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Paroles de bourreaux
publié le jeudi 18 août 2005

Claire Moucharafieh - Pour la Palestine n°46
 
Massaker Un documentaire sur le massacre de Sabra et Chatila

Il faut toujours du courage pour aborder la parole indicible de bourreaux coupables de barbarie et de crimes contre l’humanité. Il en faut aussi pour construire avec eux, pas à pas, une relation de confiance et de dialogue, pour surmonter son dégoût et se garder, en situation, de les mettre en accusation. Il faut beaucoup de sang-froid et de lucidité pour refuser obstinément de jouer le rôle de procureurs ou de justiciers. C’est ce qu’ont réussi à faire le Libanais Lokman Slim et sa compagne allemande Monika Borgmann, en signant un récent documentaire bouleversant et « monstrueux  », âpre et radical, de 96 minutes sur les tueurs du massacre de Sabra et Chatila Massaker.

Pendant près de quatre ans, les réalisateurs ont cherché, enquêté, recoupé les informations, pour identifier et retrouver les tortionnaires, puis ils ont patiemment tissé des relations personnelles étroites, mais cloisonnées, avec chacun d’entre eux, pour les convaincre de raconter, 23 ans après.

Les tueurs, au nombre de six, tous d’anciens miliciens des Forces Libanaises, n’ont pas de visage. La caméra, intrusive, très mobile, semble en plongée permanente. Elle parcourt, presque haletante, les corps, leur collant à la peau. La plupart du temps, les assassins sont filmés sur une chaise disposée dans un espace vide. Parfois, on les voit tourner comme des fauves en cage.On ne saura rien sur leur environnement actuel, les objets, les gens qui les entourent. Hormis le chat de l’un d’entre eux - objet d’une sollicitude maternante et tatillonne. Le dispositif des réalisateurs ressemble à s’y méprendre à celui de l’interrogatoire, mais sans policier ni juge. L’emploi de filtres colorés, souvent fluorescents, accroît la perte de repère, annule la profondeur de champ, comme pour mieux extraire les voix rauques et leurs débits accélérés. Pour nous fixer sur les seuls récits, sans échappatoire possible. Du 16 au 18 septembre 1982, pendant trois interminables jours et deux nuits, sans interruption. L’écriture filmique, le tempo, le sens du cadre, tout concourt, malgré le malaise profond, à nous empêcher d’aller voir ailleurs. Et si l’on ferme les yeux, par effroi, les voix nous rattrapent, implacables.

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© Tarek Charara

Les six hommes parlent sans honte ni censure, sans grande émotion, avec une précision quasi horlogère. Dans leur longue litanie d’atrocités sans noms, égrainée avec force détails, la déshumanisation de l’Autre est totale. « Notre devise était : les vieux, les nouveaux-nés, pas de pitié » ; « A la fin, tuer c’est comme jouer aux billes. Le premier, le second à la rigueur, mais après tu t’y fais très bien, t’es rodé, tu t’amuses » ; « Les femmes sortaient les premières. Elles avaient la mauvaise habitude de se lamenter, de hurler, de pleurer. Comme si on allait s’appitoyer ! Ca nous énervait plutôt. (...) On tirait sur tout, l’âge, le sexe, aucune importance ». Dans les récits qui se succèdent, on peine à trouver traces de remords ou de culpabilité. « Ce sont des scènes que tu emmènes dans ta tombe » dit l’un, dans les dernières minutes du film, comme pour s’excuser d’un témoignage terrifiant sur les peaux lacérées de ses victimes. Un autre parle du « feu qui (le) brûle », de « cauchemars qui (le) hantent  ». Mais c’est le seul. De toute évidence, après toutes ces années, la déshumanisation de leurs victimes palestiniennes perdure. C’est plus qu’inquiétant. L’étroitesse absolue du point de vue sidère aussi : chacun raconte le « nettoyage » et « l’extermination » de « sa » rue, de « son » îlot, comme si « sa » tuerie était autonome, déconnectée de tout projet. Les narratifs semblent frappés d’« aveuglement  », faute de liens. L’absence quasi totale de recul, malgré le temps écoulé, interroge profondément. Le « massacre », cette addition quantitative et qualitative d’une barbarie préméditée, n’est jamais formulé, ni même représenté. Comme hors d’atteinte pour ses propres auteurs.

Pourtant, la préméditation saute aux yeux au fil des récits. De toute évidence, les exécutants-bourreaux ont été instrumentalisés, mis en condition. Etrangement, ils ne s’en saisissent jamais, ne seraitce que pour incriminer leurs dirigeants et alléger, ainsi, leur terrible fardeau. Ce travail, par ricochet, sur la vérité est l’une des contributions importantes du film.

Massaker balaie définitivement la légende qui voudrait que les miliciens des Forces libanaises (FL) aient trouvé, ivres de rage, le chemin des camps palestiniens pour venger leur chef charismatique, Béchir Gemayel. On apprend, au détour de phrases, l’existence du bataillon « Sadm » (« de choc »), dirigé par Maroun Méchaalani. « Tous des tueurs », dit en ricanant l’un des assassins filmés, qui en faisait partie. Au lendemain de l’attentat contre Béchir, Méchaalani rassemble le groupe « Sadm » : « Vous êtes prêts ? Vous voulez vous venger  ? Alors là on y va pour de bon ; cette fois, pas d’état d’âme ». A un des exécutants qui lui demande : « on doit être prêt à quoi ? », Méchalani répond d’un geste de la main : « Tous, tous, tous ». Le massacre a commencé depuis une journée et demie, « nous sommes tout seuls, raconte un autre, quand surgit Elie Hobeika (chef des services de sécurité des FL). Il nous dit : “bon travail les gars, je ne veux pas en voir un seul vivant. Les blessés  ? vous les achevez”. Nous lui répondons  : “à vos ordres président” ». La coopération étroite entre la direction des FL et l’Etat israélien est, aussi, abondamment étalée sans censure. Plusieurs tueurs reviennent sur leur fameux « stage de survie » de trois mois, près de Haïfa, durant l’été 1982. 300 hommes, triés sur le volet, ont été embarqués par une vedette israélienne. « On nous a entraînés à être “cuisinés”, à torturer, à toutes les techniques. (...) On devait rester des jours dans des citernes brûlantes, on nous a fait faire les choses les plus inimaginables. Le seul truc, c’est qu’il fallait pas parler en arabe. » Les souvenirs sont plutôt bons. L’un brandit son ancien uniforme estampillé « IDF ». Plus loin, un autre évoque l’officier « Shlomo » arrivant dans sa caserne et désignant le groupe qui « doit aller à Sabra ». Un troisième, se remémore le 18 septembre 1982. « Ils nous ont dit : tout doit disparaître, faut tout nettoyer (...). On n’avait ni chaux, ni sacs en plastique, ni rien, on jetait les corps dans la fosse. On respirait l’odeur de la mort (...) Puis, les sacs en nylon sont arrivés : les juifs avaient pensé à tout, ils avaient tout préparé » (rires).

Pour les réalisateurs, il ne s’agit ni d’une parodie de tribunal, ni d’une séance de thérapie. Cette parole - c’est la première fois que les tueurs racontent - doit, selon eux, ouvrir, au-delà de ce massacre, une réflexion sur la violence collective. Ils ont l’intention de montrer Massaker aux côtés de documentaires sur le Rwanda et la Tchétchénie notamment, en septembre prochain, à Beyrouth, pour enclencher des débats sur la « banalité du mal ». Que peut-on apprendre d’une entreprise de déshumanisation de l’Autre ? Pour Lokman Slim, il s’agit aussi « de briser un certain tabou ». « Ce n’est pas parce que la guerre est finie ou qu’une loi d’amnistie a été votée qu’on tourne la page. C’est un film pour la mémoire mais aussi pour légitimer le travail de mémoire. Cohabiter en secret avec les démons de sa mémoire n’est pas la bonne solution. Il faut les mettre ensemble ».

Claire Moucharafieh

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