surtout « ce que “l’affaire” reflète des protagonistes ». Il revient sur les composantes de la déligitimation de l’autre et de la construction d’un « soi » national évacuant le passé comme « inadmissible ». Au-delà d’une tenace continuité historique, le moment n’est pas anodin :« l’affaire » Tantoura apparaît lorsque éclate la première Intifada... Deux parties structurent l’ouvrage. La première porte sur les « mémoires, images de soi, images de l’autre ». La seconde traite de « la tentation du pire ». Rapport à soi, rapport à l’autre L’autre, « figure phobique, transparente mais obsédante et envahissante, est celui qui, toujours, détermine vos propres actes », souligne Sylvain Cypel. L’autre successivement nié dans son existence même, ou renvoyé à une figure diabolisée, en tout cas jamais considéré pour ce qu’il est. Mais pas seulement. « Eux ou non, nous contre eux, c’était avaliser une vision ethniciste du conflit, une vision où, right or wrong, la force prime sur le droit, la force impose son propre droit, qui vient l’avaliser » : « la justification des pires méfaits, au nom de l’autodéfense légitime, se mêle à la perpétuation de leur déni », poursuit-il. Eux ou nous ou, dans une formule plus modérée, « chacun chez soi ». L’auteur revient sur les fondements « orientalistes » du regard sur l’autre, qui permettent de ne pas déconstruire l’image de soi. Et de citer l’anthropologue Abdallah Hamoudi : « L’orientalisme, cette école de pensée qui “absentifie” les peules colonisés en les figeant dans une image correspondant au besoin de leur domination, est au coeur du conflit israélopalestinien ». Ce sera la fameuse formule d’Ehud Barak, qualifiant Israël de « villa dans la jungle » qui exprime ce sentiment de « supériorité morale » sur « l’adversaire », de « supériorité civilisationnelle ou culturelle », légitimant « une impérieuse domination ». Qui rompt la « loyauté à la “pureté” du collectif » est un « félon ». Allers-retours entre l’histoire et le présent. D’où cette réflexion sur le cas de l’historien Benny Morris, l’un des premiers à avoir ouvert les archives de 1947-1948, révisant l’historiographie autorisée, mais légitimant ensuite ce qu’il avait mis au jour. « Seguev comme Morris, il y a près de vingt ans, sont partis de prémisses identiques. Leurs évolutions, exactement opposées, suivent celles de la société israélienne qui a vu, avec l’Intifada, disparaître son centre politique historique, les trois quarts des juifs israéliens se rassemblant derrière la bannière sécuritaire à outrance - d’où le succès de Sharon, son représentant le plus cohérent -, le dernier quart récusant de plus en plus ouvertement l’impasse à laquelle mène cette dernière et la répression infligée à l’autre peuple. Car l’acuité des questions désormais posées à cette société, qui explique la soudaine résurgence du passé refoulé, laisse peu de place aux solutions médianes ». Sylvain Cypel observe aussi par quels prismes le mouvement national palestinien a considéré le sionisme, essentiellement vécu comme mouvement colonial. Mais aussi les étapes d’un regard sur Israël, dans la réalité accomplie de l’existence d’une société, du déni à la reconnaissance, plusieurs années avant Oslo. Dénis de même nature ? L’un, pourtant se veut conquérant dans une perspective de « remplacement », l’autre est d’abord abasourdi par la perte et l’effacement avant une reconquête de sa visibilité. Sylvain Cypel interroge un autre sujet sensible : la lecture de la Nakba. Pesant l’évidente asymétrie du rapport des forces, il évalue le sens de l’absence du terme « défaite », au profit de celui de « catastrophe ». Et ses effets sur les aspirations de la jeunesse de la première Intifada, que les dirigeants israéliens n’ont su ni voir venir ni, dans leur rage répressive, comprendre. A l’aune de ces réflexions, l’auteur revient sur le processus d’Oslo, sur Camp David, Taba et Genève. Il analyse, en particulier, comment s’enracine l’affirmation de la « générosité israélienne » face au « refus palestinien », les « offres » étant qualifiées des « plus généreuses que les Palestiniens puissent jamais obtenir », « au-delà du maximum envisageable ». Des sociétés homogènes ? Séduisante est l’étude que l’auteur propose de la « victimisation » - qui n’est pas l’apanage d’une seule des deux sociétés -et de ses dangers. A l’instar d’Enzo Traverso [3] ou d’Idith Zerthal [4], Sylvain Cypel revient sur les avatars de la perception du nazisme et de la Shoah dans la société israélienne. Il souligne le danger « d’évoquer le nazisme à tout propos », au risque de la diabolisation de l’autre, mais aussi de la banalisation de cette monstruosité que des sociétés européennes ont pu produire au XXè siècle. Sylvain Cypel produit une véritable somme. Le lecteur s’interroge cependant sur sa méthodologie. Et notamment sur le peu d’approche sociale économique et culturelle des deux sociétés où s’ancrent les mécanismes collectifs qu’il observe. Ainsi de la société israélienne : si les tendances de fond qu’il décrit cimentent des consensus et transcendent les appartenances sociales et les références identitaires, comment les évolutions politiques, économiques, culturelles, pèsent-elles ? On s’interroge de même sur le prisme par lequel Sylvain Cypel visite l’histoire des stratégies palestiniennes, analysant le terrorisme comme un fil rouge. Et sur la relative homogénéité du regard qu’il porte sur l’Autorité palestinienne et sur Yasser Arafat dont il met en exergue inertie, mutisme, laisser faire, corruption - tout en plaidant l’altérité surdéterminante entre ceux de l’« extérieur » et ceux de l’« intérieur ». Murs et enfermements. Pour Sylvain Cypel, la « paix froide » aura besoin de temps avant la réconciliation. Isabelle Avran [1] Nonobstant la faible couverture médiatique dont il a fait l’objet jusqu’à présent, sinon, notamment, une critique importante de Pierre Vidal-Naquet, en mai, dans Le Monde. [2] Ilan Halévi, Sous Israël, la Palestine, Sycomore, Paris, 1984, 247 pages. Elias Sanbar, Figures du Palestinien, Identité des origines, identité de devenir, Gallimard, Paris, 2004, 299 p. 19,50 €. [3] Voir notamment « La mémoire des vaincus », entretien paru dans Vacarme N°21, automne 2002. [4] Des rescapés pour un Etat, Calman-Lévy, 390 pages, Paris, février 2000 et La nation et la mort, la shoah dans le discours et la politique d’Israël, La Découverte, 290 page, Paris, octobre 2004, 20 €. Sylvain Cypel, Les Emmurés. La société israélienne dans
l’impasse, La Découverte, Paris, février 2005, 440 pages,
23 €.
|
ImpressionEnvoyer par mail
|
|
L'AFPS soutient le peuple Palestinien
dans sa lutte pour la réalisation de ses droits nationaux. Elle agit
pour une paix réelle et durable, fondée sur l'application du droit international.
Lire la charte
|
||
|
Dans une volonté d'information large, afin que nos lecteurs puissent
avoir des outils d'analyse de la situation en Palestine et aussi en Israël, l'Afps traduit et publie des auteurs divers.
L'opinion des auteurs que nous publions ne reflète pas nécessairement celle de l'Afps.
|
||
|
Site conçu avec le logiciel libre SPIP.
|